Laissons les grands chênes hors de Notre-Dame

Les débats autour de la reconstruction de Notre-Dame de Paris font peu de place à une donnée essentielle : les arbres ne sont pas que des matériaux.

Chêne poussant dans la pierre © Pierre Rigaux Chêne poussant dans la pierre © Pierre Rigaux
J’aime les cathédrales, les églises. Je ne crois pas en dieu. J’aime le silence des nefs, la résonance des chœurs. Dans la frénésie des villes, ces temples ouverts et désertés sont mes refuges. Je m’y assois et j’attends que le jour passe. J’attends que le silence m’envahisse, que la pluie cesse ou que rien n’arrive, tout ça en paix, solennellement.

Être assis là, c’est recevoir la beauté des lieux, se couper des signaux, n’être interpellé par âme qui vive - sauf appel céleste à ceux qui les reçoivent.

Notre-Dame de Paris n’était évidemment pas de ces lieux de tranquillité. Mais comme des millions de gens, l’incendie qui l’a ravagée m’a aussi atteint. Pas tant pour le symbole parisien ou mondial que pour la perte de cette beauté, de ce travail humain. Le toit de Notre-Dame était celui de tous les sanctuaires.

Comme des millions de gens, l’émotion m’a envahi à la vision de l’effondrement de la flèche en proie aux flammes. Je ne l’ai appris et vu qu’en différé sur les écrans. Car au moment de la chute, je sortais d’une chênaie du sud de la France et m’étais assis en lisière, pour observer le vol de trois circaètes au-dessus d’une colline. Ces grands rapaces mangeurs de serpents criaient. C’est leur habitude au début du printemps, quand ils retrouvent leurs lieux de reproduction après un hiver passé au Sahel. Ils glissaient haut dans le ciel, au dessus d’une chapelle perchée au sommet de la colline. C’était beau. Le bâti, les vieilles pierres font partie du paysage.

Faut-il rebâtir Notre-Dame à l’identique ? Il paraît que sa charpente était appelée « la forêt », tant elle était vaste et comptait de poutres. Certaines d’entre elles provenaient d’arbres abattus au 12ème siècle. Pour reconstruire l’ouvrage sur le même modèle, les spécialistes parlent d’utiliser plus d’un millier de chênes centenaires.

La forêt, la vraie, couvre aujourd’hui près d’un tiers de la France continentale. C’est beaucoup plus qu’il y a un siècle. Mais elle est majoritairement jeune. L’exploitation ne lui laisse pas le temps de vieillir. Rare sont les très vieux arbres. Presque inexistants sont les boisements réellement mâtures, pas au sens de l’exploitant près à dégainer la tronçonneuse mais au sens écologique.

Une forêt n’est pas un champ d’arbres. C’est un écosystème d’une complexité inouïe, dont la seule mise en place prend plusieurs siècles et dépasse la longévité des arbres eux-mêmes. Un jour peut-être arrive ce qu’on appelle parfois le climax, stade ultime de développement de la végétation dans une contrée donnée. Alors, après des centaines de saisons, un grand hêtre fatigué chute, créant une trouée lumineuse qui provoque le développement des buissons puis des bouleaux, plantes de lumière qui ne pouvaient pousser à l’ombre de la hêtraie. Ils seront à leur tour supplantés par des chênes, plus lents à grandir. Eux-mêmes cèderont la place aux hêtres.

La forêt est une mosaïque dynamique dont chaque carreau évolue en relation avec ses voisins, et dont le jeu entier n’est que changement. Cette auto-construction ne nécessite nul forestier. L’exploitant n’est utile que pour gérer la ressource et envisager un avenir qui se passerait bien de lui, si besoin n’était de récolter du bois. Quand on la laisse vivre suffisamment longtemps, la forêt s’enrichit d’elle-même. Sa diversité intrinsèque croît avec le temps.

Les vieux arbres, les grands arbres, le bois mort debout, au sol et dans la litière sont des composants essentiels de cette richesse. Ils offrent le gîte et le couvert à des myriades d’animaux. Il y a les insectes et les autres invertébrés ; il y a ceux qui s’en nourrissent ; il y a les champignons mangeurs d’arbres vivants, d’arbres malades ou d’arbres morts, selon leur spécialité. Les oiseaux, les chauves-souris, les carabes et les papillons ne sont pas les mêmes dans une forêt ancienne que dans une forêt jeunette. Tous ont besoin des arbres pluri-centenaires.

Le visiteur éprouve cette diversité. Être assis en forêt, c’est à la fois pour moi être en paix, au calme, et recevoir mille signaux. Chaque feuille qui frémit, chaque chenille qui s’agite, chaque chant d’oiseau éveille nos sens. Chaque mousse, chaque tronc est une invitation au toucher. Les odeurs et les mouvements sont partout. Malgré les apparences, rien n’est immobile. La vie foisonne, le temps file. C’est l’inverse d’une cathédrale. L’édifice de pierre est bâti pour arrêter le temps. C’est réussi. Les colonnes des nefs m’apaisent. Les arbres aussi, très différemment.

Faut-il abattre aujourd’hui un millier de chênes centenaires pour la charpente de Notre-Dame ? Qu’ils viennent de Normandie ou d’une contrée lointaine, raisonnablement non. Les forêts crèvent d’être trop exploitées. Elles ont besoin qu’on les laisse vieillir, qu’on les laisse s’enrichir, se complexifier. Les vieux arbres d’aujourd’hui ne sont pas si vieux ; la forêt française est pauvre, écologiquement. Ailleurs où elle peut l’être moins, aller y couper les plus beaux fûts pour une charpente parisienne parait insensé.

Le respect du travail des bâtisseurs qui ont œuvré dans les siècles anciens ne doit pas nous y faire retourner. Il fut un temps où la construction d’un toit ne pouvait se faire sans le bois. L’œuvre était colossale, magnifique. Si la technique permet aujourd’hui l’usage d’autres matériaux, laissons vieillir les grands chênes. La cathédrale n’y perdra pas son âme, la forêt n’y perdra pas la vie et nous irons nous asseoir en paix sous les voutes de l’une et de l’autre pour les siècles des siècles.

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