Pierre Robineau

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Billet de blog 6 juin 2023

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LES COUREURS

Et si changer le monde était possible ? Et si nos utopies prenaient enfin une forme concrète ? Parce que Les Soulèvements de la Terre est un mouvement. C'est le sujet de cette courte nouvelle extraite du podcast "Les Nouvelles de la Sauvagerie" qui s'inspire des actions écologiques actuelles. (lien ci-dessous)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour écouter le texte, lien ici -> Les Nouvelles de la Sauvagerie

Les Coureurs

Ils courent. Ils courent emplis de rage, ils galopent, débordant de rigolade aussi. Ont-ils vingt, quarante, quatre-vingts ans ? L'âge n'a plus d'importance. Ils sont toute une troupe qui veut juste changer le monde, le retourner, l'emporter ailleurs, et ne voient pas pourquoi elle n'y arriverait pas. Rien ne lui est impossible. Alors ils courent encore, cavalent toujours plus vite, avec l'urgence, la fureur et la joie au ventre.

La toute première fois qu’ils déclenchèrent l’explosion, ils furent surpris par l’étendue des dégâts que cela causa. Non pas qu’ils ne se doutaient pas que la petite maison s’élève en une gerbe de gravas, mélange de plâtres, restes de PVC et morceaux de carrelages, non, mais ils furent étonnés par le bruit et par le trou ensuite, que cela fit dans le sol de ce pseudo quartier pavillonnaire.

La haie de thuyas taillée au cordeau tout autour, avaient également été arrachées en pulvé­risations de branchages. La terre laissait une large béance dans la butte sur laquelle avait été construit ce pavillon auquel on accédait encore quelques heures auparavant par une allée de graviers, avec juste ce qu'il faut de terrain devant pour garer la voiture, et son carré de jardin derrière où était installé une balançoire aux montants rutilants, balançoire emportée elle aussi par l'explosion et dont les morceaux se dressaient maintenant tordus au milieu de restes de parpaing.

Oui, vraiment le souffle, le boucan les avait surpris, et ils se tenaient un peu plus loin, les yeux écarquillés, les mains sur les oreilles, stupéfaits dans le silence martelé de la poussière qui retombait, se retenant, puis ne se retenant plus de pousser des hurlements de victoire, de bouffonneries d'enfants en des embrassades triomphales.

Ils venaient de réussir ce pour quoi ils avaient travaillé de longs mois, élaboré de nombreux scénario et mis au point la première partie de leur plan qui se révélait à l'instant d'une redou­table efficacité : démolir à coup d'explosifs un de ces pavillons ignobles au crépis rose-saumon, modèle ultime du mauvais goût et de la construction à bas coût, produit des dealers de parpaings, représentant suprême du placo-plâtre et du PVC, de la dalle autobloquante, de l'artifi­cialisation des terres et du round-up déversé par litre dans des allées goudronnées, et plus récemment de la tondeuse automatique qui vous ratiboise le moindre brin d'herbe et se recharge toute seule. Mort donc au pavillon rose-saumon, icône absolue de la soumission à la société low-cost, fantasme mensonger d'accomplir des rêves petits bourgeois et leur logique capitaliste. Que disparaissent une bonne fois pour toute ces pavillons rose-saumon, toujours les mêmes depuis des dizaines d'années, et des dizaines d'années construits à des centaines de milliers d'exemplaires, standardisés du nord au sud, d'est en ouest, avec leurs variantes en fausses briques, leurs faux contours de granit, fausses colonnades antiques et faux colombage, des centaines de milliers de fois dégueulés dans des lotissements banalisés, accessibles seulement en bagnoles, chiés toute l'année par des bétonneuses, excroissance ignoble de ce qu'on peut imaginer de pire en matière d'urbanisme, de produit marchant et d'architecture au rabais. A bas donc les pavillons rose-saumon !

