La France est-elle prête à restituer ses biens culturels à l’Afrique?

Le Sénat examinait aujourd’hui la restitution de bien culturels au Bénin et au Sénégal en proposant la mise en place d’une instance dédiée. Un débat somnolent depuis 2017 alors qu’Emmanuel Macron entendait "ouvrir une relation nouvelle" entre la France et l’Afrique.

Dakar, le 17 novembre 2019. L’ancien premier ministre français Edouard Philippe remet au président sénégalais Macky Sall le sabre dit d’El-Hadj Oumar Tall, pour un prêt de longue durée. © SEYLLOU/AFP Dakar, le 17 novembre 2019. L’ancien premier ministre français Edouard Philippe remet au président sénégalais Macky Sall le sabre dit d’El-Hadj Oumar Tall, pour un prêt de longue durée. © SEYLLOU/AFP

Rendre ou garder? Dans ce débat houleux de la restitution des trésors coloniaux, la France se retrouve de nouveau face à ses vieux démons. Il aura fallu pas moins de trois ans pour que les députés approuvent, début octobre, un projet de loi permettant au Bénin de retrouver 26 pièces du "Trésor de Béhanzin" (exposées au musée du Quai Branly) et au Sénégal de récupérer le sabre dit d'El Hadj Omar Tall (détenu par le musée de l’armée à Paris). Le projet de loi s’inscrit dans une volonté de rétablir des relations culturelles apaisées avec l’Afrique, après le discours du président en visite à Ouagadougou en 2017. La même année, en voyage de deux jours en Algérie, il déclarait: "Oui, la colonisation est un crime contre l’humanité", provoquant soulagement chez les uns et tollé chez les autres. Depuis, la France est-elle vraiment prête à se montrer à la hauteur dans cet effort de restitution qui est aussi un acte de reconnaissance?

Instance dédiée, kézako?

C’est la sénatrice Catherine Morin-Desailly qui proposait ce mercredi la mise en place d’un "Conseil national de réflexion sur la circulation et le retour d’œuvres d’art extra-occidentales". Cette instance, dont la composition réunirait différentes compétences scientifiques (conservateurs, historiens, historiens de l'art, ethnologues), aurait pour rôle d’éclairer la décision politique et d’encadrer les démarches pour que celles-ci soient faites de manières respectueuses. Le conseil, dont le but principal serait donc d’éviter le fait du prince, c’est-à-dire un acte arbitraire du gouvernement, devra toutefois donner "un avis simple, afin de laisser les pouvoirs publics libres de leur décision", précise la sénatrice. Le gouvernement, lui, reste opposé à cette proposition d’instance dédiée et plaide pour que la décision soit laissée aux responsables des musées, généralement bien moins enclins à délester leurs collections.

Restitution, ou plutôt "transfert"

Voilà l’acrobatie sémantique proposée par l'élu de droite Max Brisson au Sénat, le 4 novembre. Son argumentaire: "une restitution signifie rendre quelque chose que l’on possède indûment (…) mot qui véhicule une dimension morale et l’idée d’une faute à réparer". Les pièces du "Trésor de Béhanzin" avaient pourtant bien été pillées lors du sac du palais d’Abomey en 1892 par les troupes coloniales françaises. Le sénateur revendique par ailleurs une nécessité d’affirmer plus clairement la dimension exceptionnelle de ce projet de restitution. "Ceci apparaît essentiel pour contenir le risque de voir se multiplier les demandes. En effet, déjà 5 pays réclament 13 000 objets", explique-t-il. Le texte du projet de loi précisant en effet qu'il s'agit d'une loi d'exception, établie par dérogation au principe d'inaliénabilité des collections publiques françaises et que l'on doit à des circonstances momentanées.

Trompe-l’oeil

Plus de 90% du patrimoine africain classique se trouve aujourd’hui en dehors du continent, la France possédant des objets venant d'au moins trente pays d’Afrique. Plus concrètement, 90 000 oeuvres d’art et objets d’origine africaine sont exposés ou entreposés dans des musées français et pourraient faire l’objet de réclamations. Un chiffre astronomique qui pourrait faire souffler un vent de panique dans certains établissements nationaux qui craignent pour leur attractivité. Or, seuls deux pays sont pour l’instant concernés par un projet de restitution.

Dans ce monde politique où chaque subtilité langagière compte et signifie quelque chose de nos principes moraux, 27 objets d’art seront donc prochainement "transférés" au Bénin et au Sénégal. Reste à savoir quand, tout en espérant que la procédure ne prenne pas trois années supplémentaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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