Mariage pour tous, pour personne ?

Le mariage. Pourquoi est-il devenu un enjeu politique ? Illustration ethnologique avec le peuple Moso (ou Na).L’ethnie MosoLe peuple Moso (ou Na) est une ethnie chinoise de trente milles individus. C’est une des rares cultures à encore vivre sous régime matriarcal, premier régime qu’ait connu l’humanité,

Le mariage. Pourquoi est-il devenu un enjeu politique ? Illustration ethnologique avec le peuple Moso (ou Na).

L’ethnie Moso

Le peuple Moso (ou Na) est une ethnie chinoise de trente milles individus. C’est une des rares cultures à encore vivre sous régime matriarcal, premier régime qu’ait connu l’humanité, et ce durant l’écrasante majorité des trois millions d’années de son histoire. Les Mosos ne connaissent pas les violences & querelles essentiellement liées à la propriété, pas plus que les rapports de domination homme–femme. Dans leur culture le mariage n’existe pas, et la notion de père leur est totalement étrangère. La structure familliale est entièrement et exclusivement fondée sur la relation mère–enfant. Un clan est organisé autour de la lignée matrilinéaire, c’est-à-dire la descendance du côté de la femme. Les membres d’un clan vivent ensembles, sur plusieurs générations ; ils partagent la propriété des biens sans notion d’héritage. Cette propriété fait l’objet d’un communisme primitif au sein du clan. De même les individus d’un clan partagent aussi les tâches à accomplir au sein de la famille. Ainsi la solidarité, principalement des jeunes envers les vieux, s’exprime à l’échelon familial. De même, la société entière privilégie l’harmonie et les clans & villages poursuivent des relations apaisées. La matriarche est responsable des affaires domestiques, sociales, économique, tandis qu’un frère s’occupe des relations extérieures. Toutefois, toute décision importante est prise par consensus après un conseil qui regroupe les membres de la famille dès leur majorité à treize ans.

L’argument anthropologique est de plus en plus utilisé. On pensera notamment au succès des travaux de E. Todd, qui n’hésite pas à attribuer aux systèmes familiaux une prépondérance dans la détermination des systèmes politiques et socio-économiques. De même J. Généreux conçoit les dissociétés comme des sociétés en déficit de liens sociaux, à différent niveaux de communautés, familliales, intermédiaires ou nationales, et relie ces déficits aux totalitarismes (fasciste, communiste, libéral).

La filiation père–enfant est une invention moderne

Dans la culture Moso, comme dans les toutes premières sociétés humaines, la femme est la seule procréatrice et l’homme est exclu ; la reproduction est pensée comme une parthénogénèse. Le principe originel du mariage est en fait une adoption. Lorsque un clan manque d’hommes ou de femmes, il cherche à se perpétuer en intégrant des individus d’autres lignées. C’est l’adoption d’un amant ou d’une amante qui est alors privilégiée.

Or dans nos sociétés, le mariage structure la famille. Dans ce cas une filiation père–enfant est établie. Mais il y a tout lieu d’insister sur le fait que c’est une relation totalement artificielle, car le seul lien qui peut être établi de manière fiable et rapide est la filiation mère–enfant. Dans ces conditions, le père et l’enfant nouent une relation non pas naturelle, mais imposée par notre culture. Dans le cas des Mosos, le référent masculin de l’enfant est son oncle, le frère de sa mère.

La construction culturelle de la filiation père–enfant n’a une justification biologique que très faible. En effet le lien ne peut être établi de manière sûre. C’est la société qui reconnaît, de manière totalement arbitraire, la filiation.

Le mariage est une domination de l’homme sur la femme

Le mariage reposant pour moitié sur la filiation père–enfant, l’homme doit s’assurer de la fidélité de la femme pour s’assurer être le père. De là vient que le mariage est systématiquement conçu comme une relation amoureuse exclusive. Le mariage conduit donc à une culture patriarcale, où le mari n’a d’autre choix que de rendre la femme dépendante pour la dissuader de voir d’autres hommes. Ainsi, le mariage est conçu autour de devoirs, possiblement identiques, que les époux ont l’un envers l’autre. Mais la différence naturelle entre l’homme et la femme, c’est-à-dire la facilité avec laquelle la filiation peut être établie, se traduit culturellement par l’établissement d’une dépendance de la femme pour corriger la situation.