C'est ce qu'ils avaient imprimé sur leur tract, signé Collectif Sauvage, et qu'ils déposèrent au pied des ruines encore fumantes de cette maison témoin. Car, pour leur coup d'essais, ils avaient seulement fait sauter une baraque vide, meublée d'un pseudo canapé Ikea, posé devant une console de salon en agglo où trônait une télé de carton-pâte, avec sa cuisine américaine et, à l'étage, sa fausse suite parentale, ses chambres d'enfants toutes peintes de rose, de bleu, de vert-anis, ou de taupe, toutes ces couleurs dégueu­lasses qu'on fait passer pour le signe de la modernité et du bon goût.

La maison faisait partie d'un faux hameau planté au milieu d'une zone commerciale, entre un vendeur de viande industriel sauce barbecue et un concessionnaire de SUV sauce américaine. Là se trouvaient une demi-douzaine d'exem­plaires de bicoques à construire, show-room grandeur nature de tout un tas de promoteurs et bétonneurs du quotidien. Village Disneyland, ou Potemkine, ce qui revenait au même, qui permettait, tout en déambulant à ciel ouvert dans cette galerie marchande de boites en ciments, de faire croire aux jeunes couples désireux de construire leur nid, aux familles en mal d'espace à vivre et de jardin en plastique, qu'ils pouvaient accéder à un avenir en toc où rien ne dépassait jamais.

On y accédait par une entrée gardée par un pauvre bougre payé en interim, mais qui, à trois heures du mat, roupillait comme un sonneur, et il avait bien raison, le gardien de nuit. Alors il leur avait été facile de remonter l'allée principale, de laisser de côté les demeures de caractères et pavillons similis bourgeois, de se diriger directement vers l'objectif de leur mission, le magnifique pavillon rose-saumon posé sur sa bute, aussi beau que ces figurines de mariées plantées tout en haut des pièces montées, choux dégoulinants de sucre, gavées de crème au beurre.

Pas trop gros, pas trop petit, la taille idéale pour ce qu'ils voulaient faire. Une sorte de maison clichée qui aurait été dessinée par un imbécile : carrée en façade, une porte au milieu, deux fenêtres de part et d'autre, un chien-assis à l'étage, à l'arrière une mauvaise terrasse, et enfin un toit en ardoise pour faire plus chic. Maison passe partout, dénuée du moindre caractère, le machin invivable au bout d'un certain temps, glaciale en hiver, étouffante en été, raisonnante de carrelage parce que c'est facile à nettoyer, avec son papier peint qui se décolle de trop d'humidité, ses portes en carton, ses lézardes qui arrivent dès la fin de la garantie décennale, et tout son crépis rose-saumon qui finit par dégueuler en coulures noirâtres. Un vrai bonheur.

Ils avaient installé les explosifs tout autour. Une d'entre eux qui était architecte, connaissait bien les principes de structure de ce genre de construction, et elle avait indiqué les bons emplacements pour provoquer le maximum de dégât. La seule inconnue avait été la quantité d'explosifs à utiliser. Ils y étaient allé un peu à la louche, certains défendant le fait d'en mettre un maximum pour être sûr du résultat, d'autres de rester quand-même prudent même-si on avait fait des essais avec un vieux baraquement en rase campagne pour évaluer la puissance d'une charge.

Ce fut donc formidable. Bien sûr en pleine nuit, le vacarme de l'explosion déclencha toute une série d'alarmes ; les magasins environnants, comme s'ils s'étaient réveillés d'une torpeur abrutie, se mirent à couiner de concert : Qu'est-ce qu'il se passe ? C'est quoi ce foutoir ? C'est pas possible, on ne peut plus dormir tranquille ! Les centres commerciaux, dérangés dans leur tranquillité nocturne si caractéristique des esprits soucieux du bon fonctionnement de la société capitaliste, cette tranquillité assurée de ceux qui se lèvent tôt car ils sont certains que le monde leur appartient, hurlèrent de ce désordre inacceptable. Et grâce à tout un tas de systèmes de surveillance, de bascules automatiques de numéros de sécurité, ils déclenchèrent des sonneries dans le poste tout proche de la police municipale. Là-bas des agents assermentés sautèrent dans leurs uniformes, et foncèrent vers le lieu du délit. Ils déboulèrent toute sirène hurlante ajoutant de la fureur à la fureur, comme si cela pouvait servir à quelque chose. Ils freinèrent brusquement devant la cahute du gardien encore tout éberlué d'endormissement.

