De la démocratie. II. Dynamiques politiques et perspectives

Suite et fin du billet précédent… J’essaie ici d’analyser les rapports entretenus entre les classes sociales (élites, moyennes et populaires), et de ce que ces rapports impliquent en politique.

Suite et fin du billet précédent… J’essaie ici d’analyser les rapports entretenus entre les classes sociales (élites, moyennes et populaires), et de ce que ces rapports impliquent en politique.

Rapports de force et dynamique entre les trois classes

Le consensus rompu

La pratique commune lie les classes moyennes (tout particulièrement supérieures) aux élites en un contrat implicite : la délégation du pouvoir. Les classes moyennes sont autorisées à s’immiscer dans l’exercice du pouvoir à travers divers moyens encadrés : partis, associations, réclamations citoyennes style pétition ou encore interventions médiatiques. Ces groupes constituent des moyens de pression sur l’élite dans ses prises de position. Mais les décisions finales relèvent toujours des élites.

Or les classes moyennes acceptent de moins en moins les options qui leur sont proposées. L’étendue des options possibles font par ailleurs l’objet d’un débat au sein des élites, parfaitement conscientes du risque qu’elles encourent à être trop restrictives : elles savent qu’elles doivent faire des concessions pour conserver leur pouvoir. Or le rapport de force interne aux élites est de plus en plus défavorable à une prise en compte des demandes provenant des classes inférieures et à un compromis avec elles.

Cela reste encore massivement le contrat implicite fait entre élites et classes moyennes, dans le sens où tout l’enjeu politique du moment est de faire le constat que les factions des élites actuellement au pouvoir admettent de moins en moins de compromis avec le peuple, et de mettre au cœur du débat politique actuel le choix d’autres factions de l’élite, plus souples, pour remplacement. Toutefois, et ce de manière massive, les classes moyennes n’ont pas l’intention de renverser l’ordre établi, y compris parmi les classes inférieures, les membres qu’on considère communément anti-élites, qui se contentent de se ranger auprès de factions en présence parmi les élites, factions qui ne sont pas encore au pouvoir.

Gestion, récupération, oppression : les trois stratégies

Lorsqu’un problème concernant les classes inférieures apparaît, les élites vont le traiter en tant que tel. C’est la fonction sociale des élites dans le contrat implicite passé avec les classes inférieures, c’est-à-dire, au final, la raison de l’existence d’une élite tient précisément en sa capacité à encadrer la société. Tant que la gestion ordinaire permet la résolution des problèmes sociaux, les élites sont reconnues en tant que telles, et elles ont la confiance des classes inférieures.

Cependant, les problèmes s’accumulent, pas spécialement par incompétence, mais parce que leur résolution remet en cause les intérêts de l’élite, et nécessitent donc un compromis. Lorsqu’une demande sociale existe, qu’elle perdure sans aboutir à des solutions efficaces, des factions de l’élite sont tentées de récupérer le mécontentement afin de s’en servir dans le rapport de force interne à leur classe. Toutefois, cette opération de récupération subie un filtrage qui déforme la contestation initiale, suffisament pour que les factions, comme partie de l’élite, veillent dans le même temps aux intérêts de l’élite toute entière. Ainsi la volonté politique première sera suffisament détournée afin de taire le problème initial, qui n’a pas trouvé de solutions satisfaisantes, et être ainsi instrumentalisée par quelques factions de l’élite.

Cependant, cette politique n’est parfois pas suffisante, car les populations savent se rendre compte de l’inadéquation qui existe entre leurs propres opinions politiques et la transformation opérée par les factions de l’élite qui se revendiquent des classes inférieures. Dans le cas d’une telle extrémité, il ne reste plus que la force brute : censure, oppression policière, etc.

Les démagogues

Dans les conflits qui existent au sein de l’élite, une pression sociale constante est opérée afin de veiller à ce que les modalités du débat ne le rendent accessible qu’aux dites élites. Toute personne des élites prenant à parti les classes inférieures est qualifiée de populiste par l’élite. Entendons-nous bien : les élites considèrent absolument toutes les options politiques, aucune limite d’ordre moral établit que tel ou tel argument ou position politique est interdite à priori dans le débat. Cependant, l’expression de certaines opinions politiques et l’argumentaire qui va avec se doivent d’être surveillés avec le plus grand soin, afin d’opérer une exclusion des classes inférieures en établissant un débat de haute volée : pré-requis culturels et techniques importants sont des codes du débat parmi les élites, ce d’autant plus que le débat est sensible, c’est-à-dire concerne la nature des relations qu’entretiennent les élites avec les classes inférieures.

Ainsi, les démagogues (ou populistes) sont les factions de l’élite qui ne respectent pas les codes du débat imposés par les autres élites, et au lieu de ça permettent à tout un chacun d’en comprendre les tenants et aboutissants. Il est notoire de constater qu’il leur est peu reproché d’ouvrir tel ou tel débat, ou de poser tel ou tel argumentaire, mais seulement de les rendre accessibles à la population. En effet, les élites préfèrent amplement intégrer les populistes à leur débat, par le processus de récupération, plutôt que de ne pas en avoir la maîtrise.

