Du fascisme

Manifestement le produit de gens qui n’ont absolument aucune culture politique, la montée de l’antipartisme et de l’antiparlementarisme est effrayante. Ces gens, dans le même temps, sont ceux qui dénoncent avec le plus de virulence l’oligarchie financière et sa dérive – que dis-je… sa volonté affichée ! – autoritaire. Ils sont fascistes, et font un déni à ce sujet. Une petite mise au point s’impose ; je ne suis qu’autodidacte, alors on me pardonnera mes éventuelles approximations, mais je pense pouvoir faire une petite synthèse à la fois de mes lectures et de mes propres observations. L’actualité fera immédiatement penser à Grillo, mais il n’est pas nécessairement le plus pertinent.

Manifestement le produit de gens qui n’ont absolument aucune culture politique, la montée de l’antipartisme et de l’antiparlementarisme est effrayante. Ces gens, dans le même temps, sont ceux qui dénoncent avec le plus de virulence l’oligarchie financière et sa dérive – que dis-je… sa volonté affichée ! – autoritaire. Ils sont fascistes, et font un déni à ce sujet. Une petite mise au point s’impose ; je ne suis qu’autodidacte, alors on me pardonnera mes éventuelles approximations, mais je pense pouvoir faire une petite synthèse à la fois de mes lectures et de mes propres observations. L’actualité fera immédiatement penser à Grillo, mais il n’est pas nécessairement le plus pertinent.

De la naissance des démocraties modernes

Nos démocraties sont le produit à la fois d’un long travail philosophique, engagé par les contractualistes : les Grotius, Hobbes, Locke et Rousseau ; de la montée de la bourgeoisie, alors dans le tiers-état, qui fut capable de s’organiser et de peser sur la politique bien avant que les révolutions n’éclatèrent ; et du pluralisme de la société. L’on croit trop souvent que la révolution marque une rupture avec la période précédente, mais – c’est Tocqueville qui le décrit – l’état-nation, la centralisation, l’égalisation du territoire, les parlements ou autres assemblées, ont débuté bien avant, à travers l’augmentation des pouvoirs royaux au détriment des seigneurs féodaux.

Avec la révolution, les idées des contractualistes sont mises en application. Je développe donc un peu l’idée ; il s’agit, pour le peuple, de passer un contrat, bien souvent inconscient & naturel, avec lui-même ; ce contrat permet la création de la communauté politique – la nation, j’insiste : la nation n’est rien de plus ni rien de moins que la communauté formée par l’ensemble des citoyens, sans distinction de race, de couleur ou de religion – et il est antérieur à toutes institutions, textes législatifs, et autres dispositions ; dès lors qu’un tel contrat est passé, il lui faut donner consistence et donc le peuple se réunit, soit physiquement soit à travers un suffrage, une élection, etc., afin de matérialiser ce contrat ; une loi primordiale, la constitution en charge de définir les libertés du peuple, le fonctionnement des institutions, etc., est établie, les institutions politiques forment alors l’État, etc. C’est ainsi qu’est né l’État-nation : l’exercice du pouvoir politique, c’est-à-dire l’État, n’est plus exercé par un corps séparé mais par la nation elle-même.

Contrairement aux démocraties antiques, qui reposaient sur la cité-état, nos état-nations reposent sur des peuples beaucoup plus nombreux. Comme on crut impossible de réunir le peuple tout entier pour décider de la loi, ce que je conteste¹, on instaura la démocratie représentative : ce sont les élus qui ont en charge d’élaborer la loi ; et des contre-pouvoirs pour contrôler ces élus.

Du pluralisme

Avec la révolution politique venait une révolution sociale : les individus prenaient de l’importance, il n’étaient plus réputés appartenir à un groupe (famille, puis famille étendue à travers la figure paternelle du roi), mais être autonomes & responsables. Par conséquent, chacun devenait citoyen à part entière et à égalité avec les autres. Les opinions ne peuvent plus être réduite à un petit nombre de corps (tiers-état, clergé, noblesse) mais au contraire explosent en nombre.

Vient en parallèle une révolution économique. La production, auparavent basée sur la terre, devient industrielle. Cela conduit à une économie bien plus riche : les chaînes de production s’allongent, la complexité de l’économie augmente, les compétences nécessaires à la fabrication d’un même objet se diversifient. Les individus se spécialisent donc, et en particulier on voit l’émergence du salariat et du patronnat ; les premiers sont les forces productives, tandis que les autres ont en charge la direction de la production économique, car devenue complexe ; les investisseurs financiers auront eux à charge d’évaluer l’utilité sociale de projets économiques pour en lancer la mise en œuvre ; etc.

