Coup d’État en Birmanie: itinéraire d’un espoir déchu

La dirigeante Aung San Suu Kyi a été cueillie par l’armée ce matin. Vivement critiquée au sujet des Rohingyas, elle restait pourtant la seule chance du pays pour ne pas replonger dans la dictature.

Capitale fermée par les militaires et trafic aérien interrompu, le pays se retrouve totalement coupé du monde © PIERRE TERRAZ Capitale fermée par les militaires et trafic aérien interrompu, le pays se retrouve totalement coupé du monde © PIERRE TERRAZ

Dix ans après la fin de la junte, le Myanmar va-t-il replonger dans la dictature? Aung San Suu Kyi, seule figure démocratique du pays, a été arrêtée au petit matin dans la capitale. Quelques heures plus tard, l’armée annonçait la promulgation d'un état d'urgence d'un an, offrant les pleins pouvoirs au général Aung Hlaing Min.

L’armée justifie ce tour de passe-passe en accusant la commission électorale de fraudes lors des législatives de novembre. Les élections avaient été largement remportées par la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, qui devait occuper 396 sièges sur 476 au Parlement.

Cauchemar éveillé

En se réveillant ce matin, le pays qui fait partie des plus pauvres de l’Asie du Sud s’est ainsi retrouvé coupé du monde plus qu’à son habitude. Toutes les chaines de télévision et de radio avaient été coupées à l’exception de MWD, la télévision militaire. Celle-ci diffusait les images d’un soldat en civil, lisant posément un communiqué annonçant que «l’armée s’est saisie du pouvoir pour une durée d’un an». Idem pour les télécommunications, mobiles et internet, perturbées avant d’être partiellement rétablies, ainsi que pour toutes les banques qui ont été fermées jusqu’à nouvel ordre.

Dans les rues de Rangoun, la plus grande ville et le poumon économique du Myanmar, la stupéfaction s’est mêlée à une réminiscence inquiète. Depuis quelques jours déjà la situation s’était dégradée, rappelant les années de dictatures vécues, et on entendait sur les grandes artères le bruit des chars se mêler au son d'hymnes nationalistes. Très vite, le spectre de la vie d’avant est revenu hanter les habitants, gouvernés par divers régimes militaires quasiment sans interruption depuis l'indépendance (en 1948). «On pensait qu’on avait tourné cette page, qu’il y avait une marche inéluctable vers la démocratie», témoigne Theri Chitwin, analyste à la banque d’affaires KBZ à Rangoun.

Sur Facebook — considéré par beaucoup de Birmans comme la totalité d’Internet dans un pays où la censure numérique est encore très forte — on voit grandir une déferlante rouge, la couleur de la LND, accompagnée de slogans : «nous soutenons notre mère Aung San Suu Kyi». Les Birmans, qui sont nombreux à avoir l’expérience de l’emprisonnement politique, semblent pour beaucoup être prêts à descendre dans la rue. Ce qui pourrait changer la donne d’un coup d’État qui s’est déroulé jusqu’ici sans effusion de sang.

L'armée bloque l'accès au Parlement, à Naypyidaw. Il n'y a pratiquement aucune photo d'un coup d'État se jouant à huis clos. © AFP/STRINGER L'armée bloque l'accès au Parlement, à Naypyidaw. Il n'y a pratiquement aucune photo d'un coup d'État se jouant à huis clos. © AFP/STRINGER

Une pluie de condamnations inutile

Alors que de nombreux pays de la communauté internationale, dont la France, ont appelé à la libération immédiate et sans condition de la dirigeante birmane, les militaires comptent pour l'instant sur la neutralité de leurs voisins. Le traité de l’Asean, dont le Myanmar fait partie, prévoit en effet une clause de non-ingérence. «Ces sont leurs affaires internes», a d’ailleurs déclaré le vice-Premier ministre thaïlandais Prawit Wongsuwan. La Chine, quant à elle, a simplement souhaité que «toutes les parties pourront régler leurs différends de manière appropriée».

La pression extérieure reste donc limitée, et si de nombreux pays ainsi que l’ONU se sont empressés de condamner le putsch, il s’agit surtout d’une sorte de devoir moral pour les puissances occidentales. Les mêmes puissances qui avaient auréolé Aung San Suu Kyi du Prix Nobel de la Paix il y a 30 ans, avant de la désavouer expéditivement en dénonçant une gestion inhumaine de la crise des Rohingyas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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