Le choix personnel de torturer des chevaux ou des cerfs

L’émotion suscitée par les mystérieuses mutilations d’équidés sera-t-elle l’occasion de questionner plus largement le plaisir de massacrer des animaux ?

Inspection de la gendarmerie chez un propriétaire de chevaux dans le cadre des enquêtes sur les mutilations © Philippe Vacher / Progrès Inspection de la gendarmerie chez un propriétaire de chevaux dans le cadre des enquêtes sur les mutilations © Philippe Vacher / Progrès

Mutiler un cheval est interdit. Couper son oreille, arracher son œil ou l’éventrer par plaisir est un délit. Arracher le genou d’un chevreuil par un tir de carabine est autorisé, dès lors qu’on dispose d’un permis de chasse. Écraser le ventre d’une martre jusqu’à ce que mort s’en suive est parfaitement légal pour un piégeur agréé ; les deux mâchoires métalliques du piège, activées par un puissant ressort, se referment sur n’importe quelle partie du corps de l’animal. On écrase ainsi la tête des renards, de façon tout à fait réglementaire, dans le cadre d’une activité récréative.

Tirer par jeu sur un renard est autorisé. Le faire sur un chien est interdit. Tabasser une fouine à coups de gourdins après l’avoir piégée dans une cage est permis, tandis que lancer des chatons contre un mur, dans la joie et la bonne humeur, est passible de prison. On peut légalement blesser une grive en vol par une volée de plombs, la regarder chuter et se fracasser au sol ; est-elle encore vivante, se traîne-t-elle par terre jusqu’à se cacher sous un buisson, sa lente agonie ne donnera pas lieu à des poursuites judiciaires. Les millions d’oiseaux blessés tous les ans par des tirs mal ajustés font partie du jeu, sans que cela émeuve le législateur qui en définit les règles. Nulle dérogation n’est nécessaire pour faire sortir, au moyen d’une balle, les entrailles d’un sanglier qui mettra des heures à mourir.

Organiser la poursuite d’un cerf par une quarantaine de chiens et des dizaines d’individus à cheval, à vélo électrique et en voiture pendant des heures jusqu’à son épuisement ou sa noyade forcée relève de l’entretien d’une tradition, appelée chasse à courre. Remplacer le cerf par un cheval vous conduira au tribunal. De même avec un taureau. On peut en revanche torturer le bovidé dans une arène, dès lors qu’existe une tradition locale ; la corrida est en effet interdite sauf là où elle pratiquée depuis longtemps – condition cocasse.

La mutilation des chevaux deviendra-t-elle à l’avenir une tradition ? Le jour où des bonshommes en costume à paillettes leur couperont les oreilles au grand jour sous les applaudissements des amateurs, dans les arènes des bourgades où la coutume s’est officiellement installée, on gagnera au moins en cohérence. Pour l’heure, les gendarmes à la recherche des mystérieux mutilateurs peuvent compter localement sur la vigilance de citoyens - parfois même de chasseurs - qui s’organisent pour tenter de repérer les tortionnaires ; par contre, si ces mêmes citoyens perturbent une chasse à courre pour empêcher que des veneurs jouent à faire souffrir un cerf, l’État fera en sorte de protéger le bon déroulement de la partie.

Très divers, les moyens autorisés de mise à mort récréative demandent pour la plupart un peu d’effort ou de patience. Ça ne se fait pas en un claquement de doigt, du moins pas toujours. Certes, abattre un faisan d’élevage lâché le matin même au bord d’un champ ne fait pas de vous un grand sportif, mais tuer un chamois après une marche en montagne est un peu plus fastidieux. À la vénerie sous terre, avant de pouvoir massacrer un blaireau extirpé de son terrier avec des pinces métalliques, il faut creuser longuement le sol. Ça se mérite. Tirer sur des canards depuis sa hutte ne nécessite aucun effort physique mais apprend certainement l’attente. La même vertu est utile aux chasseurs en battue, postés le long des routes, parfois réduits à jouer longuement sur leur téléphone avant de voir enfin venir le chevreuil à tirer.

Tout ceci est affaire de motivation, ne se fait pas sans passion. Les chasseurs sont passionnés, réellement. S’ils ne l’étaient pas, ils ne dépenseraient pas autant d’argent pour s’équiper, ils ne passeraient pas leur week-end dans la nature pour aller faire ce que rien ni personne ne les oblige à faire. Les chasseurs aiment être en forêt, dans un champ, dans une hutte près d’un étang. Ils aiment pour la plupart la convivialité, la camaraderie, parler à leur chien et voir des animaux sauvages. Ils aiment traquer les animaux-gibiers, les voir courir, les voir voler. Ils aiment tuer. S’ils n’aimaient pas tuer, ils ne le feraient pas. Rien ne les oblige à le faire.