Les démagogues peuvent être évidemment plus ou moins sincères lorsqu’ils impliquent les classes inférieures : soit ils tentent de lutter parmi les élites pour obtenir un compromis plus complaisant envers les classes inférieures, par exemple parce qu’ils estiment le risque d’un renversement des élites important, soit les populistes les plus cyniques utilisent les classes inférieures comme levier d’action dans le rapport de force qui les oppose aux autres factions de l’élite. Outre la sincérité de ceux que les élites désignent comme populistes, il y a aussi la question de la capacité à effectivement agir dans les intérêts des classes inférieures, la sincérité ne suffit pas à réellement changer la réalité.

Toutefois, le succès récent des démagogues n’est pas un hasard ; la déstructuration totale des classes inférieures, leur incapacité à mener un débat de manière autonome et à disposer de moyens nationaux de le faire (accaparés ou récupérés par les élites), les rend très fragiles à la manipulation, et très facilement récupérables par les populistes pour les instrumentaliser dans les luttes de factions de l’élite.

Sur les médias

Beaucoup d’intellectuels de seconde zone, qui n’ont pas su avoir les compétences pour accéder aux plus hautes fonctions, sont recyclés pour servir un pseudo débat démocratique dans le peuple : télévision, médias de grande diffusion qui ont le soucis de s’addresser à une large partie de la population. Les débats de qualité se tiennent loin du peuple ; livres, revues, journaux demandant un capital intellectuel élevé, et revendiquant cet élitisme, se chargeront d’un débat de fond.

Une sorte de populisme participe à la défense de cet ordre social, en stipulant et diffusant l’idée que les médias élitistes sont tout bonnement inaccessibles ou chiants pour le peuple, tandis que le discours dans les médias de masse sera simplifié à l’extrême. Ce qui fait croire aux populations, paradoxalement, que les élites sont incompétentes.

Vers une redéfinition du champ politique ?

Ni gauche ni droite ?

Les clivages, et donc la notion de gauche et de droite, subsistent au sein de chaque classe. Cependant, on a cherché une définition du clivage politique comme transversal à toutes les classe. Il ne l’est pas et ne l’a jamais été, car les classes sociales sont suffisament identifiables et différentiables. Ainsi on ne peut aboutir à une partition de chacune des classes avec des critères communs à toutes les classes.

De plus la porosité des classes est plus importante que par le passé, ou pour être plus précis, il ne s’agit plus de castes car il est admis que des sauts de classe sont possibles. De plus, la position politique à laquelle les individus s’identifient est parfois reçue en héritage. Tout ceci conduit au sentiment qu’il y a bien un clivage politique qui traverse toutes les classes.

En outre, par le passé les clivages internes aux classes étaient très limités. On n’avait donc aucune difficulté à définir une politique qui satisfaisait la très grande majorité de la classe sociale. Ce n’est plus le cas maintenant, où une classe sociale donnée se reconnaît difficilement dans une politique commune car il y a des contradictions internes.

Au final, les clivages internes aux classes ont pris de l’importance, tandis que les cartes politiques ont été brouillées par la mixité sociale plus importante.

Il en résulte une très grande difficulté de lecture politique. En fait le clivage gauche et droite recoupe des réalités différentes en fonction de la position dans la hiérarchie sociale, car les individus se positionnent sur l’échiquier politique en fonction de leur milieu social propre. En effet les individus définissent des clivages propres à leur appartenance à une classe sociale donnée et s’en servent pour se positionner sur l’échiquier politique, mais ils se soucient peu de savoir si cette identification politique est partagée par une grande partie de la population.

De cette confusion née d’une incapacité à formaliser les nouvelles contradictions sociales, certains individus en viennent à ne plus savoir définir le clivage gauche–droite. On ne peut leur donner tort : ils est devenu peu pertinent, aussi bien avec une lecture traditionnelle marxiste qui traduit l’échiquier politique comme un clivage de classe, que pour une lecture transversale qui traduit le clivage politique indépendamment des classes. Certaines populations finissent par rejeter l’idée même du clivage politique, à la fois entre les classes et internes aux classes sociales.

Cela tient à la grande difficulté à venir faire émerger une définition globale. Pourtant, et les clivages entre les classes existent toujours, et les clivages à l’intérieur des classes, surtout moyennes, ont émergés.

Les impasses des batailles politiques actuelles

Le populisme anti-élite, qu’il soit explicite ou passe par la défense d’un “peuple”, des 99 %, etc. ne considère pas l’existence de différentes classes inférieures. Ce faisant, il nie les clivages sociaux. Le marxisme est à peine mieux loti, inapte à décrire la complexité des sociétés modernes et leurs clivages dans les classes.

