Israël/Palestine : un modèle de domination qui nous menace tou-te-s

Entre Méditerranée et Jourdain, il y a environ 50% de Juifs israéliens et 50% de Palestiniens. Les premiers possèdent tout : la terre, l’eau, le pouvoir politique, les richesses, la puissance militaire. Les autres n’ont rien.

Les sionistes ont rêvé, il y a un siècle, de réaliser face aux autochtones palestiniens ce que les colons nord-américains ont infligé aux Amérindiens. Plus que jamais, cette stratégie d’enfermer le peuple indigène dans des réserves est en route.

L’apartheid sans limite
On nous a promenés pendant un quart de siècle sur « les accords d’Oslo », « les deux États vivant côte à côte », « l’Autorité Palestinienne », le « processus de paix » avec tous ses avatars, la « feuille de route », le « quartet » … Tout ce verbiage n’a pas masqué un rouleau compresseur colonial impitoyable.
L’occupant a fragmenté la Palestine en autant de sous statuts de domination : Près de deux millions et demi de Palestiniens de Cisjordanie sont encerclés par les colons La Cisjordanie est divisée en trois zones (A, B et C) et Nétanyahou a fait campagne sur l’annexion pure et simple de la zone C. Celle-ci couvre plus de 60% du territoire (les blocs de colonies, la vallée du Jourdain). Les Palestiniens qui y vivent sont soumis à la juridiction militaire avec tout ce que ça signifie : terres confisquées, agressions permanentes, destructions d’infrastructures et de villages, expulsions …
À Jérusalem-Est, la judaïsation de la ville s’accélère. Le but est de priver les Palestiniens de leur statut de résident. Les quartiers palestiniens sont envahis, les maisons sont confisquées ou détruites.
Dans la cage de Gaza, les marches du retour se sont multipliées depuis un an. La population rappelle au monde que le crime originel de cette guerre, c’est le nettoyage ethnique prémédité de 1948. Au vu et au su de la « communauté internationale », l’armée israélienne a tiré sur les manifestant-e-s désarmé-e-s comme à la fête foraine. Près de 300 mort-e-s, des milliers d’estropié-e-s. Les balles explosives, interdites contre les éléphants, sont utilisées contre Gaza.
Dans l’Israël d’avant 1967, la comédie de « l’État juif et démocratique » s’est achevée avec le vote de la loi « Israël, État-Nation du peuple juif ». Ce vote officialise une situation qui existait de fait depuis 1948. Les Palestiniens d’Israël, véritables miraculés d’une expulsion programmée, avaient connu le régime militaire et le couvre-feu jusqu’en 1966, sans compter les vols de terre et les destructions de village. Leur langue, l’arabe, n’est plus langue officielle. Ils sont aujourd’hui officiellement étrangers dans leur propre pays. Même les Druzes dont Israël a essayé de faire des « collabos » se retrouvent ainsi marginalisés. Dans le nord du désert du Néguev, les destructions de villages bédouins s’accélèrent bien que les Bédouins palestiniens aient la citoyenneté israélienne et des actes de propriété. Le « Fonds National Juif » a pour projet d’installer des « villes nouvelles juives » sur les terres des Bédouins.
On se trouve aujourd’hui clairement dans la situation d’une lutte anti-apartheid dans un espace qui va de la mer au fleuve.

Un contexte mondial favorable aux soudards
Vous seriez Nétanyahou, vous changeriez ? Non, bien sûr, puisque, quoique fasse Israël, cet État voyou n’est jamais puni. Ses méthodes de mépris absolu pour ce qu’on appelle le « droit international » ou « les droits de l’Homme » ont déteint. Trump, MBS, Bolsonaro, Sissi, Orban, Duterte, Modi …, Nétanyahou est loin d’être isolé.
C’est Trump qui, dès le début de son mandat, a fait bouger les lignes. Le vice-président états-unien, Mike Pence, est un « Chrétien sioniste ». Ces évangélistes intégristes et antisémites ont joué un rôle majeur dans le financement de la colonisation. Leur programme est d’une simplicité « biblique » : faire revenir tous les Juifs en Terre Sainte, chasser le « mal », Armaggeddon (c’est-à-dire les Arabes), pour hâter le retour du Christ. Puis ces Juifs devront se convertir à la vraie foi sous peine de disparition.
En installant l’ambassade états-unienne à Jérusalem, Trump espérait que son initiative ferait tache d’huile. Cela n’a pas marché. Même Bolsonaro s’est rendu compte au dernier moment qu’il risquait de mettre en péril les exportations brésiliennes.
Trump, dans la foulée, a reconnu l’annexion du Golan. Pour rappel, ce territoire syrien a été conquis en 1967 par les travaillistes, puis annexé par un vote quasi unanime. L’annexion d’une terre arabe aurait dû déclencher un tollé dans les pays voisins. Trump va à présent proposer le « deal du siècle » : l’annexion de toutes les colonies, la disparition du statut de réfugié, un pourboire pour accepter la capitulation et un déluge de feu en cas de refus.
Le camp pro impérialiste du monde arabe, représenté par l’Arabie Saoudite, les autres monarchies du golfe, l’Égypte et le Maroc, n’a plus aucune pudeur à afficher sa complicité avec Israël. Le roi MBS ne se contente plus de découper ses opposants à la scie ou de mener une politique génocidaire au Yémen. Il demande ouvertement aux Palestiniens de capituler. Il cherche à entraîner tout le monde sunnite dans sa croisade contre l’Iran.
Autre soudard du monde arabe, le dictateur égyptien Sissi participe efficacement au blocus de Gaza.
Il y a les alliés mais aussi les complices. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a enterré le rapport de Richard Falk et Virginia Tilley qui concluait qu’Israël est un État d’apartheid. La diplomatie française aura pondu un seul communiqué dans la période récente en reprochant au Hamas d’envoyer des roquettes sur la population d’Israël !! Et l’Union européenne se tait quand le gouvernement israélien annonce qu’il va revendre aux enchères du matériel payé par l’Europe, donné aux Palestiniens et confisqué par Israël. Que dire de l’Allemagne où le Bundestag a voté à une écrasante majorité un texte criminalisant le BDS en l’assimilant à l’antisémitisme ?

