Depuis leur découverte, les cellules souches font l’objet d’une polémique larvée, échappant aux grands médias et donc méconnue du public. Cependant, il ne s’agit guère d’une vaine querelle entre hommes et femmes de science et clercs gardiens d’une éthique dépassée. Il s’agit d’un débat fondamental qui pourrait mettre en question les principes de base de notre société.

 

De quoi parlons-nous ? La cellule souche d’après la définition généralement admise (source « Wikipedia ») est une cellule indifférenciée se caractérisant par la capacité à engendrer des cellules spécialisées par différenciation cellulaire et une capacité à se maintenir par prolifération dans l'organisme (auto-renouvellement) ou, indéfiniment, en culture. Ces cellules souches sont présentes chez tous les êtres vivants multicellulaires. Les cellules souches animales concentrent l'attention de la recherche, en particulier celle de l'homme pour leurs applications en médecine.

 

Il existe plusieurs types de techniques pour obtenir des cellules souches :

 

• à partir d'embryons (cellules souches embryonnaires),

 

• à partir d'œufs non fécondés,

 

• à partir de cellules souches embryonnaires modifiées en laboratoire,

 

• à partir d'une cellule mature reprogrammée génétiquement,

 

• à partir d'une cellule différenciée et mature puis cultivées en laboratoire.

 

Les cellules souches embryonnaires sont dites pluripotentes. Elles ont la propriété de pouvoir se différencier en n’importe quel tissu de l’organisme.

 

On comprend dès lors que la recherche en la matière ouvre des perspectives majeures dans le progrès de la médecine et de la connaissance de la vie.

 

Où on mélange éthique et science.

 

Les travaux scientifiques n’en sont encore qu’à l’état expérimental, mais la capacité de ces cellules souches, qui permettraient de régénérer tous types de tissus dont les cellules mortes, offre des perspectives thérapeutiques importantes.

 

Cette découverte majeure pose bien entendu des questions éthiques.

 

En effet, cette recherche des cellules souches à partir d’embryons humains bien qu’étant d’ailleurs au tout premier stade de leurs développements est combattue avec virulence au nom des principes éthiques de protection absolue du vivant édictés par les Eglises et les différentes obédiences religieuses.

 

Ils appellent cette recherche : « abortion-related research ». Symptomatique détournement de langage ! En effet, pour les religieux, l’embryon humain ne peut que provenir de l’avortement. Donc, on pratique l’avortement pour fournir des êtres humains en devenir à l’holocauste de la recherche ! On va donc faire l’amalgame entre la recherche et l’IVG qu’un gouvernement comme celui de l’Espagne tente d’interdire.

 

Les partisans de cette nouvelle recherche en sont d’ailleurs conscients. Ainsi, en France, la loi de bioéthique de juillet 2011 interdisait les recherches sur les cellules souches. En juillet 2013, Roger Gérard Schwartzenberg qui avait été ministre de la Recherche de 2000 à 2002 déposa une proposition de loi à l’Assemblée nationale française pour abroger cette interdiction.

 

Le débat est très complexe. Il porte sur la question éthique et les adversaires de cette recherche vont jusqu’à invoquer des arguments scientifiques : ces recherches seraient aujourd’hui dépassées ! Depuis les premiers travaux en 1998 sur les cellules souches embryonnaires, il y a eu la découverte des cellules souches pluripotentes induites (IPS), une technique originale développée en 2006 par le Professeur Shinya Yamanaka, Prix Nobel de médecine 2012, qui permet de reprogrammer une cellule adulte pour se comporter comme des cellules souches embryonnaires.

 

En mai 2013, des chercheurs américains ont créé des cellules souches embryonnaires humaines à partir de cellules adultes de peau en recourant à une technique de clonage, une première après plusieurs tentatives infructueuses dans le monde ces dernières années.

 

Ces avancées techniques permettent-elles de se passer de la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines ? La réponse est non. «Les techniques sont complémentaires, aujourd’hui pratiquement toutes les équipes de recherche françaises travaillent sur les cellules souches embryonnaires humaines et sur les cellules IPS », explique le Professeur français Marc Peschanski.