Or, sans traitement approprié, on aboutit à une négation des contradictions sociales. Comme forme de gouvernement, nier les clivages revient à ignorer une partie de la population, et donc à tôt ou tard développer une oppression spécifique contre cette population. L’autoritarisme ou autre forme violente de gouvernement sont alors le seul moyen de faire perdurer un tel gouvernement.

L’union des luttes est la solution actuelle aux clivages sociaux des classes inférieures. Il s’agit d’attribuer systématiquement aux élites ou un autre ennemi identifié les problèmes liés aux clivages sociaux des classes inférieures. On retrouve ainsi pêle-mêle tout un ensemble de revendications, parfois contradictoires. La résolution de ces clivages sociaux passent par la désignation d’un ennemi commun. Cette union des luttes prend la forme, bien souvent, d’une bataille visant à faire pression sur les factions de l’élites les plus susceptibles d’accepter les revendications.

 Toutefois, quelque soit la stratégie employée, l’union des classes moyennes, des classes populaires, et de ces deux classes inférieures entre elles, n’est que très superficiel. On voit donc des rapprochements et des dissenssions politiques apparaître entre les groupes sociaux inférieurs, au gré de leurs intérêts du moment, sans politique durable possible.

Or, nous ne pouvons aboutir à un réel consensus dans les classes sociales inférieures que si la démocratie y est appliquée dans toute sa capacité à faire émerger un consensus dans le groupe. Pour ce faire, il est nécessaire d’appréhender tous les avis divergents, de les traiter en tant que tel, et de développer des valeurs, des principes, des analyses et des solutions politiques qui permettent de satisfaire tout le monde.

Ouverture

L’idéal serait de créer un grand parti de classe et démocratique. C’est par ailleurs une demande constante des classes moyennes. Il s’agirait alors ni plus ni moins que de reproduire la démocratie telle que pratiquée par les élites, mais avec un contrôle strict et autoritaire des catégories socio-professionnelles admises au sein du parti, et avec partition interne si nécessaire. Il faudrait refuser tout contact avec la démocratie des élites : pas de participation aux élections, pas de participation aux “luttes”, autonomie et indépendance totale vis-à-vis du jeu politique traditionnel, ne pas chercher à influer les classes supérieures en tant que structure (les individus vont certainement agir dans un sens, et ce sera bien suffisant).

Cependant, tout ceci ne peut se faire si d’un autre côté les classes moyennes ne revoient pas de fond en comble leurs habitudes. Il leur faudrait se réapproprier le débat politique, c’est-à-dire accepter que l’exercice du pouvoir concerne la gestion d’une population là où elle s’en offusque par sentiment de dépossession. Entendons-nous bien : ceci n’arrivera pas de si tôt, et personne ne peut contrôler ou imposer à toute une société un si profond changement de culture politique : je me contente ici de pure spéculation, en espérant qu’il y ait de bonnes chances que la société, assez intuitivement, se dirige vers une telle solution sur le très long terme.

Une autre piste serait de remplacer la sociologie “des experts” (appartenant aux élites) par une sociologie humaine : témoignages d’expériences et de vécus, partage, construction d’un savoir social. C’est ce qu’on appelle le sens commun, la tradition : premier éceuil car le capitalisme à travers les élites impose un changement permanent et rapide des conditions de vie, rendant un tel savoir caduque dès sa création et donc dangereux dans le sens où il conduit nécessairement à de mauvaises solutions politiques. Toutefois une élaboration progressiste de ce savoir permettrait de prendre de vitesse l’élite dans l’analyse de la société. Il y a en effet une décennie, au doigt levé, de retard pour construire une expertise de l’état d’une société et son évolution : c’est d’ailleurs la limite de la politique gestionnaire des élites. D’où un débat construit sur l’expérience et le vécu des personnes. Avec une telle conception du débat politique, la démocratie changerait de visage, les classes inférieures y gagneraient leur indépendance, et l’on pourrait aboutir à une véritable cohésion sociale, absolument primordiale pour ne plus se contenter d’adhérer à telle ou telle faction des élites, mais réellement construire des valeurs et solutions politiques autonomes.

C’est cette meilleure capacité à faire consensus, dans les élites mais pas dans les classes inférieures, qui permet d’assurer la domination sur la société. À l’heure actuelle les classes moyennes, les plus susceptibles à terme de renverser les élites, sont au contraire constamment clivées ; espérons qu’à terme elles sauront trouver des voies qui lui permettent de couper les ponts avec les élites, redéfinir des valeurs démocratiques autonomes et des modalités d’un débat politique indépendant, avec lesquelles elles auront plus de chance d’aboutir à un traitement politique qui prend tout à la fois en compte les clivages et la nécessité de trouver des solutions par delà ces clivages. Alors seulement les classes moyennes pourront faire consensus pour faire jeu égal avec les élites.

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