La fascisation d’Israël
« En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts » écrit l’historien israélien Zeev Sternhell, qui n’a pourtant pas rompu avec le sionisme.
Il ne faut pas s’étonner d’une proximité très ancienne. Depuis 1977, avec de courtes interruptions, c’est le courant « révisionniste » du sionisme, fondé il y a un siècle par Jabotinsky, qui est au pouvoir. Jabotinsky a été un soutien du pogromiste Petlioura pendant la révolution russe puis un admirateur de Mussolini. Ses successeurs, comme Yitzhak Shamir ont collaboré avec les Nazis au moment de l’extermination des Juifs (voir plus de détails dans le livre « La Nakba ne sera jamais légitime »).
Aujourd’hui, les prédicateurs antisémites états-uniens Robert Jeffress et John Hagee, sont invités à Jérusalem pour inaugurer la nouvelle ambassade. Le ban et l’arrière-ban de l’extrême droite européenne, y compris le néo-nazi autrichien Strache, multiplient les visites en Israël. Bolsonaro vient dans ce beau pays expliquer que les Nazis étaient de gauche et qu’il faut pardonner l’holocauste. Nétanyahou appuie fortement Orban qui réhabilite en Hongrie le régime de l’Amiral Horthy, celui qui a contribué à l’extermination des Juifs hongrois.
Sur le plan intérieur, dans la société juive israélienne, l’allégeance est devenue obligatoire. Les partisans du boycott sont criminalisés, les associations de défense des droits de l’homme sont sommées de dévoiler leurs financements.
Contre les Palestiniens, il n’y a plus aucune retenue. Les auteurs, soldats ou colons, d’assassinats de civils ne sont pas poursuivis. Israël est devenu le laboratoire mondial de l’enfermement et de la surveillance des populations jugées dangereuses. Plus de 850 000 Palestinien-ne-s ont connu la prison depuis 1967. Au vu et au su du monde entier, Israël arrête des enfants très jeunes, pratique la torture, détient de nombreux prisonniers sans jugements et laisse mourir les malades en prison.
Ce pays dont l’économie est celle d’une start-up technologique, est devenu le leader mondial de ces technologies de pointe et des armes les plus perfectionnées. Il est aussi un leader des ventes d’armes avec comme argument le fait qu’elles ont été expérimentées contre les Palestiniens. C’est ce modèle qu’Israël exporte et les appareils répressifs du monde entier utilisent son matériel et s’inspirent de son efficacité.
Les élections israéliennes d’avril 2019 ont montré que les barrières morales se sont écroulées. Les électeurs approuvent de façon nette l’occupation, l’apartheid et le suprématisme. Le principal opposant de Nétanyahou, le général Ganz, auteur de crimes de guerre à Gaza en 2014, a promis de ramener ce territoire à l’âge de pierre. Quant à la « gauche sioniste », compromise dans tous les crimes contre les Palestiniens, elle n’existe plus.
Les fascistes sont divisés. Entre les religieux qui veulent imposer des tests ADN pour vérifier la judéité des nouveaux immigrants (!!!) et Lieberman qui veut imposer le service militaire à ces religieux, il n’y a plus d’accord possible et on revotera cet automne.
La propagande israélienne essaie de faire taire toute critique en instrumentalisant l’antisémitisme et le génocide nazi. Cette propagande fonctionne de moins en moins aux Etats-Unis où la critique d’Israël se développe très fortement, y compris dans la communauté juive.

La Palestine plie mais ne rompt pas.
Les moments que vivent les Palestiniens sont terribles. Trump essaie d’asphyxier l’UNRWA. La malnutrition s’ajoute aux pénuries d’eau et d’électricité. Les richissimes pays arabes ne font rien pour soulager la misère qui s’installe. Les deux gouvernements palestiniens rivaux ont un comportement assez honteux, réprimant toute opposition et privilégiant des intérêts partisans de partis sur toute autre considération.
Pourtant, les Palestiniens continuent de faire société et de croire en l’avenir en éduquant massivement leurs enfants. Ils refusent d’être des assistés. Ils s’acharnent à essayer de produire.
Le soutien international et le BDS n’ont pas réussi à empêcher cette merde à paillettes qu’est le concours de l’Eurovision qui a eu lieu à Tel-Aviv. Mais le BDS aura quand même abouti à ce que cette tentative de blanchir l’apartheid échoue. Le nombre de visiteurs a été très inférieur à ce qui se passe habituellement et de très nombreux artistes dans le monde entier se sont ralliés au boycott culturel.
Quelques jours avant, Nétanyahou avait fait bombarder Gaza. Surprise, le fameux « dôme de fer » offert à Israël par le protecteur états-unien s’est avéré moins efficace que prévu et les roquettes palestiniennes ont infligé des pertes non négligeables à l’occupant.
Il dépend de nous que les Palestiniens tiennent, le temps que le rapport de force évolue. Résistance non-violente, résistance armée, la résistance est plus qu’un droit, c’est un devoir.

Pierre Stambul

 

 

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