Le silence d'Etat

Le Président de la République le savait dès novembre 2013 : ceux qui ont détenu Serge Lazarevic ont sans doute tué Ghislaine et Claude.

Ce 2 novembre marque le troisième anniversaire de l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, envoyés spéciaux de RFI à Kidal en 2013.  Tandis qu’une exposition-hommage  de dessins de presse et de caricatures « Dessiner pour ne pas tirer un trait » s’est ouverte à La Maison des Journalistes à Paris, Christophe Deltombe et Pierre-Yves Schneider, les deux porte-paroles de l’association des Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon soulignent l’importance de propos présidentiels qui datent de trois ans mais que révèle le livre-événement de Gérard Davet et Fabrice Lhomme « Un Président ne devrait pas dire ça…» (Stock)

 

Notre communiqué du 1er novembre 2016 : "Le silence d'Etat"

Le 2 novembre 2013, Ghislaine et Claude étaient enlevés puis assassinés près de Kidal, au Nord-Mali. Trois après, le mystère persiste sur les raisons de leur enlèvement puis de leur exécution. Mais aujourd’hui, nous affirmons que l’Etat sait qui les a tués et ne veut pas le dire.

Dans le livre « Un président ne devrait pas dire ça… », François Hollande déclare, le 7 novembre 2013, cinq jours après le drame de Kidal : « On a le cas [Serge] Lazarevic, sans doute détenu par ceux qui ont tué les deux journalistes [Ghislaine Dupont et Claude Verlon] et qui auraient tué [Philippe] Verdon. »(pages 484 et 485 de « Un président ne devrait pas dire ça… », Gérard Davet, Fabrice Lhomme, éditions Stock, octobre 2016)

Autre affirmation extrêmement troublante, celle de Jean-Yves Le Drian. En mars dernier, le ministre français de la Défense déclare, à propos de Claude et Ghislaine : « Ils ont été trahis », sans vouloir en dire plus.

Or, ces trois dernières années, les plus hautes autorités de l’Etat ont nié catégoriquement le moindre lien entre la tragédie de Kidal et les prises d’otages précédentes, notamment celle des « quatre d’Arlit », libérés le 29 octobre 2013, quatre jours avant l’assassinat de Ghislaine et Claude…

Aujourd’hui, il apparaît que l’Elysée et la Défense en savent beaucoup plus que ce qu’ils disent. Pourquoi ce silence d’Etat ? Quels sont les faits que l’Etat veut cacher ? Dans notre conférence de presse du 27 octobre (1), nous l’avons dit : trois ans après, une enquête sérieuse devrait enfin pouvoir commencer.

Paris, le 01 novembre 2016.

 

A l’occasion de l’ouverture de l’exposition « Dessiner pour ne pas tirer un trait » vous avez déclaré que l’enquête, maintenant, pouvait réellement démarrer. Qu’avez-voulu dire ainsi ?

Pierre-Yves Schneider : Que le le lien entre Ghislaine et Claude et en l’occurrence au moins l’une des affaires d’otages du Sahel a été reconnu au plus haut niveau de l’Etat et il y a déjà longtemps mais qu’on ne le savait pas !  Plus précisément, dès le 7 novembre 2013, cinq jours seulement après les assassinats de Kidal et par le Président de la République lui-même. C’est écrit noir sur blanc page 484 et 485 du livre de Davet et Lhomme (« Un Président ne devrait pas dire ça… les secrets d’un septennat »)

Dans un chapitre consacré à l’intervention au Mali et titré « la mort » …

P-YS : Oui, je cite, en bas de page 484 : (…) On le sent mal à l’aise, et pour cause : à cette date, il y a encore de nombreux ressortissants français retenus contre leur gré. « On a le cas Lazarevic, sans doute détenu par ceux qui ont tué les deux journalistes et qui avaient tué Verdon ». C’est la seule phrase de ce verbatim de François Hollande consacré à ce sujet qui a été retenue par les auteurs ce jour là, mais cette publication est d’une  grande importance.