C’est un curieux mouvement de l’Histoire auquel on assiste ; la féodalité faisait des propriétaires de la terre, les seigneurs féodaux, les véritables maîtres politiques dont s’émanciperont économiquement les paysans devenus bourgeois en rachetant les terres qu’ils cultivent ; et tandis que le régime de démocratie consacrent l’émancipation politiques de tous, le capitalisme crée une masse d’ouvriers et d’employés qui doivent obéissance à leurs patrons, véritables seigneurs en leur entreprise du temps du XIXe siècle.

C’est un paradoxe qu’il convient de noter pour la suite : le monde contemporain possède en son sein une formidable ambigüité où l’économie, qui constitue le cœur d’une société, est très hiérarchisée, alors que le pouvoir politique est démocratique. Le libéralisme, authentique, était sensé remédier à cette ambigüité en permettant à chacun de monter sa propre entreprise, de développer son propre projet économique et donc en étant réellement libre & autonome. Mais c’était sans compter le mouvement naturel de l’économie capitaliste : les grandes entreprises possèdent de multiples avantages concurrentiels sur les petites, et ces dernières finissent par disparaître au profit de quelques oligopoles & monopoles ; c’est ce qu’on appelle la concentration des capitaux, qui conduit à l’économie hiérarchisée.

Avec la complexification de l’économie, des classes sociale apparaissent : le salariat a des intérêts contradictoires avec le capital ; celui-ci veut la meilleure productivité avec le salaire minimum, celui-là le meilleur salaire avec le moins d’heures travaillées. De ces intérêts contradictoires naissent des groupes bien distincts d’individus qui tentent d’influer, consciemment ou non, sur la politique : c’est ce qu’on appelle les classes. Comme l’économie constitue la colonne vertébrale de toute société, c’est cette contradiction entre patronat et salariat qui va créer le principal clivage politique gauche–droite. Bien évidemment, ce n’est là qu’une contradiction parmi d’autres : entre locataire et propriétaire, entre contribuable et administration, entre automobiliste et vélocycliste et piéton, et même entre citoyen et État et institutions européennes, etc.

Chacune de ces contradictions peuvent se résoudre de différentes manières ; l’on peut décider de les conserver, changer les rapports entretenus par les classes sociales, ou encore renverser l’une d’elles. Mais il y a une chose qui ne saurait être remise en cause : c’est le pluralisme politique, c’est-à-dire la capacité à traduire en actions politiques efficaces les contradictions qui existent dans la société. Si jamais une des deux classes sociales ne peut plus prendre la parole dans le débat public, ni avancer ses arguments au niveau politique, alors le risque est grand de la voir complètement ignorée et, à terme, opprimée, menant à un gouvernement politique autoritaire.

Du premier fascisme

Je désigne donc par “fascisme” la volonté politique de nier les contradictions sociales, et ce faisant la première d’entre toutes : capital–travail, détruisant l’idée même du pluralisme politique. Il va sans dire que des pans entiers de nos sociétés sont fascistes : les médias n’autorisent pas une bonne représentativité des salariés, les syndicats salariés sont très faibles face aux patronnaux, mais aussi le citoyen est démuni face à la critique et l’amélioration des institutions politiques, y compris européennes.

En économie, le fait est particulièrement frappant et repose à l’heure actuelle sur deux piliers principaux : l’incompréhension de ce qu’est une science, et donc la science économique, et l’incapacité à discuter de l’objectif économique que la société se doit de fixer.

Les sciences ne servent qu’à décrire, autant que possible, le réel, à l’expliquer & prévoir. La science ne dit rien de ce qui doit être, mais dit de ce qui est. Or la politique a précisément pour but de dire ce qui doit être, et non pas de dire ce qui est. Il se trouve que les économistes les plus influents auprès des politiques portent avec eux des injonctions et des directives. Et l’exemple le plus pertinent à ce sujet, tant par l’imbécilité qu’il contient que par sa finalité, est celui du terme “loi” : une loi humaine est une règle que la société se fixe à elle-même et qu’elle se doit de respecter, tandis qu’une loi scientifique est une loi naturelle ou sociale constatée dans des conditions précises, une loi qui peut être contourner, falsifier, dépasser. Après tout, la loi humaine se donne pour but d’empêcher les individus de voler (l’action de prendre un objet), mais la loi de gravitation empêche-t-elle les avions de voler (l’action de quitter le sol) ? Non. Il ne saurait en être autrement des lois de l’économie.

