Le loup, la biche et l'agneau : faut-il laisser les animaux souffrir?

Faut-il encourager le retour des loups, alors qu’ils font souffrir des biches ? La question peu paraître saugrenue, mais elle est posée par certains défenseurs des animaux, soucieux de réduire la souffrance animale jusque dans les relations des animaux entre eux.

C'est un courant très minoritaire, mais il existe. Une (très) petite partie des militants de la protection des animaux engage la réflexion sur l'éventualité de limiter la souffrance que les animaux sauvages s'infligent entre eux, particulièrement par la prédation. Délire intellectuel ou approche pertinente ? Les connaissances sur le fonctionnement d'un prédateur comme le loup peuvent aider à apporter un début de réponse.

Les loups peuvent se montrer très empathiques avec leurs congénères voire avec d’autres animaux. Même sans avoir fréquenté de loup, chacun peut aisément le concevoir en observant les chiens. Descendants de loups domestiqués il y a 35 000 ans, les chiens peuvent être très doués pour détecter le moindre début de chagrin de leur maître. Celui qui n’a pas vécu la consolation à grands coups de langue ne peut pas comprendre ça. Un chien reste un chien, c’est-à-dire un ancien loup.

Il n’y a pas de prédation sans souffrance

La biche souffre quand une mâchoire se referme sur sa gorge. Dans leur acte de prédation, jusqu’à preuve du contraire, les loups ne semblent à aucun moment se questionner sur cette douleur de la proie. Ce comportement, issu de l’évolution, rend efficace la prédation. Votre adorable chien en a plus ou moins hérité, quand il exerce soudain ses crocs sur un chevreuil délogé au cours d’une promenade en forêt.

Dans l’immense majorité des cas, la mise à mort par les loups est la plus rapide possible. La morsure à la gorge vise avant tout l’efficacité. Quand la proie est plus grande, c’est inévitablement plus long. C’est en tout cas plus rapide et moins douloureux que la prédation commise par la plupart des chiens, moins « professionnels » en la matière, qui mordent maladroitement sans obtenir tout de suite -voire pas du tout- la mise à mort.

Les prédateurs sont-ils cruels ?

« les loups ne tuent pas que pour manger », peut affirmer l’éleveur qui découvre un matin dix brebis tués, non consommées. A-t-il raison ? Plus ou moins.

Ce phénomène n’est pas spécifique au loup. Un renard qui entre dans un poulailler mal fermé fera beaucoup plus de victimes qu’il ne pourra en emporter. Depuis les années 1970, on décrit ce comportement sous le nom de « surplus killing ». Aussi partielle, insatisfaisante et presque mécanistique soit-elle, cette explication donne au moins une piste : ce qui paraît être une folie destructrice ne relève pas d'une volonté de faire souffrir, mais d’une inadéquation entre, d’une part les capacités du prédateur à capturer des proies libres et difficiles à attraper, et d’autre part la rencontre de proies confinées, incapables de fuir ni de se défendre.

Détaillons un peu. Les espèces proies ont co-évolué avec les prédateurs et savent souvent leur échapper. La prédation n’est donc pas chose aisée. Le loup, comme le renard, est d’abord motivé par l’envie d’attraper la proie. Quand c’est fait, il faut parvenir à la terrasser. Ensuite il faut la tuer. Enfin la consommer. L’accomplissement d’une étape motive la suivante. Dans la nature, quand le loup attrape un chamois, les autres chamois s’enfuient. Ils ne motivent plus le loup à courir après eux, occupé qu’il est à enchainer la séquence de prédation sur le chamois qu’il vient d’attraper. Rien ne sert de courir deux lièvres à la fois. Dans certains cas exceptionnels, tuer plusieurs fois d’affilé lui offrira toutefois un garde-manger pour les prochains jours.

Prenons maintenant le cas d’un troupeau de brebis. Ces animaux sont généralement incapables de se défendre et de fuir efficacement, car l’humain leur a ôté leurs capacités à le faire, par des millénaires de sélection agronomique destinée à faciliter la gestion des troupeaux. Si ces brebis sont maintenues dans un enclos dans lequel un loup parvient à entrer, c’est la catastrophe. Le loup en attrape une pour la tuer. Mais la présence des autres proies qui s’agitent à proximité immédiate perturbe l’enchainement comportemental de sa prédation. Il peut tenter d’attraper et de tuer plusieurs proies avant de se décider à en manger une. Parler de carnage n’est pas exagéré.

Dans ces circonstances, on peut donc considérer que le loup ne tue pas que pour manger ; mais indirectement, il ne tue en fait que pour manger, du mieux qu’il peut, comme il sait faire, c’est-à-dire efficacement dans la nature où les espèces proies ont co-évolué avec lui, mais maladroitement lorsqu’il se retrouve dans une situation pour laquelle l’évolution ne l’a pas préparé : un paquet de brebis dans un enclos. Dans un cas comme dans l'autre, c'est cruel : un être sentient inflige une souffrance à un autre être sentient.

La prédation est essentielle au fonctionnement planétaire

Comme le loup, des milliers d’espèces animales sont carnivores. Des milliards d’animaux sauvages se nourrissent d’autres animaux. Les écosystèmes, la planète, fonctionnent notamment sur la base de la relation proie-prédateur, aujourd’hui comme depuis des millions d'années. Bien sûr, d’autres types de relations plus positives existent, dont l’importance au moins aussi grande a longtemps été sous-estimée : symbiose, coopération...

Mais si les prédateurs naturels disparaissent du jour au lendemain de la planète (supposons un cas théorique), les écosystèmes s’effondrent et l’humanité probablement aussi. Chacun sait que les prédateurs régulent les densités de proies, dans les océans, sous la surface du sol, dans la canopée forestière… Partout.

Vouloir éliminer la prédation relève d’une envie plus folle encore que les rêves des transhumanistes. Il s’agirait, non plus seulement fabriquer un nouvel humain augmenté, bricolé par la technologie, mais ni-plus ni-moins de re-fabriquer la biosphère. De re-créer la vie et la contrôler de bout en bout. Une broutille. S’il existait, Dieu n’aurait qu’à bien se tenir.

Choisir de ne pas faire souffrir

L’être humain, par son histoire évolutive, est biologiquement un omnivore. Et par sa capacité moderne à maîtriser ses besoins alimentaires, il peut, s’il le souhaite, se passer de consommer des produits animaux. En particulier, c’est techniquement possible depuis la découverte de la fameuse (et naturelle) vitamine B12. Notre corps ne sait pas synthétiser cette molécule essentielle à notre métabolisme, or on ne la trouve pas chez les plantes. Mais de façon fort pratique, on sait désormais la cultiver via des bactéries.

Au-delà des aspects techniques, c’est par sa capacité très développée à prendre conscience de son impact sur les autres animaux que l’humain peut choisir de ne pas les faire souffrir.

C’est en réalité assez facile pour les humains de ne pas faire souffrir de moutons : il suffit de ne pas les élever pour la production, de ne pas tuer d’agneaux. Les loups, aussi empathiques puissent-ils être, sont incapables de se passer de biches. Incapables de ne pas les faire souffrir. Bien sûr, la souffrance qu’ils infligent aux biches est sans commune mesure avec la façon dont les humains traitent des milliards d’animaux d’élevage. Les brebis paissant au grand air des vastes herbages ne font pas exception, qui mourront dans un hangar pendues à des crochets. Alors laissons les loups être des loups, et soyons humains.

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