— C'est quoi ce bordel ?

— Je n'en ai aucune idée, je n'ai rien vu, juste entendu une explosion.

— Ça se passe dans quel coin ?

— Ben du côté de la fumée, je suppose.

— Vous avez appelé les pompiers ?

— Non.

— Ben qu'est-ce que vous attendez ?

Et voilà les pompiers qui débarquent dix minutes plus tard, qui trouvent les flics debout face au tas de gravas, et leur disent de reculer, que cela peut être encore dangereux, peut-être une explosion de gaz. Mais non en fait, parce qu'on se rend compte bien vite que ce n'est qu'une boite vide qui n'est raccordée à rien à part au réseau électrique, et qu'en dehors d'un bout de lino qui brûle mollement, il n'y a plus rien à éteindre. Et pourtant, parce qu'il faut bien aller jusqu'au bout de la logique de tout ce branlebas le combat, on sort un long morceau de lance à incendie et on noie les décombres sous des litres de flottes pour quand-même être sûr. Le tract imprimé lui dégouline au milieu de ces torrents de pierraille et de bouillasse.

Les enquêteurs, arrivés encore plus tard, auront beau engueuler les pompiers pour avoir foutu en l'air des preuves, les flics municipaux pour n'avoir pas sécurisé la scène, ils seront bien incapables de le lire le tract, boule de papier détrempée, et surtout ce nom indéchiffrable qui semblait ne correspondre à rien de connu.

Le gardien de nuit est interrogé longuement sur ce qu'il a vu et entendu, mais, heureusement pour lui, la bande avait cisaillé un morceau de grillage à l'arrière du site, abandonnant des traces, laissant croire qu'elle s'était non seulement échappée mais également introduite par là, le mettant ainsi hors de cause. Il allait pouvoir continuer à roupiller tranquille.

Eux, ils regardaient maintenant tout ça de loin, debout derrière les rubalises posés par la police, pensant déjà à la suite, prêts à déguerpir à la moindre alerte, séparés les uns des autres pour ne pas être identifiés, mélangés aux badauds débarqués à l'heure où les magasins devaient normalement ouvrir, tous ces gens prêts à dégainer le jeton qui débloquerait leur caddy, clients affamés de victuailles sur-emballés et autres produits jetables.

Le deuxième pavillon qu'ils firent sauter quelques semaine plus tard se trouvait au bout d'un lotissement en devenir. C'était là tout un magnifique programme immobilier dont certaines des constructions n'avaient pas été encore vendues. Le fameux Programme Immobilier, rien que ça déjà, terme choisi pour faire miroiter chez l'acheteur l'imaginaire d'un avenir lumineux. Tu parles. L'avenir se trouvait au bout d'un cul de sac, auquel on accédait par des ronds-points. Tourner en rond pour arriver nulle part, voilà le programme.

Certains des pavillons étaient en cours de finition, et les entrepreneurs avaient déjà remblayé l'entour des chantiers avec une mince couche de terre directement par dessus les gravas ; une couche insuffisamment épaisse pour permettre aux racines des plantations de s'enfoncer. Et tout le monde savait pertinemment qu'au premier coup de bêche pour mettre en terre un malheureux camélia, le fer de l'outil rencon­trerait une strate de caillasses impossible à creuser. Mais cela n'avait aucune importance puisque tout le monde s'en foutait, puisque jamais personne ne se soucierait-là de faire pousser des plantes ou des arbres. Seule la surface de pelouse aseptisée, la haie cisaillée avec une détermination de garçon-coiffeur, feraient office de nature, une nature dont jamais au grand jamais on ne devait perdre le contrôle.

