Le si mal nommé conseil de discipline

#pasdevague recense d'innombrables anecdotes d'enseignant.e.s démuni.e.s face à la violence et surtout qui ont le sentiment d'être abandonné.e.s par leur hiérarchie. Face à ces récits, nombreux sont ceux qui appellent à la sévérité, voire à l'intransigeance. C'est l'occasion de parler du déroulement d'un conseil de discipline.

Le conseil de discipline est convoqué par le chef d'établissement lorsqu'un événement grave est survenu. Cette simple phrase est sujette à interprétation tant la notion d’événement grave est floue. Certains proviseurs convoquent le conseil de discipline régulièrement, tandis que d'autres appliquent des sanctions d'exclusion courtes et, ont tendance à minimiser ou"étouffer"certaines affaires. C'est le reproche qui est souvent revenu dans sur le mot-clé #pasdevague:  faire comme si ce n'était pas grave, ne pas attirer l'attention... Car au fond, un conseil de discipline risque de donner une mauvaise image de l'établissement. C'est un calcul à court terme, qui oublie que la réputation de laxisme est bien plus rapide à se construire - et à être déconstruite.

 

Un fait grave a donc eu lieu. Le chef d'établissement reçoit l'élève et sa famille pour leur annoncer que le conseil de discipline va être réuni pour statuer sur la situation. Sont donc convoqués: le chef d'établissement (qui devient président du conseil de discipline), proviseur adjoint, le gestionnaire (qui se demande ce qu'il fait là), un CPE, des représentants des élèves, des parents, des enseignants et des agents de l'établissement. Quatorze personnes donc au total, qui vont devoir décider du sort d'un élève. Une véritable cour de justice.

 

On commence par faire rentrer l'élève, ainsi que sa famille. Parfois un tiers est présent: éducateur souvent, avocat parait-il, dans les lycées des beaux quartiers sans doute. Le président du conseil de discipline explique alors le déroulement: Les faits vont être rappelés, puis vont venir s'exprimer les délégués de la classe, deux enseignants, le CPE de la classe. A chaque fois les membres du conseil peuvent leur poser des questions, mais l'élève et sa famille restent silencieux. Que disent ces témoins? bien souvent, qu'ils n'ont pas eux-même été témoins des faits, justement. On leur demande bien plus une impression générale sur l'élève: comment s’intègre-t-il au lycée et à sa classe, quelle est son attitude, s'il est absent... bref, dans bien des cas, on parle de tout, sauf des faits. C'est déjà une faiblesse en soi: s'il est bien sûr nécessaire de connaitre la personne jugée, ses antécédents et la situation globale, les propos tenus dans cette phase ont plutôt tendance à faire oublier les raisons de notre présence.

 

On revient cependant aux faits lors de la deuxième phase: face au conseil, l'élève et sa famille vont avoir la parole. S'il a été bien conseillé, l'élève a préparé sa défense, parfois en écrivant un texte. On attend de lui qu'il fasse amende honorable: il s'excuse platement, promet qu'il ne le refera plus, jure qu'il souhaite rester dans l'établissement. Alors les questions du conseil arrivent: on essaye de comprendre le contexte, le pourquoi du comment... et, rapidement, le sujet glisse sur la situation personnelle de l'élève.

On apprend alors la vie réelle de nos élèves. Il y a bien sûr les difficultés familiales comme les divorces, les relations conflictuelles, qui font monter le stress et l'angoisse au quotidien. Il y a surtout la misère sociale qui resurgit systématiquement. Cet élève menaçant un enseignant ? On apprend qu'il dort sur le canapé d'une amie de la famille, car ils ont été expulsés. Et celui-là, qui a frappé sa camarade ? Il travaille tous les week-end pour payer le loyer. Et celui-ci qui est entré dans l'établissement avec une arme? Il craint les bagarres de quartier. 

 

Et nous voilà, nous membres du conseil, à devoir décider de l'exclusion ou non d'un élève. Sur le papier, c'était joué d'avance. Face à l'élève et sa famille, les doutes arrivent. Pendant la délibération l’interrogation principale est l'avenir de l'élève jugé. On s'accorde généralement sur le fait qu'il ne peut retourner dans sa classe d'origine. Mais l'exclure définitivement ? L'inspection académique est chargée de replacer les élèves exclus dans un autre établissement, mais est-ce possible quand tous les établissements sont pleins  craquer ? Quel est l'avenir de cet élève s'il ne peut préparer son diplôme? Parents et élèves sont les plus sensibles à cette question, l'identification est évidente. Pour les enseignants la question se pose également. On ne souhaite pas voir revenir un élève violent dans sa classe, mais savoir qu'il ne pourra pas suivre une scolarité normale n'est jamais rassurant. Nous sommes donc en pleins dans les affects, à devoir trancher une situation qui tient du nœud gordien.

 

Avez vous noté l'absence de la victime ou d'un représentant? et pour cause: c'est la grande oubliée de cette commission. On finit presque,au cours des débats, par l'oublier. Négliger la victime est sans aucun doute le travers qui m'a le plus marqué en participant à ces commissions. Comment envisager la suite pour elle, si son agresseur est toujours dans l'établissement? 

Difficile aussi de réfléchir à l'impact qu'aura notre décision sur le reste du lycée: élèves, enseignants, personnels, comment comprendront-ils la décision? Par ce verdict nous envoyons un message, que nous le voulions ou non. Serons nous trop durs, trop laxistes? Quelles conséquences nos décisions sur la vie du lycée? Ce sont des poids qui pèsent lourds sur nos épaules lors du vote.

 

Car il faut voter. Le président du conseil de discipline propose une sanction, et nous devons nous prononcer. Il y a une sorte de hiérarchie: Exclusion définitive, exclusion définitive avec sursis, exclusion temporaire, avertissement... A vrai dire seule l'exclusion définitive est comprise: le sursis signifie au fond un retour immédiat en classe. L'exclusion temporaire est à pleine plus embêtante. Et, de toute façon, on sait d'avance qu'il n'y a pas de solution parfaite. Il n'est question ni de conseil, ni de discipline: il s'agit de trancher, mal, pour un sujet sur lequel nous n'avons finalement que peu de prise. 

 

Nous devons regarder comment fonctionne nos établissements pour anticiper et prévenir ce genre d’événements. Mais il faut aussi regarder en dehors de l'école: La pauvreté, la misère sociale influence nos élèves, les détournent de leurs études, créent une angoisse, génère de la violence. Un conseil de discipline sera toujours démuni face à ces situations. Elles devraient pourtant être notre principal objet de lutte. 

 

 

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