Sous les pavés, la poésie [4/4] - Pour une révolte poétique de la ville

Vouloir se détacher du conformisme urbain qui aseptise les villes, s’extraire des ambitions autoritaires et absurdes du monde moderne, telle pourrait-être aujourd’hui la mise en garde de Sénèque, pour qui « nous périssons par l'exemple des autres [et] nous guérirons pour peu que nous nous séparions de la foule. » La ville poétique et humaine passe par un effort d’indépendance physique et mentale.

Cet article est le dernier d'une courte série au sujet de la révolte poétique et urbaine. Les autres articles sont à retrouver ci-dessous :

Sous les pavés, la poésie [1/4] – Renouer avec le sens de la flânerie
Sous les pavés, la poésie [2/4] – Les citadins, poètes de leurs villes
Sous les pavés, la poésie [3/4] – A la rencontre de l’autre et de l’ailleurs


Dans les métropoles comme ailleurs, la poursuite des normes sociales sans prendre conscience des fondements de cette poursuite — qui s’assimile d’ailleurs souvent à une fuite contre le temps — paraît absurde. En ville, se presser aveuglément dans les boulevards bondés revient presque à s’élancer vainement dans quelque vie, imposée tantôt par un entourage et ses préjugés, tantôt par des avis trop rapidement pris sans considérer la poétique de l’instant. Mais « le chemin de la foule n’est pas le bon », estimait déjà l’antique Sénèque dans De la vie heureuse. Ce n’est pas parce qu’une majorité de personnes emprunte une voie, que ce choix est nécessairement le plus judicieux, ou le plus profitable pour soi. Voilà précisément où se situe, depuis l’aube de la révolution industrielle, l’absurdité de la frénésie urbaine. Lorsqu’Albert Camus fait référence à l'absurde pour qualifier ce genre de vie vaine et morne, hantée par le spectre de la mort, il se refuse à penser que le suicide en est la meilleure échappatoire, comme peuvent d’ailleurs le penser d’autres philosophes qui l’ont précédé. Au contraire, l’auteur du Mythe de Sisyphe (1942), puis de L’Homme Révolté (1951) argue la nécessité de se révolter de sorte à donner un sens positif à l’absurdité de l'existence.

Reconquérir les espaces publics

Et à sa manière, le flâneur est une figure de révolte face à l’absurdité des systèmes métropolitains mis en place de manière autoritaire pendant plusieurs décennies. Plutôt que de laisser se noyer son esprit et son corps dans les flots ininterrompus de citadins aliénés, d’échanges numériques en tous genres, de distractions qui éloignent l’esprit du corps et qui favorisent la course contre le temps, le flâneur, contrairement aux apparences, agit positivement pour s’extraire du bouillonnement urbain. Bouillonnement qui peut sembler à première vue réconfortant et chaleureux, mais qui n’est en réalité qu’une anesthésie superficielle menant à une gigantesque trépanation métropolitaine.

Dans cette optique, le philosophe de l’urbain Philippe Simay est clair : « Il est fondamental que les gens se saisissent du monde dans lequel ils vivent, qu’ils s'emparent de ce qui leur appartient et le revendiquent comme un commun dont on est collectivement responsable. Il faut reprendre un pouvoir qui est le sien et qui a été abandonné. » Un autre modèle pour la fabrique de la ville est donc à inventer, et l’usage du corps et/ou de l’esprit semble a priori être une alternative à portée de tous.

Parmi les idées déjà existantes en ville, certaines permettent aux citadins de participer à la vie de leur quartier et de réinvestir les rues selon leurs envies, en mettant en avant leur créativité et leurs sens. Par exemple, le « Park(ing) Day » consiste à occuper une place de stationnement pendant une journée en y installant une infrastructure qui peut être très modeste (simplement une chaise ou deux, par exemple) ou bien un peu plus complexe (mais pas moins amusante à mettre en place !). Les « guérillas gardening » partent d’une même ambition, celle de permettre aux citadins de réinvestir les espaces publics, mais dans ce cas-là en y mettant en place un système de jardinage collaboratif dans les vides à reconquérir, les interstices trop vite oubliés d’une ville à construire collectivement.

Le flâneur, figure de révolte urbaine

Cette démarche, si elle est militante en faveur d’une ville plus humaine, n’est pas directement politique. Elle n’a pour objectif que l’appréciation positive d’une ville vivante, faite par et pour ses habitants. Il est intéressant alors de remarquer à quel point cette mouvance, sans s’en rapprocher directement, reste néanmoins la descendante des courants artistiques et littéraires qui ont manifesté leur volonté de ne pas se conformer à l’usage des espaces publics. A commencer, en particulier, par les courants dada, surréaliste ou encore situationniste, tous les trois revendiquant alors leur proximité avec la pensée anarchiste. « Le caractère émancipateur de l'art révolutionnaire réside non dans sa capacité à exprimer des mots d'ordre directement politiques mais par ses caractères proprement artistiques. La puissance révolutionnaire trouve sa source dans l'art lui-même[1] », analyse l’historienne Carole Reynaud-Paligot, ajoutant que cela permettrait ainsi à « la libération de l’humain d’être accompagnée par la libération de l’esprit ».

Cette libération de l’esprit serait donc, comme cela a été revendiqué par les artistes et les sociologues, le reflet de l’anticonformisme tant assumé par les partisans d’une reconquête urbaine à travers des actes poétiques. Une révolte artistique donc, puis corporelle, en faveur d’un imaginaire collectif de l’urbain. Si « toute pensée non conforme est suspecte[2] » comme le déplore André Gide, il s’agit pourtant bien là du chemin choisi par les poètes urbains. Les flâneurs, ou autres acteurs de l’espace public, leur refus de toute conformité liée à la modernité de la ville et ses ambitions capitalistes, en font au sens de Camus des révoltés poétiques. « Je me révolte donc nous sommes[3] », écrivait-il, signifiant que l’acte du révolté devient un acte collectif, pour la pensée commune. En soustrayant son corps et sa pensée des sentiers battus de la ville, le flâneur, poète urbain, est donc exactement dans la même logique et est alors en pleine mesure de s’écrier : « Je flâne donc nous sommes ! »

Pierre-Yves Lerayer


[1] Carole Reynaud-Paligot, « La poésie surréaliste entre révolte et révolution », dans la Revue Française d'Histoire des Idées Politiques, 2007.

[2] André Gide, Journal 1939-1949 Souvenirs, 15 janvier 1945.

[3] Albert Camus, L’Homme révolté, 1951.


Si la thématique vous intéresse, ne loupez pas les autres articles de la série, à retrouver ci-dessous :

Sous les pavés, la poésie [1/4] – Renouer avec le sens de la flânerie
Sous les pavés, la poésie [2/4] – Les citadins, poètes de leurs villes
Sous les pavés, la poésie [3/4] – A la rencontre de l’autre et de l’ailleurs

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