Aucune des habitations n'avait été livrée, et des panneaux à vendre étaient encore accrochés sur certaines. C'est ça aussi qui les foutait en rogne : cette suffisance des promoteurs qui construi­saient leur bouse avant même d'avoir des acheteurs, tellement sûrs d'eux-mêmes, convaincus que tout cela allait être écoulé avec la complicité des banquiers, abandonnant d'un air satisfait à cette piétaille, et pour des années d'endettement, ces boites préfabriquées, home familial et autre demeure design.

C'était donc leur deuxième opération, et il y avait chez eux comme une sorte d'exaltation. Autant la première maison détruite l'avait été dans cette énergie qu'on met à pousser un hurlement de rage, avec la trouille au bide que ça foire, qu'on se fasse chopper, autant celle-ci possédait la densité de la mission à accomplir : on n'était pas là seulement pour rigoler, gigan­tesque farce lancée à la tête des gavés et des exploiteurs de tout poil, on avait quelque chose à dire, à leur dire, et on comptait bien se faire entendre, que cela déclenche une formidable course-poursuite.

Parce que la première fois, cela n'avait fait qu'un entre-filé dans la presse locale et un reportage bâclé dans le journal régional, et puis ils n'avaient pas été identifiés. Même si la PJ avait été mise sur le coup, le trac détrempé était vraiment trop illisible.

Encore une fois, la baraque donna l'impression qu'elle se soulevait sur elle-même, pour mieux s'abattre. Encore une fois ils furent sidérés que ça réussisse aussi bien. Mais cette fois, ils prirent le temps de planter sur le tas de gravas une pancarte avec le slogan peint rouge sur blanc : Recevez des nouvelles du Collectif Sauvage. Et ils publièrent quelques jours plus tard sur les réseaux le contenu de leurs revendications.

De nouveau le même cirque, les flics, les pompiers, l'enquête, mais cette fois-ci l'info passa au journal du soir, reprise sur des chaînes Youtube d'activistes alter-modialistes, ou bien de militants d'extrême droite toujours prêt à en découdre avec les actions des gauchistes. Les hashtags #collectifsauvage et #nouvellesde­lesauvagerie commencèrent à circuler sur les réseaux.

Mais tout vraiment s'accéléra quand la troisième baraque sauta. Elle se trouvait à l'exté­rieur d'un village. L'un des membre du collectif connaissait, par des relations lointaines, le propriétaire, un agriculteur qui répandait toute l'année sur des hectares de terre des tonnes de produits chimiques pour faire pousser des céréales qu'il vendait sur les marchés interna­tionaux. Il passait une grande partie de ses journées à scruter le cours des ventes à terme de la tonne de blé, de maïs ou de soja ; il surveillait comme le lait sur le feu les marchés de Chicago et de Kuala Lumpur. À force d'intimidation et de grande gueule, il était devenu le maire de son patelin, et arrosait copieusement ses administrés pour qu'ils lui foutent la paix. Sa petite entre­prise avait si bien marché qu'il avait fait fortune, roulait en gros quatre-quatre, s'était acheté un appar­tement au ski, et continuait son entreprise de destruction du vivant en bétonnant toute une parcelle de terre arable dans le seul but de bâtir une magnifique propriété de style rococo, avec parking pour ses tracteurs au bout d'une allée goudronnée. Il était le cliché même de cette génération convaincue qu'elle pouvait toujours vivre dans le règne du jetable et du consommable, qu'elle avait bien mérité son fric, et surtout, surtout qu'on ne vienne pas la faire chier avec ces trucs d'écolo-bobos, alors qu'elle, elle était en connexion avec le vrai monde, celui de la nature et de la ruralité, en contact avec le vivant à coup de fongicides, insecticides, pesticides, à coup de CAC 40, et autres cartouches de fusil de chasse.