La chasse actuelle ne repose que très rarement sur la nécessité. Beaucoup de chasseurs se cachent derrière toutes sortes de prétextes. Le plus récurrent d’entre eux est sans doute la régulation. Son utilité est pour le moins contestable, dans la mesure où 95% des animaux tués à la chasse ne causent strictement aucun dégât agricole ni aucun problème d’aucune sorte pour la vie des citoyens. Les sarcelles d’hiver sur les étangs, les grives draines sur les prairies et les lièvres variables sur les crêtes alpines n’abîment aucun épi de maïs, ne gênent aucun habitant de la ruralité, n’embêtent personne. Vouloir les réguler n’a tout simplement pas de sens. L’argument de la régulation prend un autre coup dans l’aile quand on sait qu’environ un animal sur quatre tué à la chasse provient d’un élevage. S’il n’y a plus assez d’animaux à réguler, on en remet. Enfin, seule une partie des animaux tués à la chasse sont mangés ; aucun renard ne l'est, par exemple. Des millions d'animaux abattus finissent dans les fourrés. L’objectif est bien la mise à mort. La souffrance infligée est inévitable - la chasse n'est pas l'euthanasie.

Aux anti-chasse réclamant l’interdiction des mises à morts récréatives, les chasseurs opposent leur liberté, invoquent leurs choix personnels : si vous n’aimez pas la chasse, n’y allez pas et laissez-nous chasser. C’est le fameux argument des défenseurs de la corrida ou du lancer de chatons. Les mutilateurs de chevaux pourraient le reprendre à leur compte, si toutefois ils exerçaient leurs plaisirs sur des équidés sans propriétaires. Si les chevaux étaient sauvages, leur tirer dessus serait permis… à moins de considérer que les choix personnels ont une limite ? Celle-ci est atteinte quand le jeu en question a des conséquences sur des êtres vivants capables de souffrir : tuer, torturer un mammifère ou un oiseau n’est pas équivalent à faire une partie de pétanque ou de tennis. Peu importe qu’on aime ou pas le jeu en question, peu importe mon avis ou le vôtre sur telle ou telle activité ludique. Dès lors qu’elle a des conséquences désastreuses sur des animaux, le pratiquant n’est plus le seul individu concerné par sa passion. L’animal massacré n’a techniquement pas voix au chapitre, mais le reste de la société humaine a son mot à dire.

À ce jour, nul ne connait semble-t-il les motivations précises des bourreaux de juments recherchés par la police ; quoi qu’il en soit, ils prennent de toute évidence un certain goût à faire souffrir ces animaux. Au fond, peu importe l’identité de ces personnes – en dehors évidemment de l’urgence à les appréhender. Plus intéressant peut-être est le contraste, saisissant, entre d’une part l’émotion générée par ces actes sordides, et d’autre part la normalité, admise politiquement, des tueries et sévices infligées à d’autres animaux pour le plaisir. Corrida et chasse sont deux exemples frappants.

Côté arènes, on torture ostensiblement, publiquement et fièrement. Côté chasseurs, on se contente le plus souvent de tuer, en l’assumant ou pas ; quand on torture, on n’est pas fier et on le cache : les organisateurs de chasse à courre déploient une énergie considérable à empêcher que soient obtenues et diffusées publiquement les images montrant l'agonie du cerf. Enfin, précisons pour l’anecdote que les chevaux et les ânes parfois abattus ou mutilés par balle au cours des chasses à tir dominicales - quand il ne s’agit pas d’un règlement de compte - le sont par mégarde, par accident ou confusion avec un cerf ou autre cible. Personne évidemment n’accuse les chasseurs du dimanche d’être les auteurs des mutilations à l’arme blanche qui défraient la chronique depuis des mois ; mais cette effrayante actualité est l’occasion de pointer l’écart de traitement entre des activités relativement similaires dans leur fondement : un des principaux points communs entre le chasseur, le toréro et le mutilateur de chevaux est la prédominance qu'il accorde à son choix personnel, à son goût individuel de tuer (en faisant nécessairement souffrir) ou de faire souffrir (sans nécessairement tuer), sur la prise en compte de l’intérêt de l’animal à ne pas souffrir, à ne pas mourir.

Peut-être ces affaires d’équidés mutilés participeront-elles, entre autres événements, à la croissance d’une prise de conscience collective et politique sur le caractère inacceptable des pratiques récréatives basées sur la torture ou la mise à mort ?

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