 Laquelle ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

P-YS : Cela signifie que le « non catégorique » qui nous a été opposé depuis trois ans à chaque fois que nous avons suggéré ce lien possible entre la tragédie et les affaires d’otages antérieures ou en cours, autant de la part de la conseillère Afrique du Président, que du Ministre de la défense ou encore de François Hollande lui même quand il a reçu les familles en juillet 2015 était bien une réponse politique et en l’occurrence un mensonge. Pour le moins, cela signifie que l’on nous a caché un certain nombre de vérités, appelons cela « un silence d’état » et dans le même temps que certaines hypothèses journalistiques prennent désormais du relief.

Par exemple ?

P-YS : M. Serge Lazarevic a été libéré l’année suivante, en décembre 2014, en échange, entre autre, de la liberté rendue à des djihadistes détenus à Bamako, membres d’un clan ou d’une famille dont certains seraient directement  liés à l’enlèvement puis à l’exécution de Ghislaine et Claude.  Nous savons que la justice, qu’elle soit française ou malienne, possède des éléments d’information qui vont bien dans ce sens. 

Avec des individus suspects qui sont probablement dans le collimateur des forces françaises toujours présentes au nord Mali ?

P-YS : Et parmi eux des exécutants ou des commanditaires dont certains ont été identifiés neutralisés, éliminés, d’autres peut-être arrêtés et détenus… Nous ne savons pas précisément ce qu’il en est et c’est grave …

Pourquoi ?

Christophe Deltombe: C’est grave parce que si on considère que le seul objectif de la justice est de trouver les auteurs de l’enlèvement et de l’assassinat, de les arrêter et de les juger, leur disparition à l’occasion de confrontation armée avec les troupes françaises et maliennes serait la fin de la procédure pénale, la fermeture du dossier. Or au-delà des auteurs physiques de l’enlèvement et de l’assassinat il y a les motifs de leur action. Le Pourquoi est aussi important que le Par qui et le Comment.

Vous semblez supposer qu’il pourrait y avoir une sorte de course de vitesse entre l’armée ou les services et la justice ?  

C.D. : objectivement oui, même si ce n’est pas délibéré.

P-YS : D’autres vont à penser plus simplement que l’on veut  faire disparaître des témoins.

Revenons justement à l’instruction. Où en est-on ?

C.D. Le juge Jean-Marc Herbaut qui a succédé au juge Trévidic a pris le dossier à cœur. Il le maîtrise et semble vouloir le faire avancer.

Les questions principales que posent les parties civiles autant que les associations sont les mêmes depuis trois ans. Pouvez-vous les rappeler ?

C.D. Ce sont notamment les suivantes : Comment expliquer que certaines personnes ont eu connaissance de la mort de Ghislaine et Claude avant que la force SERVAL arrive sur les lieux ? Les auteurs de l’enlèvement ont-ils agi sur commande ou pour leur propre compte ? Les auteurs de l’enlèvement ont-ils prémédité l’assassinat ou s’agit-t-il d’un enlèvement crapuleux qui a mal tourné ? Enfin, la libération des derniers otages d’ARLIT intervenue trois jours avant la mort des deux journalistes , mais aussi la négociation en cours pour la libération de M .Lazarevic peuvent-elle avoir un lien avec leur enlèvement ?

 Il y a dix huit mois, le juge Trévidic demandait la levée du secret défense soulevant plusieurs questions en rapport.  Selon vos informations les pièces déclassifiées confiées au nouveau juge au printemps dernier lui permettent-elles de  répondre à certaines d'entre elles ?

CD : Les pièces déclassifiées ne fournissent pas d’indications suffisantes pour trancher l’une ou l’autre de ces questions. D’autant qu’elle sont partiellement déclassifiées et pas toujours exploitables de ce fait.

Ces documents déclassifiés permettent ils de suivre au moins des vraies pistes ou du moins des pistes nouvelles ?

C.D. Non pas vraiment. Tout au plus  viennent-ils compléter des éléments que nous connaissions déjà.

A quoi ressemble un dossier de ce type quand il est remis à la justice par le ministère de la défense ?

C.D. Le dossier déclassifié remis au juge d’instruction comporte un certain volume de pages qui sont soit intègres, soit constellées de blancs (en particulier beaucoup de noms propres ne sont pas lisibles parce que blanchis) soit portant la mention « non déclassifié ». En d’autres termes la déclassification n’est pas intégrale loin s’en faut.