Dans la culture Moso, les relations entre sexes différents sont particulièrement égalitaires, bien que différenciées. Cela signifie que les rapports de domination sont inexistants. L’homme d’un couple est seulement invité à dormir chez son amante. Discret dans un premier temps, il est présenté à la famille de l’amante si la relation est plus durable. Le sexe est très libre et accessible en abondance, mais les relations amoureuses sont très pudiques et cachées de la société la plupart du temps ; il est donc impossible de savoir qui couche avec qui ; jalousie, possessivité, violences sexuelles sont honteuses. Le consentement des deux amants est primordial.

Le mariage rend la famille instable, au détriment de l’intérêt de l’enfant

Chez les Mosos, les relations sexuelles sont libres et non exclusives, le sentiment amoureux n’est pas nécessairement durable. Il n’y a donc pas de notion de fidélité. Les relations entre les amants sont déconnectées de la structure familliale car la vie conjugale est considérée comme source de conflit ; les hommes & femmes continuent à vivre chez leur mère et ont des droits & devoirs seulement vis-à-vis de leur clan respectif.

Cela conduit à des structures familiales extrêmement stables. D’une manière générale, l’harmonie de la société est privilégiée, aussi bien au sein du clan qu’à l’extérieur. Les relations sont apaisées, et les décisions prises par consensus au sein de la lignée, en faisant participer les individus dès l’âge de treize ans. De fait, une grande attention est portée à l’intérêt de l’enfant et son bien être.

En décorrélant ainsi la structure familiale du sentiment amoureux, le clan–famille en arrive à une stabilité très forte. La sécurité économique est apportée par une solidarité inter-générationnelle au sein du clan, ainsi que par des relations de solidarité fortes avec les autres familles. Comme il n’y a pas de notion de fidélité entre les couples, il n’y a plus de conflit amoureux.

Au contraire, le mariage dont on a vu qu’il est dans son principe patriarcal, établit une relation de dépendance, de la mère, mais aussi de l’enfant. En effet, le seul moyen de s’assurer la cohésion de la structure familiale, au-delà du sentiment amoureux peu durable, est d’assumer l’autorité. Car c’est son lien avec le reste de la famille qui est le moins établi, le père n’a d’autres choix que de rendre dépendants femmes & enfants, et ainsi il se retrouve contraint d’exercer une domination sur eux. Cette autorité revient donc naturellement au père.

Mariage et politique, politique du mariage

Le mariage tel que nous le connaissons & concevons n’est donc pas un élément structurant de notre société, mais au contraire un facteur déstabilisateur. En liant sentiment amoureux, couramment instable, avec structure familiale, le mariage construit un environnement précaire autour de l’enfant. De là vient la nécessaire dépendance de la femme, la complexité des divorces et de l’héritage dans nos sociétés modernes. Ce ne sont que des bricolages de circonstance pour corriger une société fondamentalement patriarcale, ceci afin de lui donner des allures d’égalité hommes–femmes. Instabilité familliale ou patriarcat sont directement issus du mariage. Le mariage en réalité ne laisse pas le choix : soit l’on admet le patriarcat, soit la famille est instable. Tout le mouvement de libération des femmes a été un mouvement d’une alternative à l’autre.

Comme la famille est le principal lieu d’expression de la solidarité, et le lieu primitif de mise en place de la sécurité économique, l’instabilité familiale doit être compensée par une société plus protectrice. En particulier, l’éducation et la recherche de référents passera par les relations extra-familiale. C’est une politique admise maintenant par la très grande majorité de la population, principalement à travers l’école qui a un grand rôle d’apprentissage de la sociabilité. D’un autre côté la sécurité économique est assurée par des processus de solidarité nationaux.