Cette fois-ci, le commando réussit en partie seulement son opération. Ils ne parvinrent à faire sauter que la moitié de la baraque. Il construisait du solide comme tout ce qu'il entreprenait, ce gars-là, ce n'était pas là de l'agglo de premier prix ou du ba 13 de pacotille : non tout n'était que béton armé, ferraille en tout genre. Et debout face au tas de gravas, dans l'odeur acre des débris vaporisés et du nuage de poussière qui faisait comme un brouillard agité, éclairé par leurs torches, ils se demandaient si ce n'était pas la partie séjour qui avait été dévastée par la dynamite, là devant eux, avec le salon. Ils indiquaient de la main la trace d'un mur, ce qui restait d'une cloison, imaginant le plan de ce qu'aurait pu être cette somptueuse demeure de maître. Mais, quand au loin dans le hameau, des fenêtres de cuisine s'éclairèrent comme des yeux effarés dans la nuit, ils décampèrent en rigolant après avoir planté leur pancarte sur le tas de caillou, bien décidés lors de leur prochaine opération à augmenter la dose d'explosif.

Trois explosions en un mois, cela ne pouvait qu'allumer l'appétit des chaines d'information qui se mirent en boucle, allumées d'une excitation de marchands de foire à la perspective que le monde puisse basculer dans le chaos. La horde du Collectif Sauvage occupa l'espace médiatique. La machine était lancée.

Les chroniqueurs de plateau s'exaltaient, les éditorialistes économiques de bon ton s'étran­glaient : c'était forcément l'action d'un groupuscule de crasseux, idéalistes mal lavés qui terrorisaient les braves-gens au nom de soi-disant questions écologiques ! Quel mépris de classe à l'égard de tous les gens de peu qui trouvaient dans la construction de leur petit pavillon l'aboutissement d'un rêve de vie tranquille ! Et quelle infamie que de faire exploser le foyer familial d'un maire ! Preuve, s'il en fallait encore, de ce pourrissement sociétal où l'on ne respectait plus rien, ni les institutions, ni la propriété privée ! Ils n'avaient vraiment pas le sens des réalités ces utopistes illuminés. Ils imaginaient que les gens pouvaient vivre dans des maisons sans confort moderne ! Et pourquoi pas des maisons en paille tant qu'on y était, comme les trois petits cochons ? Que voulaient-ils ces idéologues pouilleux ? Imposer à tous de camper dans des yourtes, de tirer l'eau du puit, de s'éclairer à la lampe à huile ? Non mais, et puis quoi encore ? La décroissance ? Quelle ineptie ! Lubies de néo-ruraux déconnectés de tout ! Qu'ils retournent donc dans leurs villes et disparaissent à jamais ! Le monde ne fonctionne pas comme ça, la vie ne fonctionne pas comme ça, il y a la loi des marchés, il y a la concurrence internationale et les portes-containers. Il faut que les entreprises de béton augmentent leur marge. Le monde n'est pas tendre. Comment pourrait-il en être autrement ? Ah ! et ils avaient bien trouvé leur nom ces terroristes, Collectif Sauvage, bande de sauvageons vulgaires surtout. Il fallait vraiment stopper tout cela au plus vite, remettre le monde en ordre !

Outre les notables et les conservateurs de tout poil, tout ce qui comptait dans le pays d'uni­formes de gendarme se mit donc à leur courir après.

Alors ils accélérèrent. Ils avaient acquis de l'expérience, leur plan se déroulait à merveille. Ils s'attaquèrent aux riches villas et résidences secondaires, toutes celles-là, plantées sur le domaine maritime ou dans des zones protégées, dont les propriétaires avaient obtenu le permis de construire en graissant les pattes de quelques élus locaux peu sourcilleux. Leurs pancartes fleurirent sur de luxueux décombres, leur slogan bombé sur les bords de piscines éventrées. Ils y inscrivaient désormais cette simple formule : Recevez des nouvelles de la Sauvagerie.