 

Donc, les cellules IPS et les cellules souches embryonnaires ne sont pas à opposer. Ces techniques sont complémentaires et permettent de mieux définir les pistes de la thérapie cellulaire. La proposition de loi des députés du parti radical, républicain est a priori soutenue par la majorité socialiste. Les chercheurs n'oublient pas que François Hollande en avait fait une promesse lors de sa campagne présidentielle. Mais on sait ce que valent les « engagements » de l’actuel président français…

 

La question des valeurs

 

Les choses vont cependant bien plus loin. Cette problématique concerne tout le territoire de l’Union européenne. En effet, le débat est bien plus vaste. Il porte en fait sur la question des valeurs qui sont à la base de notre société. Les Eglises et les organisations religieuses tentent de «monopoliser ce débat » (Pierre Galand, Président de la Fédération humaniste européenne).

 

La recherche scientifique est bien entendu concernée. Galand ajoute que certains croyants « tentent d’en limiter les progrès et les avancées, au nom de principes discutables, comme le principe de précaution ou le respect inconditionnel du vivant. » Ajoutons cependant que cette position n’est pas le seul fait des croyants, elle est aussi défendue par le courant écologiste radical et un certain nombre d’associations extrémistes de défense des animaux, par exemple, sans compter de nombreuses sectes qui ne se réclament pas spécifiquement de croyances religieuses.

 

En 2011, les Eglises via, entre autres, le COMECE (Commission des Episcopats de la Communauté européenne, donc le Vatican) ont lancé une forte offensive sur le programme « Horizon 2020 » de l’Union européenne pour la recherche scientifique. Ce n’est pas rien : ce programme porte sur un apport de 100 milliards d’Euros à la recherche en Europe entre 2014 et 2020. Suite aux restrictions budgétaires, il est ramené à 70 milliards… L’intervention du Vatican vise évidemment et principalement le financement de la recherche sur les cellules souches.

 

D’autre part, le COMECE rappelle l’engagement pris par la Commission européenne en 2006 de « ne soumettre au comité de réglementation aucune proposition de projet comportant des activités de recherche qui impliquent de détruire des embryons humains, y compris pour l'approvisionnement en cellules souche. »

 

L’embryon, être vivant à part entière : l'ahurissant concept !

 

Cette affirmation de l’embryon comme étant un être vivant à part entière a en outre de sérieuses conséquences sur la recherche que mettent en avant les Evêques.

 

La Cour de Justice européenne de Luxembourg a défini l’embryon humain au sens large : « La Cour relève que le législateur de l’Union a entendu exclure toute possibilité de brevetabilité, dès lors que le respect dû à la dignité humaine pourrait en être affecté. Il en résulte, selon la Cour, que la notion d’« embryon humain » doit être comprise largement. Dans ce sens, la Cour considère que tout ovule humain doit, dès le stade de sa fécondation, être considéré comme un « embryon humain » dès lors que cette fécondation est de nature à déclencher le processus de développement d’un être humain. L’ovule humain non fécondé, dans lequel le noyau d’une cellule humaine mature a été implanté, et l’ovule humain non fécondé induit à se diviser et à se développer par voie de parthénogenèse doivent également être qualifiés d’« embryon humain».

 

Les Juges européens ajoutent : « Même si ces organismes n’ont pas fait l’objet, à proprement parler, d’une fécondation, ils sont par l’effet de la technique utilisée pour les obtenir, de nature à déclencher le processus de développement d’un être humain comme l’embryon créé par fécondation d’un ovule. Elle confirme que les inventions biotechnologiques mettant en œuvre des cellules souches embryonnaires humaines ne peuvent être brevetées. »

 

Cette jurisprudence convient parfaitement aux Evêques qui ajoutent : «Par conséquent, si le corpus législatif de l’UE veut garder sa logique et sa cohérence interne, tout projet de recherche impliquant l’utilisation de cellules souches embryonnaires à des stades suivant leur dérivation devrait être exclu d’une possibilité de financement. »

 

L’argumentaire avancé par l’Episcopat est édifiant. Sous le couvert d’arguties juridiques, il remet en cause les principes fondamentaux de notre société. En clair, les Evêques prônent un inquiétant et dangereux retour en arrière.