P-YS : ce qui veut dire que ce ne sont pas seulement des noms mais des  chapitres entiers qui sont caviardés.

Que savez vous par ailleurs de l’instruction de l’affaire au Mali ?

C.D. : Nous avons appris que le juge d’instruction malien ne fait pas partie du pôle antiterroriste mis en place au tribunal de Bamako. J’ai du mal à comprendre pourquoi. Ce qui est certain c’est que cela le prive de moyens d’action et de la concertation qui existe entre des juges d’un même pôle.

Quid de la collaboration de la justice française avec les juges maliens ?

C.D. Il n’est pas exclu que le juge Herbaut se rende à Bamako pour rencontrer le juge d’instruction malien. Le juge Trévidic, responsable de l’instruction durant dix huit mois ne semble pas avoir établi de contact avec ce juge pour des raisons inexpliquées.

En tant qu'association, vous avez demandé plusieurs fois que l'armée éclaire les familles, au moins sur les circonstances du double assassinat puisque ce sont les militaires français qui ont retrouvé les corps. Avez vous eu un retour autre que ce dossier déclassifié ?

PY : Aucunement de la part de l’Etat major. Nous l’avons demandé à plusieurs reprises. Par exemple, nous avons été reçus deux fois par Mme Hélène Le Gal la (ex) conseillère « Afrique » de l’Elysée  et à chaque fois il nous  été répondu que notre demande était légitime et qu’elle serait transmise.  Sans suite. Le 24 juillet 2015, quand les familles ont été reçues par le Président de la république à la suite d’une lettre ouverte de la mère de Ghislaine, les conseillers aux affaires étrangères, à la justice ou aux médias étaient bien là autour de François Hollande.  En revanche, le représentant de l’armée était un capitaine de vaisseau qui ne connaissait absolument rien au dossier et l’avouait bien volontiers. 

Quand le Ministre parle de trahison,

mais n’en dit pas davantage …

Et le Ministre de la défense ? Vous venez de révéler qu’il a accepté de vous parler ?

P-YS : Oui, c’est vrai, à notre invitation, il a bien voulu nous rendre visite,  avec plusieurs membres importants de son cabinet lors de notre Assemblée Générale, c’était  en mars dernier. La condition était de rester discret sur cette rencontre. Ce que nous avons strictement respecté.

Et que vous a t il dit  ce jour là ?  

P-YS : Aujourd’hui, nous considérons notre engagement caduque… Nous avons entendu des paroles bienveillantes, de circonstances, qui ne font pas de mal après trente mois de silence, mais aucune information nouvelle. Il s’est retranché sans surprise derrière le respect de la séparation des pouvoirs. En revanche et paradoxalement,  il est certain que le Ministre avait un message à faire passer. Trois fois au cours de cette rencontre, Jean-Yves Le Drian a affirmé que Ghislaine et Claude avait été trahis.  

Par qui ? Pourquoi ?

P-YS : Nous n’avons eu aucun autre commentaire de la part du ministre. A la suite de ce propos énigmatique, nous avons tenté d’obtenir un rendez-vous d’explication, en vain.  C’est à nouveau silence radio depuis six mois.    

Ce mot de trahison n'a pas été prononcé au hasard. Comment l'interprétez vous et que peut-on en faire ?

P-YS : Dans une affaire complexe comme celle-ci où les hypothèses sont innombrables, rien du tout. Vraie ou fausse piste ? Vers quoi, vers qui ? En tout cas, cela montre pour le moins que le ministre revendique une connaissance de faits majeurs mais qu’il garde pour lui.

Sur les tueurs possibles et sur leurs commanditaires, est-ce que les hypothèses se réduisent néanmoins ? (je parle ici d'après votre connaissance de l'affaire et des éléments d'enquête que vous avez pu vous mêmes rassembler)

C.D. Sur les tueurs, les hypothèses se réduisent en effet. On pourrait même considérer qu’ils sont identifiés avec une faible marge d’erreur. Reste cependant à transformer les fortes présomptions en preuves. En revanche, sur les commanditaires, si nous avons également des noms, nous sommes toujours au niveau des hypothèses, d’autant que celles-ci dépendent des motivations qui ne sont pas éclaircies.

