Respectons les chasseurs, abolissons la chasse

Et si on arrêtait d’insulter les chasseurs, pour mieux lutter contre la chasse ?

Sarcelle d'hiver Sarcelle d'hiver
Oui, les chasseurs aiment tuer. Autrement, ils ne le feraient pas. Ou pas longtemps. S’ils n’aimaient pas mettre à mort, même nés dans le milieu, même devenus chasseurs par transmission filiale, ils raccrocheraient le fusil en grandissant ou en vieillissant, aussi longue soit la maturation, aussi lente soit la prise de conscience. Dès lors que vous tuez régulièrement des animaux alors que personne ne vous oblige à le faire, qu’il n’y a aucune nécessité à cela, qu’il n’en va pas de votre survie ou celle de qui que ce soit, que vous ne gagnez pas d’argent en le faisant mais qu’au contraire vous en dépensez, il est difficile d’affirmer que vous n’aimez pas tuer.

En face, les mammifères et les oiseaux atteints par une balle, des plombs ou une flèche souffrent, de même que souffrirait un humain bénéficiant du même traitement. Cette évidence biologique est connue de tous ou presque. À moins d’ignorer totalement ce qu’est un animal, les chasseurs font donc souffrir sciemment, même lorsque le but recherché n’est que la mise à mort. Par là, ils font preuve de cruauté. Les chasseurs, lorsqu’ils chassent, font souffrir et sont cruels. Ne parlons même pas de ceux qui manifestent leur plaisir à exercer longuement des sévices de toutes sortes, parfois jusqu’à l’horreur absolue. Ceux-là me semblent être minoritaires, la plupart des chasseurs se limitant à ôter violemment la vie, sans parvenir toujours à éviter les blessures par des balles mal ajustées.

Oui, il y a parmi leurs représentants des gens brutaux, cyniques et obscurantistes - par conviction ou calcul. Chacun peut le constater en les écoutant s’exprimer dans les médias. Non, tous les chasseurs ne sont pas de mauvais bougres, fermés à la discussion avec quiconque leur fait observer qu’abattre en vol une grive musicienne est évitable. Il m’arrive de discuter agréablement avec certains d’entre eux. En prime, tous ne sont pas incultes s’agissant de la faune. La formation au permis de chasse ne leur apporte certes pas de réelles connaissances ni savoir-faire, tant en matière de tir qu’en matière d’écologie, si bien qu’on peut affirmer que les chasseurs sont structurellement incompétents ; pour autant, certains pratiquants deviennent d’assez bon connaisseurs, disons des amateurs éclairés, parfois précis dans leur approche de la bête convoitée. Ils continuent à tuer quoi qu’il en soit.

Ce constat établi, faut-il honnir les chasseurs en tant qu’individus ? Je ne le pense pas. Certains changent, troquent la carabine pour un appareil photo. J’ai toujours l’espoir qu’une partie des tueurs d’animaux - expression qui n’est pas une insulte mais décrit très précisément et objectivement un fait incontestable - deviennent des observateurs. Je pense que le bon chasseur est celui qui arrête de chasser. Bien sûr, d’autres ne changeront jamais, particulièrement ceux qui prennent leur pied en torturant une bête sauvage, chose autorisée à n’importe quel possesseur du permis ; le code pénal réprime en effet lourdement de telles pratiques, mais seulement s’agissant des animaux « domestiques, apprivoisés ou tenus en captivité ». Torturer un blaireau avec des pinces métalliques en l’extirpant de son terrier n’est pas interdit, de même qu’enfoncer des épieux dans le corps d’un sanglier en riant. Les gens qui font ça pendant des années trouvent-ils dans la chasse la possibilité d’assouvir des pulsions réprimées ailleurs ?

Quoi qu’il en soit, Homo sapiens est capable à la fois d’empathie et de violence, comme énormément d’autres animaux. Cette évidence n’est pas un truisme philosophique ou du blabla pseudo-littéraire mais un constat issu des sciences expliquant le développement de ces deux tendances au sein de notre espèce, comme chez les autres, par le fait que ces capacités ont permis notre survie et notre développement au fil des millénaires et des millions d’années, chez nos ancêtres mammifères : l’empathie est fort utile aux soins parentaux et à la cohésion du groupe, tandis qu’enfoncer des lances dans un mammouth peut fournir aux camarades un bon gigot. Tuer le mammouth n’est plus guère utile aujourd’hui pour les habitants des pays riches, et on sait qu’il souffre autant que souffriraient nos proches en pareille circonstance. Dans l’intérêt du plus grand nombre et pour minimiser la souffrance infligée, il semble raisonnable de préférer l’empathie. Envers nos proches et envers le mammouth.

Comme d’autres personnes engagées en ce sens, je reçois quotidiennement, depuis des années, des tombereaux d’insultes et de menaces provenant de chasseurs. Je suis calomnié tous les jours. À l’inverse, beaucoup d’opposants à la chasse, voire de simples citoyens exaspérés par le pouvoir gigantesque conféré à cette minorité dans les campagnes, manifestent à l’égard des porteurs de fusils une hostilité parfois très virulente qui peut s’exprimer à grand renforts d’invectives. Les quolibets fusent de part et d’autre. Sur le terrain, seul un camp dispose d’armes, et même s’il ne les utilise évidemment que pour abattre des animaux, les promeneurs évitent soigneusement de s’approcher des battues pour discuter, tant on redoute la balle perdue par incompétence ou inadvertance ; le dialogue est difficile et disons, distant. Sur les réseaux sociaux, c’est la foire d’empoigne. Pourrait-on arrêter d’insulter les chasseurs ? Je le souhaite.

J’accompagne le plus souvent les enquêtes et informations que je diffuse d’appels en ce sens : merci de ne pas insulter ni menacer qui que ce soit. On ne peut pas dire que ça fonctionne parfaitement. Ce sont les réseaux sociaux, dira-t-on. Insulter les chasseurs ne me parait en tout cas pas efficace, dans l’objectif d’en finir avec la chasse dite de loisir. Insulter des gens exerçant une passion en groupe les pousse-t-elle à la renier ? Au contraire, les rangs se soudent chez les chasseurs. Leur rejet des écologistes ou des animalistes s’accroit à mesure que la société progresse et se questionne sur la légitimité de leur loisir.

Je ne prétends pas avoir de solution quant au comportement à adopter. Peut-être est-ce plus utile de décrire simplement et précisément la pratique, plutôt que stigmatiser le pratiquant ? La chasse de loisir à la française est à ce point sordide qu’insulter des individus ne donne pas plus de poids au message que le simple rapport des faits. Informer sur la réalité des corps massacrés, des animaux agonisants, des cris d’effroi, des rires du dimanche et de l’enfer des cages d’où proviennent des millions d’animaux qu’on fait naître pour le seul plaisir de leur décharger une volée de plombs dans le ventre, tout cela suffit me semble-t-il pour alerter les citoyens que le sujet ne passionne pas. C’est eux qu’il faut mobiliser. Pour ça, informons-les. Les politiques suivront pour qu’enfin, il ne soit plus autorisé de tuer ni torturer un mammifère ou un oiseau sans nécessité.

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