 

Leur raisonnement se base en outre sur les fondements de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe. Il invoque l’article 1er de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégéemédicale«L'intérêt et le bien de l'être humain doivent prévaloir sur le seul intérêt de la société ou de la science. ». Rien que cela !

 

Les Evêques comme la Cour de Justice estiment donc que l’embryon est un être humain à part entière et doit être protégé par les dispositions des textes fondamentaux de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe.

 

Or, considérer un embryon comme un être humain est insensé. Depuis la nuit des temps, un être est considéré comme humain au moment où il est sorti vivant du ventre de sa mère. Ainsi, avec la question des cellules souches embryonnaires, les obédiences religieuses relancent une fois de plus le débat sur cette question qui peut aboutir à une remise en cause de la faculté de pratiquer légalement des IVG.

 

Est-il plus respectueux de détruire un embryon humain plutôt que de le soumettre à une recherche approfondie en vue d'étendre les connaissances et accroître lesautres vies humaines présentes et à venir.

 

En plus, les embryons surnuméraires non utilisés par leurs géniteurs sont voués à disparaître sauf s’ils sont utilisés dans le cadre d’un programme de recherche thérapeutique.

 

Alors, où est la contradiction entre la singularité de l’embryon humain et l’emploi d’embryons voués à l’élimination dans des projets de recherche de grande qualité et apportant à l’humanité la possibilité de soulager des souffrances jusqu’à présent incurables ?

 

Décision ambiguë

 

L’extrait relatif aux « principes éthiques » du communiqué de presse du Conseil de l’Union européenne qui a adopté « Horizon 2020 » (Conseil de l’Union européenne, Bruxelles, le 3 décembre 2013, 16939/13, Presse 510) est un monument d’hypocrisie :

 

« Les principes éthiques applicables au 7e PC [programme-cadre] seront maintenus. C'est pourquoi les activités de recherche menées au titre d'Horizon 2020 respectent les principes éthiques et les législations nationales, européennes et internationales pertinentes. Toutes les activités de recherche se concentreront exclusivement sur les applications civiles.

 

Les activités de recherche sur les cellules souches humaines, adultes et embryonnaires, peuvent être financées en fonction à la fois du contenu de la proposition scientifique et du cadre juridique des États membres intéressés.

 

Cependant, aucun financement n'est accordé aux activités de recherche interdites dans l'ensemble des États membres et aucune activité n'est financée dans un État membre où ce type d'activités est interdit. »

 

Ainsi, par un compromis boiteux, l’Union européenne accepte de financer la recherche sur la base de cellules souches embryonnaires humaines, mais le chercheur soit déjà disposer de ces cellules avant de demander le financement à l’UE. Cela est donc conforme à la jurisprudence de la Cour de Justice européenne et surtout aux demandes des lobbies religieux. Le Parlement européen, quant à lui, a laissé la question en suspens jusqu’après les prochaines élections européennes.

 

Dès lors, au lieu d’encourager une recherche fondamentale, le projet se base avant tout les restrictions dont on sait pertinemment qu’elles émanent des milieux les plus obscurantistes. Cette ambiguïté traduit une curieuse de conception de la construction européenne !

 

Cette restriction concernant le financement de la recherche sur les cellules souches équivaut à son interdiction légale. Que signifie en effet «activités de recherches interdites dans l’ensemble des Etats-membres » ?

 

En vertu du traité de Lisbonne, les questions éthiques relèvent de la seule compétence des Etats membres. Comment dès lors concevoir l’interdiction des recherches dans tous les Etats-membres, si ce n’est par une décision au niveau de l’Union elle-même via notamment la Cour de Justice européenne, comme on l’a vu ?

 

À partir du moment où l’on porte entrave à la recherche scientifique au nom de principes éthiques édictés par une seule obédience, celle-ci impose sa loi à l’ensemble de la société et c’est la régression.