On en appela au gouvernement. La présidence tapa du poing sur la table. Le ministère de l'inté­rieur diligenta des gardes autour des propriétés. On vida les casernes de CRS pour assurer la tranquillité des rentiers. L'Assemblée Nationale s'enflamma. Certains en appelèrent à l'armée, au couvre feu, à la loi martiale. Des militaires furent dépêchés auprès des maisons de maîtres en construction, des néo-manoirs de riches parvenus ; des brigades de gendarmeries patrouillèrent dans les campagnes ; le rensei­gnement intérieur ouvrit un enquête pour terrorisme en bande organisée.

Eux, ils étaient insaisissables. Ils voyaient encore plus grand. Armés de dynamite et de leurs pancartes, ils fonçaient désormais d'un immeuble de sport d'hiver flambant neuf à un complexe de bord de mer qui venait de sortir de terre ; ils atomisaient la moindre parcelle de béton dans des fracas d'explosifs, qu'ils maniaient avec précision : les grands bâtiments s'écroulaient sur eux-mêmes, pareils à des créatures maladroites dont on aurait cisaillé les jarrets, vacillantes, moles soudain. Et ils attendaient que la poussière retombe, pour pouvoir, pareils à des alpinistes prenant d'assaut des sommets inexplorés, grimper sur les décombres et y planter leur drapeau.

Ils tentèrent aussi de couler quelques yachts mais ne surent pas où accrocher leur pancarte.

Ils firent des émules. Inspirés par leurs actions, les rues virent apparaître des cortèges où flottaient des banderoles flanquées du slogan : Nous sommes tous des Sauvages. Des campements s'installèrent pour stopper la construction de centres commerciaux et de galeries marchandes, ces villages outlet ou shopping promenade aseptisés qui surgissent de nulle part recouvrant des terres agricoles au nom de la marchandisation du monde, escro­queries à ciel ouvert de boutiques à l'authenticité préfabriquée. On arracha des barrières de chantiers, on s'enchaina à des grues, on sabota des tractopelles. Le pays entier se disputait pour savoir si on avait à faire à des néo-réacs nostal­giques d'un temps passé ou à des activistes post-modernes engagés dans la création d'un nouveau monde.

Eux galopaient, galopaient encore, galopaient toujours.

Les pays étranger se firent l'écho des événe­ments. Des manifestations s'organisèrent à Paris, Tokyo, Kuala-Lumpur et Chicago ; des agricul­teurs d'Inde, des éleveurs du Burkina Fasso, des paysans de toute l'Europe se soulevèrent à l'exemple de ces nouveaux sauvages. Le monde se mit à courir avec eux. Flottaient dans les grandes villes des brouillards de lacrymo et de fumigènes. Les manifestants cavalaient à travers des barricades dressées, lançant dans le ciel des chants révolutionnaires face à des alignements d'hommes bardés d'armures qui attendaient immobiles et muets des ordres provenant de talkie-walkies, et qui soudain se mettaient eux aussi à courir, pareils à de lourds chevaux de guerre harnachés et maladroits.

Tout cela finit par contaminer les conseils d'administrations des entreprises mondialisées, devenus formidables foires d'empoigne où l'on s'écharpait. Les hommes en costume cravate, les femmes en tailleurs marchaient plus vite en sortant des bureaux, leurs sacs et dossiers serrés contre leur poitrine, inquiets de ce monde qu'ils ne comprenaient plus. Les actions des indus­tries de ciment-armé s'écroulèrent, les marchands de caillou coulèrent en eau profonde. Les porte-containers restèrent au port.

Cela dura un certain temps, le temps qu'il faut, le temps de changer le monde. Tout le monde courant après tout le monde, s'échappant, s'attrapant, esquives et nasses, encerclements et cavalcade. Et après un certain temps, se produisit ce qu'ils espéraient depuis si longtemps, ce pour quoi ils couraient si vite : le vieux monde à bout de force, à bout de souffle, ne put qu'abandonner la course.

