Lettre ouverte à Madame la Ministre de la Culture.

Le 27 avril 2018,Emmanuel Macron s'est dit favorable à l'érection aux Jardins des Tuileries, d'un Mémorial National en hommage aux victimes de l'esclavage dans les anciennes colonies françaises des Caraïbes. La proposition du CM98, d'inscrire sur le monument les noms d'esclaves, a été retenue. Mais, le Ministère de la Culture a opposé un fin de non recevoir à cette proposition.

Madame la Ministre,

Qu’il me soit tout d’abord permis de vous exprimer ma compassion et ma solidarité suite à votre infection au Coronavirus le mois dernier. Par ailleurs, le mois de mai étant propice à plusieurs événements commémoratifs liés à l’esclavage et la Traite négrière - abolition de l’esclavage dans les anciennes colonies françaises dans les Caraïbes: Martinique 22 mai, Guadeloupe 27 mai, Marche de mobilisation à l’origine de la Loi Taubira 23 mai 1998 (CM 98), Journée nationale des mémoires de la Traite, de l’esclavage et de leur abolition 10 mai -, je saisis cette opportunité pour vous faire part de ma consternation suite au refus de votre Ministère d’inscrire sur le Mémorial National des victimes de l’esclavage aux Jardins des Tuileries, les noms et prénoms des esclaves affranchis en 1848. Votre décision va à l’encontre de l’engagement pris le 27 avril 2018 par le Président Emmanuel Macron, de soutenir l’érection sur ce site chargé d’histoire, d’un Mémorial afin que «[…] la République se souvienne des esclaves eux-mêmes, et pour que jamais ne s’efface leur souffrance […] ». Dans le sillage du souhait présidentiel, l’ex-Premier Ministre, Édouard Philippe, avait précisé la vocation du Mémorial qui est de «graver dans la pierre la dignité de la personne humaine, en recensant les quelques 200 000 noms donnés aux esclaves des colonies françaises en 1848 et dans les années qui ont suivi […] ».

Madame la Ministre, faut-il vous rappeler le « travail titanesque » et méticuleux abattu par les bénévoles du CM 98 et l’Association martiniquaise de recherche sur l’histoire des familles (l’AMARHISFA), qui ont mis un point d’honneur à exhumer de la mémoire oublieuse de la France coloniale, les noms, prénoms et matricules de leurs aïeux ? Il s’agissait d’après ces associations afro-descendantes, porteuses du projet du Jardin des Tuileries, d’honorer leurs ancêtres en les « sortant de la honte »( voir l’article de Emmanuel Gordien, Président du Comité marche du 23 mai 1998 (CM98) : « Ces noms dont ils ont honte », signé par un collectif de ressortissants Antillo-Guyanais dans Mediapart du15 mars 2021).

La honte ! Le mot est lâché. D’ailleurs pourquoi devrait-on remonter aussi loin? Les patronymes et prénoms de la honte «si décevants», «drôlatiquement choisis par les anciens maîtres», comme le rappelle l’intellectuel martiniquais Raphaël Confiant, et toujours en vigueur dans la plupart des sociétés afro-créoles, sont indéniablement autant de marques d’humiliation, d’infériorisation et de stigmatisation raciales transmises de génération en génération. Aussi, force est-il de constater que l’abolition de l’esclavage n’a pas pu refermer les blessures des noms honteux , marques indélébiles, rappelant le lourd héritage servile chez les Afro-descendants. Voyez-vous, Madame la Ministre, j’éprouve même quelque pudeur à dévoiler ici certains noms difficiles à porter qui ont fait tout récemment l’objet d’une étude exhaustive par l’anthropologue Philippe Chanson dans son excellent ouvrage : «La blessure du nom : une anthropologie d’une séquelle de l’esclavage aux Antilles-Guyane », Académia-Bruylant, mars 2021. C’est dire les conséquences contemporaines de ces noms dégradants sur les comportements psychologique et social de la plupart des Antillo-Guyanais et Réunionnais. Ces derniers ressentent encore le poids de ces estampilles, sous forme de souffrance, de honte, voire de trauma, engendrant chez certains d’entre eux, une profonde mésestime de soi. On comprend dès lors la révolte du célèbre chantre de la Négritude, Aimé Césaire dans la «Tragédie du Roi Christophe»: «[…] Jadis, on nous vola nos noms ! Notre fierté ! Notre noblesse, on, je dis On nous les vola ! Pierre, Paul, Jacques, Toussaint! Voilà les estampilles humiliantes dont on oblitéra nos noms de vérité[…] ». Il incombera aux spécialistes d’évaluer l’impact psychologique de ces noms sur leurs récipiendaires et les légitimes réparations que ceux-ci sont en droit d’obtenir.

N’était-il pas donc du devoir de la République porteuse d’égalité et de fraternité, de saluer le travail de réhabilitation mémorielle patiemment réalisé pendant des décennies par les descendants d’esclaves ultramarins ? Au lieu de cela, comble d’ingratitude, en opposant une fin de non-recevoir à cet admirable projet, lui préférant une œuvre d’art contemporaine, votre Ministère s’inscrit dans la logique de l’abject système servile fondée sur la négation d’humanité chez des hommes et des femmes dont l’identité a été volée et violée par les maîtres esclavagistes.

Par votre refus d’inscrire sur le Mémorial National les «noms jetés par-dessus-bord», pour parler comme l’écrivain guadeloupéen Ernest Pépin, vous perpétuez l’assignation des esclaves à demeurer éternellement dans l’ombre de l’univers carcéral. Tout se passe comme si l’Abolition n’avait pas eu lieu dans les colonies françaises d’Outre-Mer.

Madame la Ministre, savez-vous que pendant quatre cents ans, la machine concentrationnaire servile avait mis en place une stratégie de dépossession des noms d’esclaves fraîchement débarqués des navires négriers au mépris des appellations natives? C’est ainsi que, sous prétexte de les «civiliser», leurs noms originels furent remplacés par seulement un prénom de baptême - il fallait amener les impies au Christ disait-on -, et pire, par des surnoms fantaisistes ou bien, des noms d’Habitations de leurs maîtres. Cela ne pouvait en être autrement, dès lors que la dotation arbitraire des noms et patronymes honteux imprimés par l’esclavage avant et après l’Abolition dans les Antilles françaises, en Guyane et à La Réunion, n’était ni plus ni moins qu’une entreprise destinée à dépersonnaliser et anonymer des êtres humains ravalés à l’état de bêtes de somme et réduits à de simples matricules.

Dans les cultures ancestrales de ces esclaves africains déportés dans les Caraïbes, le nom a l’avantage de constituer un puissant élément de cohésion familiale et d’intégrer l’individu à son groupe social en lui conférant un statut propre. Or, en renommant ou en nommant les esclaves «au plus court», le système esclavagiste les a coupés de leurs identité, langue et culture originelles, et privés de leur legs ancestral, sachant que dans nombre de sociétés négro-africaines, le nom n’est jamais neutre, et prend nécessairement un caractère spécifiquement mythico-religieux qui influe sur les éléments cosmologiques de l’individu.

Madame la Ministre, en d’autres temps et circonstances, vos concitoyens ont su apprécier à leur juste valeur, votre humanisme et empathie, allant jusqu’à vous élire « la femme politique préférée des Français ». Aussi, grand est mon étonnement face à la position actuelle de votre Ministère. Je reste néanmoins confiant dans votre capacité à revenir sur votre décision.

Je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de ma très haute considération.

Lawoetey-Pierre AJAVON.

 

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