P-YS : Je le disais tout à l’heure, des noms reviennent plus souvent ou plus logiquement que d’autres, c’est vrai, confirmés ou non par nos interlocuteurs hauts placés successifs. Des noms associés à des clans ou à des familles bien connues à Kidal.

Nous en parlions tout a l’heure, on sait que plusieurs chefs djihadistes ont été tués lors de combats avec les forces maliennes ou au cours d’opérations des forces spéciales françaises depuis trois ans. Parmi eux, les assassins ? Les commanditaires ?

C.D. Vraisemblablement un commanditaire et un et peut-être deux assassins. L’information de la mort de ces djihadistes a été donnée dans la presse

P-YS : Comme commanditaire présumé, feu Hamada Ag Hama, cousin d’Iyad Ag Ghali, dit Abdelkrim le Touareg, chef trafiquant et djihadiste, est bien placé puisqu’il est aussi celui qui a revendiqué les assassinats dès le début de novembre 2013. Mais cela ne le désigne pas obligatoirement pour autant.  

Du côté des exécutants, Ag Bakabo, le propriétaire du véhicule qui a servi au rapt… un nom qui a été le plus souvent cité et ce, dès novembre 2013 par les autorités françaises ?

C.D. Il y a des incertitudes le concernant : certaines sources françaises, maliennes ou touarègues le disent mort et d’autres démentent.

P-YS : il y a un mystère autour de ce personnage de Bakabo, c’est certain.

Qu'en est il de l'enquête sur place ? Qui s'est rendu là bas ? N'y a t il pas eu une enquête préliminaire bâclée en décembre 2013 ?

C.D. On ne peut pas dire que l’enquête préliminaire a été bâclée. Comme toute enquête préliminaire elle se fait sur les premiers éléments dont on dispose. Les enquêteurs français se sont rendus à Kidal dans les jours qui ont suivi l’assassinat. Ils ont procédé à des auditions, ont visité les lieux. Il est vrai cependant que certaines investigations n’ont pas été faites, comme par exemple  la perquisition du domicile de Bakabo, pour des raisons de sécurité, nous a-t-on dit, ce qui est regrettable.

De même le procureur s’est rendu personnellement au siège de l’ONU pour obtenir l’autorisation du secrétaire général de l’ONU d’interroger des membres de la MINUSMA et l’a obtenu ce qui est très bien. Mais les questions qui ont été posées aux représentants de la MINUSMA auraient mérité d’être mieux préparées, plus incisives, mieux documentées. Bref des occasions manquées.

P-YS : Des informations sures ont filtré depuis sur la présence le 2 novembre à Kidal du chef militaire de la MINUSMA puis celle du décollage de son avion à l’heure où Ghislaine et Claude venaient d’être enlevés. D’autre part c’est bien la MINUSMA qui les a transporté jusqu’au nord le 29 octobre. On peut se douter  qu’il existe des rapports écrits de l’ONU sur notre affaire …

Nous évoquions en début d’entretien le changement de donne que représente selon vous la petite phrase de Hollande de novembre 2013 sur « le cas Lazarevic sans doute détenu par les mêmes  qui ont tué les deux  journalistes », y a t il d’autres indices sur le lien possible ou probable avec le règlement de la question des otages ?

P-YS: Je dirais très certainement : le contexte. Des articles sont parus récemment ainsi que des livres qui racontent le business des otages d’une part, la concurrence sévère et parfois violente entre services de renseignements, officines privées dirigées par des agents issues de leurs rangs et autres intermédiaires d’autre part. Une véritable guerre de l’ombre, avec des gens qui ne se font surement pas de cadeau et qui a connu son paroxysme aussi bien à Paris que sur le terrain … à la fin du mois d’octobre 2013.

 Avec quel rapport autre que cette proximité temporelle et géographique ?

P-YS : Nous le saurons un jour. J’ajoute un détail : Ghislaine et Claude savaient que la libération de certains otages était imminente quand ils se sont envolés pour Bamako le 25 octobre 2013. Nous sommes plusieurs à pouvoir en témoigner.

Paris, le 01 novembre 2016  

 

 

 

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