Ce serait une grave erreur de voir dans la vigueur du mouvement anti-mariage homosexuel une montée réactionnaire directement et émotionnellement liée à la crise. L’individualisme est fortement encouragé, la cohésion sociale se délite ; le libéralisme impose que les individus doivent se trouver en situation économique précaire permanente. Par conséquent la famille apparaît comme le lieu fondamental de reconstruction de la société pour beaucoup de gens. À force de s’entendre dire que la solidarité nationale est impossible, la famille devient l’élément de base pour assurer la sécurité économique. En effet les individus font face aux injustices et à la violence du système économique libéral car celui-ci assume la concurrence de tous contre tous. Dans ces conditions la solidarité intra-familiale, quand bien même elle doit passer par la dépendance forte envers le chef de famille, devient la solution de secours.

Là où le mouvement réactionnaire est dans l’impasse, c’est en croyant qu’une structure familiale forte mènera automatiquement à une cohésion sociale forte. Une philosophie très proche de… Confucius, celui-là même dont l’ethnie majoritaire chinoise se revendique dans ses attaques contre le mode de vie Moso ! Au contraire, la structure familiale a besoin de se renforcer parce que la société dans son ensemble devient plus conflictuelle. Et comme nos structures familiales reposent sur le patriarcat, l’influence sur la vie politique se traduit par un régime similaire, c’est-à-dire autoritaire.

Et le mariage homosexuel ?

Du moment que l’on accepte le mariage comme structure familiale, la seule alternative se situe entre patriarcat ou famille instable. La libération des femmes, leur indépendance, constitue une avancée indéniable, et encore loin d’être totalement accomplie. Toutefois, vient avec cette indépendance une facilité d’accès aux divorces, un ensemble de mesure de protections de l’enfance, indispensables puisque la famille n’est pas culturellement basée sur la matrilinéarité. Par conséquent, le mariage ne saurait plus être conçu comme une structure familiale stable, mais comme une manière d’indiquer à la société une union amoureuse et, possiblement, la volonté d’une filiation. Dans ces conditions le mariage homosexuel devient une évidence, et l’adoption par de tels couples tout-à-fait admissible. Car le mariage est une construction totalement artificielle qui introduit de manière abritraire la filiation père–enfant, il n’y a rien qui s’oppose au mariage homosexuel et la volonté d’adoption par le couple. Dès lors, l’intérêt de l’enfant est, comme dans tout couple, assuré par la société dans son ensemble et s’exprimera à travers l’école, par exemple.

La vigueur que manifeste le mouvement contre le mariage homosexuel n’est donc pas à prendre à la légère. Car c’est toute une vision de la société qui se dégage. À travers une analyse anthropologique, ethnologique et politique, on comprend mieux le grand clivage gauche–droite français, pourquoi solidarité et dirigisme économique s’accompagne d’un libéralisme dit “sociétal”, alors que le libéralisme économique s’accompagne nécessairement d’une société patriarcale et d’un autoritarisme national. Et il n’est pas anodin que ces mouvements se manifestent suite à une crise, dès lors que la société se retrouve dans un état instable, et que le capital en recherche de profits entend détruire toute solidarité nationale dans l’espoir de nouveaux marchés à capter. C’est au contraire un mouvement rationnel qui prend acte du fait que la cohésion nationale est de plus en plus faible, et qui essaie d’apporter une réponse inspirée de la philosophie de Confucius, c’est-à-dire une cohésion familiale forte allant de pair avec une cohésion nationale forte, un patriarcat au niveau familiale, une hiérarchie forte au niveau politique, et l’expression du réflexe familial, c’est-à-dire de la lignée de sang, se traduit par le racisme et la xénophobie. Il revient donc aux mouvements de gauche de démonter le “sophisme de Confucius”, et de montrer au contraire comment le libéralisme économique, et donc la destruction de la société, s’articule avec la prépondérance de la famille, le racisme, le patriarcat et l’autoritarisme.

Références

Un reportage 360° - GÉO diffusé sur Arte.

Matriarcat Moso (Chine) : un paradis sans père ni mari, mais pas sans oncle

Entretien de Mme Yan Ruxian, docteur en ethnologie.

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