Dans des lueurs de couchant, ils virent les ombres des brigades policières ralentir d'abord puis tomber de fatigue. Les hommes s'appuyaient sur leurs matraques comme sur des cannes, d'autres assis contre un mur retiraient leurs casques pour s'éponger le front, brûlants de crampes aucun ne pouvait faire un pas de plus. Ce n'était pas le chasseur qui avait épuisé sa proie, mais la proie qui avait fait rendre gorge au chasseur.

Le son des coureurs, le bruit des bottes, tout cela alors se tut. Chacun reprenait sa respiration.

Eux riaient tant cela était joyeux de voir enfin la suffisance des régimes mortifères réduite à quelques vieilles carcasses essoufflés et pantelantes.

Bien sûr, il resta encore des poches de résis­tance, quelques crachats envoyés avec morgue par ceux qui n'imaginaient leur époque révolue. Tout cela n'était qu'un conte, une fable, lançaient-ils en paroles assassines ! Des choses comme ça n'arrivent pas dans la vraie vie, que des histoires à dormir debout vraiment !

Quoi de plus méprisant que celui ou celle qui se croyant immortel, voit sa fin arriver, et qui même à cet instant-là continuent de résister, enfermés dans le déni ? Mais ils étaient peu nombreux, retranchés dans des ghettos, derrière des portails illusoires. Impuissants.

Le Collectif Sauvage publia un ultime tract dans lequel ses membres annoncèrent, puisqu'ils avaient atteint leur but, leur disso­lution dans la foule. Ils expliquaient que chacun pouvait désormais revendiquer appartenir à cette idée devenue action, que tous nous étions maintenant des sauvages, que le monde était devenu le Collectif Sauvage. Ils y expliquaient également, en une dernière blague, que leurs caisses de dynamites entièrement vides allaient dorénavant servir à transporter des bières pour pouvoir, chaque fois que l'occasion se présen­terait, trinquer à la victoire et à la vie. Puis ils firent silence.

Bien que certains cherchèrent à les identifier, leur nom resta et reste encore aujourd'hui celui de visages anonymes, passants parmi les passants.

Pourtant, bien que dissous, ils se rejoignirent pour une ultime action. Ils se retrouvèrent dans la zone commerciale où ils avaient fait sauter leur tout premier pavillon, le magnifique pavillon rose-saumon. Ils s'installèrent autour de ses décombres, car personne n'avait pris le temps de le reconstruire, trop occupé qu'ils étaient tous les autres à galoper après eux. Ils dressèrent des tentes, allumèrent un feu, s'assirent sur leurs caisses de dynamite. Le gardien, qui ne savait plus trop bien ce qu'il gardait, sortit de sa cahute et s'approcha d'eux.

— Vous êtes le Collectif Sauvage ?

— Oui, répondirent-ils, parce que lui avait bien le droit de connaître la vérité, lui sans qui rien n'aurait vraiment démarré.

— C'est bien, c'est bien.

— Venez boire un coup avec nous, dirent-ils.

Tout autour les hangars silencieux du centre commercial semblaient attendre qu'il se passe quelque chose. Eux aussi attendirent, tranquillement, avec assurance, qu'il se passe quelque chose. Ils attendirent des jours, des semaines, sans impatience.

Un soir, un renard s'approcha du campement, ses yeux comme deux billes brillantes dans les lueurs du feu, il les regarda un moment, puis il repartit. Une autre nuit, un bruit passa tout près, grognement de hérisson, marche lourde d'un blaireau peut-être. Le jour, des moineaux venaient picorer les miettes tombées de leur pain, les graines. Ils observaient aussi avec plaisir les rouge-queues lancer leurs cris métal­liques, les mésanges passer en bande.

Mais, c'est seulement quand ils virent du grand plantain poindre entre les gravas, du cymbalaire pousser hors des fissures, de la morelle et du séneçon fleurir dans les arrache­ments de l'asphalte, qu'ils rangèrent leurs affaires, levèrent le camp, et qu'ils disparurent, heureux de ce qu'ils avaient accompli.

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