Quant à l’objectif de l’économie, il ne se résume qu’à la croissance de la production intérieure. L’objectif est louable : l’idée de départ était que la croissance profite à tous. Mais la croissance était surtout une immense concession accordée au capitalisme, dont l’expansion infinie en est intrinsèque ; la croissance est devenue un but en soit qui se mesure par le classement international des économies nationales, simple reflet de la concurrence internationale que se livrent les capitaux, et où les salariés font office de variable d’ajustement.

Ainsi, le capital crée les conditions politiques de son entretien et de sa croissance ; le terme même de There Is No Alternative est fasciste dans le sens où il nie le pluralisme des idées. Dans un régime qui veut se donner l’apparence de démocratie, cela passe par le contrôle politique de la population. Certains imputent aux médias de masse cette fonction, mais c’est méconnaître l’importance des formations scolaires, universitaire, en entreprise à influer politiquement sur le salariat. Si les conditions matérielles des gens, déclassement ou peur du déclassement, pauvreté galopante, chômage croissant, etc., deviennent précaires, alors la domination par les idées devient inefficaces – ce serait leur donner trop de pouvoir que de croire le contraire – et le premier fascisme prend une option ouvertement autoritaire. C’est en quelque sorte l’état politique naturel du capitalisme : la démocratie ne fut qu’un accident de l’Histoire ; alors que le capitalisme repose sur le contrôle économique autoritaire et hiérarchique, il se devait d’être reconnu politiquement comme l’autorité suprême. C’est là où nous en sommes aujourd’hui.

De l’émergence du second fascisme

J’ai parlé de l’ambigüité qui existe entre la structure autoritaire d’une entreprise, et l’émancipation politique des citoyens. Dans le premier fascisme, qui se revendique de la démocratie, le gouvernement est de fait sous l’influence du capital, financier pour les économies les plus avancées, et les citoyens incultes politiquement du fait de l’état lamentable de la gauche dans la population – il n’y a en effet plus de lecture marxiste de la société, c’est-à-dire d’analyse de classes. L’ambigüité mène le citoyen à mal identifier où le pouvoir se situe réellement et à s’attaquer au pouvoir politique, à ce qui reste de démocratique dans les institutions, bref, il continue le travail du premier fascisme en s’imaginant illusoirement le combattre.

Ici je vais rentrer dans le contexte particulier qui anime notre moment historique. Une lecture classique à gauche est le fait que nous assistons depuis environ trente ans à une contre-révolution néolibérale² au niveau aussi bien mondial que national. Ce néolibéralisme ne s’appuie pas sur le libéralisme authentique tel que je l’ai décrit, car l’économie est déjà dans un état avancé de concentration, mais sur la contradiction classique qu’entretient le citoyen–contribuable avec les pouvoirs politiques. Or il se trouve qu’à la sortie de la guerre, le compromis qui a émergé des rapports de force du moment était pas trop défavorable au salariat, et que l’État servait de contre-pouvoir à celui du capital dans les entreprises à travers protection & sécurité sociales.

C’est donc par l’exploitation démagogique du clivage nation–État que le néolibéralisme a pu convaincre la masse du salariat de se débarrasser de structures étatiques & sociales qui lui étaient profitables : sécurité sociale à travers les retraites, les allocations chômage, la fiscalité progressive, les syndicats, etc. Mais la perpétuation d’une telle manière d’imposer des choix politiques n’est plus possible et, comme je l’ai déjà dit, nous arrivons à des formes de gouvernements de plus en plus autoritaires. En ce sens, le second fascisme perpétue la tradition du premier fascisme, en faisant du clivage entre la nation et l’État, de moins en moins démocratique et de plus en plus oligarchique, le clivage politique principal.

Au niveau politique, les deux partis de gouvernement, en concurrence, adaptent leur communication afin d’être élus, brouillant le clivage gauche–droite au besoin – en particulier, le parti de gauche se recentre et se rapproche d’une parti de droite du fait de ses échecs électoraux successifs et le parti de droite tente de débaucher des hommes politiques auto-proclamés de gauche –, jusqu’à former un conglomérat flou ayant bien plus d’intérêt en tant que classe politique contre le peuple que de divergences issues précisément du peuple. L’étape finale étant “l’union nationale”.