 

L’arme de la pétition

 

Les choses n’en restent pas là. Fort d’une évolution de l’opinion publique pour une politique restrictive en la matière que la haute hiérarchie catholique a observée, suite à ses campagnes virulentes contre la recherche sur les cellules souches, une pétition européenne a été organisée.

 

En effet, les milieux catholiques se servent d’une nouvelle disposition figurant dans le traité de Lisbonne : l’initiative citoyenne. La procédure est : en premier lieu, il convient de créer un comité de citoyens composé d’au moins 7 citoyens en âge de voter au Parlement européen, dans au moins 7 Etats membres de l’UE. Ce comité sera l’organisateur de l’initiative en question. De plus, il doit désigner en son sein un membre qui sera chargé des contacts avec la Commission européenne. Ils doivent ensuite enregistrer leur proposition d’initiative sur un site web de la Commission en indiquant son objet, les noms des membres du comité, etc. La Commission examine la validité de l’initiative, ses sources de financement et si elle rentre dans le cadre des compétences de l’UE. Si l’initiative est considérée comme valide, elle sera publiée sur le site en question. La collecte des signatures peut se faire en ligne ou sur papier, selon des modalités fixées par la Commission.

 

Ensuite, les organisateurs doivent demander à chacun des Etats membres la validité des signatures recueillies. Après avoir reçu les certificats des autorités nationales, la pétition est présentée à la Commission. L’initiative doit recueillir plus d’un million de signatures.

 

Par après, se déroulent des rencontres avec les organisateurs etci organise une audition publique.

 

Enfin, si la Commission décide de donner suite à l’initiative, la procédure législative commence.

 

Lancé en mai 2012 sur l’idée de l’eurodéputé italien Carlo Casini, membre très droitier du PPE (Parti populaire européen d'obédience chrétienne) et président de la Commission des affaires constitutionnelles au parlement de Strasbourg, l’initiative intitulée « Un de nous » visant à « interdire et mettre fin au financement des activités qui impliquent la destruction d'embryons humains, en particulier dans les domaines de la recherche, de l’aide au développement et de la santé publique », argumentée sur la base de la jurisprudence de la Cour de Justice européenne, financée par des organisations catholiques anti IVG, a recueilli plus de 1.760.000 signatures et a été déposée le 27 février 2014. Elle est donc à l’examen. L’audition publique aura lieu jeudi prochain, 10 avril 2014. Il n’en sortira sans doute rien avant les élections européennes, mais il s’agit de la pétition qui a recueilli jusqu’à présent le plus grand nombre de signatures. Le débat est donc lancé et il rebondira sans doute assez vite avec le nouveau Parlement européen.

 

La régression est en route.

 

Les milieux religieux et le Vatican en particulier sont fortement mobilisés pour interdire la recherche sur les cellules souches embryonnaires en introduisant la notion d’embryon humain comme étant un être vivant à part entière. La Cour de Justice a confirmé cette notion dans sa jurisprudence. Donc, ce n’est pas sans « biscuits » que les religieux agissent.

 

Les conséquences, en cas d’interdiction définitive, seraient une régression aussi bien sur le plan du progrès scientifique et thérapeutique que sur le plan social et également sur celui de la condition féminine. En effet, si cette notion d’embryon – être vivant est adoptée par l’Union européenne, cela aura pour conséquence à terme de provoquer un peu partout l’interdiction de pratiquer l’avortement.

 

En outre, sur le plan économique, les effets ne sont pas négligeables non plus. Aux Etats-Unis, la recherche sur les cellules souches est autorisée et fonctionne à plein. Et n’oublions pas que cette recherche peut aboutir à d’importants résultats dans bien des secteurs. Dès lors, dans un domaine fondamental pour la science comme pour l’industrie, l’Union européenne sous la pression des lobbies religieux sera volontairement à la traîne.

 

Face à cette menace, le monde progressiste fait preuve, à quelques exceptions près, d’une passivité coupable.

 

Il est urgent qu’il reprenne force et vigueur !

 

 

Pierre Verhas

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  • 08/04/2014 14:24
  • Par jdapr

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