Le nationalisme

Il y a en ce moment un débat latent sur le nationalisme à gauche, notamment initié par le discours de Mélenchon faisant appel au patriotisme. Je ne vais pas rentrer dans une discussion de fond sur le sujet mais donner quelques sources & réflexions synthétiques qui, je l’espère, permettront une mise au point qui s’avère nécessaire.

Le PG a récemment produit un communiqué rappelant que Marx admettait le concept de nation, contrairement à ce qu’on lui fait dire [1]. C’est un texte exclusivement destiné aux membres du NPA, et par conséquent basé sur la logique de “la preuve par Marx”. Ce document n’a que peu d’intérêt pour ceux qui ne goûtent guère Marx en philosophie politique ; il est à ce titre très partiel car la critique vient aussi d’une part de la gauche qui n’a pas Marx pour référence absolue. J’en profite pour le compléter un peu.

Le concept de nation n’est pas en soi une tare. Formellement une nation est une communauté politique, c’est-à-dire une population donnée, sur un territoire donné qui décide de s’associer politiquement et, en pratique, se doter d’institutions sous la forme d’un État qui exerce l’autorité. C’est une définition qui est bien connue en droit international [2,3], et intimement liée à l’autodétermination et la souveraineté populaire [4].

Le nationalisme s’oppose franchement à l’impérialisme et la colonisation barbare propres au capitalisme du siècle dernier pour deux raisons. La première tient à ce que la volonté d’ingérence s’oppose en pratique au nationalisme, concept fondamental d’autodétermination des peuples. La seconde raison est le fait que l’impérialisme obéit à une politique d’expansion infinie, phénomène lié à l’injonction, intrinsèque au capitalisme, de profits, et donc de croissance exponentielle ; or la nation possède par définition des limites étroites, liées à ses frontières et à sa démographie et ne peut donc soutenir dans le temps un capitalisme avide [3]. Il est malheureux de constater combien un internationalisme et un anti-impérialisme naïfs conduisent à soutenir des thèses opposées à la volonté initiale ; cela est particulièrement flagrant en ce qui concerne l’Europe, à supposer que ses institutions sont, au moins en partie, des structures typiquement impérialistes : « L’impérialisme doit sa seule grandeur à la défaite qu’il a infligée à la nation. L’aspect tragique de cette timide opposition ne vient pas de ce que de nombreux représentants de la nation aient pu être achetés par les nouveaux hommes d’affaires impérialistes ; il y avait pire que la corruption, c’est que les incorruptibles fussent convaincus que l’unique voie pour mener une politique mondiale résidait dans l’impérialisme. » [3]

Or l’expansion impérialiste a permis de créer une unité d’intérêts alors que, sensiblement similaire à la nôtre, la société était dans un état de déliquescence avancé, et donc l’impérialisme a permis de régénérer idéologiquement le nationalisme. Le racisme, typiquement impérialiste car il permet de légitimer la domination des peuples les uns sur les autres, s’adjoindra au nationalisme car la première guerre mondiale est un conflit qui opposait typiquement des empires, mais dont les rivalités nationales sont restées un outil de propagande efficace sur les masses. Pourtant, le racisme est fondamentalement une idéologie éminemment anti-nationaliste car, en divisant la nation par des critères totalement arbitraires, il induit la guerre civile. [3] Il m’apparaît évident que les religions tiennent le rôle moderne du racisme d’antan, la foi étant, au même titre que la couleur de peau, un élément constitutif de la personnalité humaine, et participant à son identité, inaltérable par la violence.

Il existe d’autres manières d’unir la nation, c’est-à-dire de créer un lien social dans le corps politique, à l’origine artificiel car trop grand pour être construit sur la base de relations concrête entre les individus : construire un projet collectif, mettre en place une solidarité nationale effective (retraite, allocations, etc.), etc. pour ce qui est des moyens “positifs”. Mais les tares du nationalisme apparaissent effectivement lorsque l’unité du corps politique s’obtient par désignation d’un ennemi, lorsqu’on définit la nation par rapport à l’étranger vu comme menaçant, par la race ou encore la religion.

À ce titre là, les européistes béats entendent se débarasser du concept même de la nation, inconscients qu’ils sont du lien fondamental qui existe entre l’idée de nation et la possibilité pratique de l’existence du simple fait politique. Cette démarche-ci ne peut mener qu’à deux impasses également imbéciles. La première consiste à éliminer la possibilité de souveraineté à l’échelle européenne, car sans politique, pas de démocratie : outre les inévitables questions que pose la possibilité d’une communauté politique européenne [5], l’on s’interdit de penser la souveraineté, conduisant à l’impasse actuelle des institutions, où la détention du pouvoir réel, informe, se partage entre des bureaucrates (par exemple le président de la BCE outrepassant ses statuts pour faire face à la crise sans en avoir mandat) et institutions informelles (“réunion de la dernière chance” durant la crise). La seconde impasse consiste en l’intention de recréer une nation à l’échelle européenne ; mais faute de réflexion de fond, ce sont toutes les tares du nationalisme dans ce qu’il a de plus destructeur, qui réapparaissent. Il y a encore à peine une décennie l’intelligentsia française fondait l’Union européenne sur la base de projet de paix, salutaire, mais insuffisant pour la formation d’une unité politique. On assiste actuellement à un revirement : des écologistes dans une tribune du Monde [6] à Jacques Attali dans Ce soir ou jamais la semaine dernière, l’Europe se construit sur la base d’une nécessaire unité face à un monde supposé menaçant, soit dans la guerre économique engagée depuis la libéralisation des échanges internationaux de capitaux qui rappelle curieusement la lutte sans merci des puissances impérialistes du siècle dernier, soit contre l’idée d’un islamisme barbare [7] dans le cadre du choc des civilisations [8].

Ces européistes béats, et c’est là toute leur dangerosité, sont intimement peruadés que c’est le nationalisme qui provoque les conflits armés, et que ce nationalisme ne trouve à s’exprimer qu’à l’échelle des pays européens (France, Allemagne, etc.), mais ils réussissent à exporter toutes les tares de la conception vulgaire du nationalisme à l’échelle européenne, persuadés de leur bon droit, et opposent, à la montée des nationalismes typiquement européen qui met en conflit les pays de la région, un nationalisme continental qui met en conflit des régions entières du globe.

 Ainsi ce que l’on nomme nationalisme prend bien souvent et paradoxalement les traits hérités de l’impérialisme. Il convient donc de savoir faire le distingo entre toutes ses formes, savoir en gros si la nation est invoquée dans une logique de domination, de réunification “positive” du corps politique, ou par opposition à un autre étranger négativement perçu ; que ce soit à l’échelle du pays ou du continent n’en change pas la nature.

Réferences

[1] Marx et la nation

[2] La démocratie athénienne, À l’époque de Démosthène, Mogens H. Hansen

[3] Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt.

[4] Nationalisme de gauche, Emmanuel Casajus.

[5] L’Europe est la figure même de la nullité, entretien avec Frédéric Lordon.

[6] Écologistes, nous devons ratifier le traité européen

[7] Pour en finir avec l’adjectif « musulman » (ou « islamique »)

[8] « Les trois bifurcations », le défi de la politique dans un monde multipolaire

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