De plus, la démocratie prend une définition drôlement incompatible avec l’idée qu’elle porte. Je rappelle que nos démocraties modernes sont basées sur la représentativité, limitée par des contre-pouvoirs. Alors que l’État est en théorie l’instrument, la puissance publique, mis au service du citoyen, il a sa logique propre qui entre en contradiction avec les intérêts du citoyen. Les contre-pouvoirs sont une manière de limiter la puissance publique dans ce qu’elle a d’oppressive. Mais ils ne sauraient se substituer au seul contre-pouvoir réellement efficace, à celui qui décide en dernière instance : le citoyen politiquement conscient et actif (à travers l’information continue, la formation politique, le vote, l’implication dans une ou plusieurs associations). Or le second fascisme émerge, de ce que j’ai pu en voir, précisément d’une population peu formée politiquement et qui fut peu intéressée par la politique avant la crise, individualiste – dans le sens où elle est incapable de concevoir que les idées politiques puissent se porter en association avec d’autres –, et inconséquente dans les opinions politiques qu’elle tient.

Or il se trouve que la population se rend bien compte de la tournure que prennent les institutions, aussi bien nationales qu’internationales, tout en restant sur une analyse et des solutions simplistes & superficielles. De fait, devant des gouvernements autoritaires, elle va privilégier le clivage peuple–institutions (étatiques ou supra-étatiques, par ex. l’UE). S’ensuit l’antipartisme, l’antiparlementarisme, l’anti-syndicalisme, etc.

Il s’agit bien encore de fascisme, car la primauté du nouveau clivage efface celui, bien plus ancré, du capital–travail. C’est très prégnant chez ceux qui défendent une telle vision de la société : le peuple est idéalisé par opposition à l’oligarchie au pouvoir, comme s’il ne portait aucun contradiction interne, et comme si l’oligarchie n’avait pas émergé précisément du peuple ! Or c’est bien ce peuple qui l’a portée au pouvoir en dernière instance, c’est bien ce peuple qui s’est refusé, pendant des décennies, à lui reprendre la place, parce que la crise et la peur de déclassification qui s’ensuit n’avait pas encore produit ses effets.

Ce refus de remise en cause de soi-même, et cette volonté de rejetter sur d’autres, conduit à reproduire les erreurs du passé et à ne pas savoir se dépétrer de la propagande néolibérale, qui ne peut que profiter de l’opportunité présentée. Il convient d’indiquer en quoi ces fascistes “seconds” font fausse route.

De l’impasse du second fascisme

Les partis sont des associations libres de citoyens dont le but est multiple : mutualiser les efforts, échanger des points de vue divers en son sein, porter un point de vue particulier à la nation, remporter des suffrages et des élections. Le fasciste ne retiendra que le dernier rôle des partis politiques, le plus visible. Il aura donc un préjugé quant à la fonction exacte des partis dans une société. Or le rôle le plus important, qui est une nécessité du pluralisme, c’est bien celui de porter un point de vue particulier à la nation. De plus, les fascistes, baignés dans une culture individualiste forte, sont incapables de penser la mutualisation des efforts, non pas comme l’idéalisation naïve d’un peuple en lutte contre une oligarchie, mais comme un travail quotidien d’un groupe afin de produire l’analyse la plus lucide de la société, et les réponses les plus efficaces à apporter pour lutter, précisément, contre cette oligarchie industrielle, financière, médiatique, politique, tout ceci sans perdre de vue les conflits d’intérêts au sein de la population. Bref, le parti, en disposant de moyens humains & financiers supérieurs, permet de substituer aux analyses simplistes des individus (« c’est la faute à la loi 73 ! — non, c’est l’UE/BCE ! — non c’est Wall Street. »), une analyse globale qui réintroduit chaque événement, chaque institution dans un mouvement plus général (ici la contre-révolution néolibérale). Enfin, il convient aux citoyens d’avoir un esprit critique quant aux discours des partis, des médias, etc. ; or il se trouve que les fascistes ont été, par le passé et nécessairement, des électeurs réguliers et passifs des partis principaux, ceux-là même qui sont devenus de gigantesques machineries à gagner des élections ; il y aurait en théorie un travail intérieur à mener, les amenant à reconnaître leur tort, et leur fuite des responsabilités en tant que citoyens, mais il est plus confortable de rejeter la faute sur les “traîtres” – pourtant la trahison pose comme principe la naïveté de celui qui est trahi.

Pour appuyer mes dires, l’on pourra considérer cette fascination pour la démocratie d’opinion, qui n’est qu’une vision très naïve de la démocratie directe, que rend possible Internet. En effet, la politique se donne pour but de réguler les relations entre les individus, espérer une démocratie ou la discussion et le débat entre eux sont absents et où subsiste uniquement l’opinion individuelle, c’est totalement contradictoire avec le but politique poursuivi et c’est illusoire de croire en son efficacité. La démocratie directe antique réside dans le débat public argumenté en assemblée physique, tandis que l’ersatz proposé est un amalgame entre la démocratie directe et la tendance délétère de la démocratie reposant sur le suffrage secret. Or c’est ce que sont censé permettre les partis : une discussion politique double, à la fois interne et externe, que ne permet pas la démocratie pseudo-directe.

C’est que la démocratie ne se résume pas à une égalité formelle – c’est précisément l’objectif du premier fascisme que de faire croire ça –, mais à une égalité de fait : égalité de moyens, égalité d’information. Dès lors que les citoyens se retrouvent politiquement atomisés, esseulés, ils sont dans l’incapacité d’avoir une vision objective – par définition ! – de la société et encore plus d’être efficaces dans leur lutte contre les oligarchies, qui disposent de moyens intrinsèquement plus importants.

De même, la volonté d’exclure les partis du financement public est de l’ordre de la réaction, plutôt que de la volonté politique mûrement réfléchie. Car sans financement public, les partis n’auront d’autre choix que de se tourner exclusivement vers le financement privé, autrement dit les puissances d’argent. Leur dépendance envers le capital n’en sera que plus renforcée.

Ensuite, l’antiparlementarisme se traduit en la volonté de réduire le nombre de députés ou leur financement. Là encore, la conséquence sera la diminution des moyens humains et matériels du pouvoir. Dans ces conditions l’exercer deviendra un gageure. Cette opinion est issue d’une analyse superficielle, croyant que la classe politique est totalement sous les ordres d’une oligarchie quelconque (les explications simplistes sur le sujet se bousculent). Mais la classe politique est une classe en soi et pour soi, comme on dit. Son allégence aux puissances économiques n’est pas une fatalité, mais le manquement régulier & constant du citoyen dans son devoir d’information, de contrôle des élus, etc. qu’il délègue aux médias. Ainsi l’exercice de la citoyenneté est réduite au vote qui n’est plus l’objet d’un contre-pouvoir efficace, mais au contraire obtient un caractère traditionnel symbolique pour une partie de la population, tandis que la partie consciente est incapable d’influer notablement sur la politique.

Enfin, les mouvements fascistes sont dans l’incapacité, parfois revendiquée, de faire une lecture globale de la société. À travers le refus de l’idéologie, les programmes politiques deviennent une liste incohérente de mesures politiques, toujours sur la base d’une vision idéalisée du peuple, le clivage classique gauche–droite, déjà brouillé voir nié par les partis de gouvernement, est passé à la trappe. Or, l’idéologie néolibérale, en tant que système d’idée, a colonisé leurs intelligences : individualisme, manichéisme, les restes de propagande néolibérale anti-État, vision erronée de la démocratie, du peuple, etc. En cela, les fascistes de seconde génération se situent dans la continuité du fascisme de première génération, car tout en manifestant une opposition de façade entre les deux, l’idéologie politique reste similaire.

Conclusion

C’est là la caractéristique générale : alors que les pouvoirs politiques, médiatiques, syndicaux, etc. se font de plus en plus autoritaires, tous les cadres traditionnels d’exercice de la démocratie (parlement, partis, syndicats, presse, etc.) ayant été investis ou corrompus par les puissances du capital pour assurer son pouvoir économique – c’est le premier fascisme –, la populace a-politisée, esseulée, tente une lutte superficielle contre les institutions démocratiques restantes ; elle est la fossoyeuse du peu de démocratie qui résiste – c’est le second fascisme – ; elle se révèle être la meilleure alliée du capital dans l’instauration d’un authentique gouvernement autoritaire.

En un sens, les fascistes suivent, malgré eux, une politique cohérente qui vise à lever l’ambigüité posée par le monde moderne, à savoir l’émancipation politique et l’asservissement économique, car, excédés par le pouvoir politique, les fascistes défendent des mesures qui tendent au fond à rendre le pouvoir politique de plus en plus faible et de moins en moins autonome… des puissances économiques, plutôt que de se le réapproprier en investissant massivement partis politiques, associations, syndicats, manifestations, etc.

 


 

¹ Rousseau insiste, dans son Contrat social, pour montrer qu’il a été tout-à-fait possible de réunir quelques centaines de milliers de personnes sur le champ de Mars sous la république romaine. Nous pourrions en faire de même avec d’innombrables assemblées communales.

² Voir La stratégie du choc de Naomi Klein, La grande régression de Jacques Généreux et, que je sache, un certain nombre d’auteurs marxistes.

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