Présidentielle américaine: les "africanitudes" de TRUMP

Le refus de Donald Trump de concéder sa défaite à l'issue de la dernière élection présidentielle a l'air d'un "remake" ou d'un déjà-vu dans certains régimes autoritaires, notamment en Afrique. Dès lors, la posture mimétique du républicain se donne à interpréter comme des "africanitudes", ou à tout le moins, comme un mauvais plagiat.

Un candidat déclaré officiellement élu, un second qui refuse de concéder sa défaite, s’auto-proclamant le véritable vainqueur, allégations de fraudes - sans preuves, sauf dans de rares cas et encore…, - accusations de bourrages d’urnes, juges électoraux soupçonnés de parti pris, demandes de recomptage de bulletins de vote, affrontements entre partisans des deux camps, vote massif en faveur de «l’enfant du pays», etc., etc.

Devinez un peu où se déroule ce psychodrame politique : au Togo, en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Gabon, au Congo? En d’autres termes, dans l’un de ces États méprisamment qualifiés de «Républiques bananières» et récemment qualifiés de «shithole» (pays de merde) par le président américain Donald Trump. Que nenni ! Ce pathétique spectacle a pour scène les États-Unis d’Amérique, pays qui s’auto-adjuge à lui tout seul, tous les superlatifs de la planète: pays le plus puissant, le plus riche, le plus démocratique du «monde libre». Et tutti quanti.

La lutte impitoyable que se livrent le Président sortant, le républicain Donald Trump, et son challenger, le démocrate Joe Biden, pour le fauteuil du bureau ovale, a l’air d’un déjà-vu et d’un remake sous d’autres cieux, se présentant comme un condensé des crises post- électorales que l’on a coutume de voir dans les autocraties africaines lors des processus électoraux. Si cette foire d’empoigne pour la conquête du pouvoir, avec sa cohorte d’accusation de détournement de bulletins de vote, d’achat des consciences et de petites phrases assassines avait eu lieu sous les tropiques, d’aucuns auraient affirmé urbi et orbi et de façon péremptoire, que les Africains n’étaient «pas assez entrés dans l’histoire», ou encore, que leurs pays «n’étaient pas mûrs pour la démocratie» (dixit feu Jacques Chirac en 1990 à Abidjan). Cette tragi-comédie qu’offre l’Amérique à la face du monde pourrait presque prêter à sourire s’il ne s’agissait pas ici de l’auto-proclamé leader du monde occidental - en tout cas perçu comme tel -, qui affiche depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et surtout, depuis l’effondrement du bloc soviétique, ses velléités dominatrices, revendiquant le singulier statut de puissance unipolaire.

«Trump a plagié nos présidents africains».

La posture de Donald Trump, s’accrochant au pouvoir ainsi que son déni de la défaite ont fait réagir plusieurs bloggeurs africains, non sans une pointe d’humour : «Trump nous a qualifiés de pays de merde. Mais, pourquoi se permet-il de plagier nos présidents, refusant de céder sa place au vrai vainqueur? Il ne lui reste plus qu’à modifier la constitution pour s’octroyer un troisième mandat comme Ouattara », écrit un bloggeur ivoirien. Et un autre bloggeur camerounais de renchérir : «Trump est un novice à côté de notre président Paul Biya. Il faut qu’il vienne apprendre chez nous comment on gagne une élection avec 99,99% pour rester au pouvoir jusqu’à la mort ».

L’arroseur arrosé ou retour de la «merde» à l’envoyeur? Sans aucun doute.

Toute proportion gardée et toutes choses égales par ailleurs, osons ici l’analogie entre la boulimie du pouvoir du milliardaire new-yorkais et la propension chez certains potentats africains à s’auto-proclamer présidents à vie, même défaits par leurs adversaires.

Les présidents-candidats battus, mais s’accrochant à leur fauteuil, le continent noir connaît bien un tel scénario depuis de début des années 90 où, sous la pression populaire et le discours mitterrandien de La Baule, les autocrates du pré-carré françafricain furent contraints, à contre-cœur, de se convertir au multipartisme, tout en gardant la haute main sur les institutions et appareils d’État.

On ignore si Trump a pris langue avec ses pairs de «shithole» qui ont fait des récurrentes crises pré et post-électorales, ainsi que de la confiscation du pouvoir, leur véritable marque de fabrique. En lieu et place des observateurs électoraux des États américains, «l’homme à la peau orange» (dixit l’humoriste ivoirien Mamane) aurait-il pu bénéficier de l’expérience d’observateurs de l’Union Africaine (UA) ou de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), pour la supervision et le recomptage des bulletins dans les États litigieux, l’arbitrage du différend et la certification des résultats. On devine facilement le zèle de ces deux institutions aux ordres, habituées à se ranger du côté du plus fort ou du plus offrant. Ne dit-on pas sous ces latitudes que «La bouche qui mange ne parle pas»? Afin de garantir l’impartialité de l’élection et sa validation finale, les Commissions électorales nationales indépendantes (?) -CENI - des pays africains pourraient se substituer aux bureaux étasuniens chargés d’organiser les élections, en conseillant à l’équipe de campagne de Trump, les recettes qui ont longtemps fait la preuve de leur efficacité en assurant aux présidents-candidats sortants, la longévité de leur trône, comme par exemple, comment ne pas perdre les élections que l’on organise soi-même, pour reprendre la formule de l’ancien Président du Gabon, feu Omar Bongo ou, comment gagner des consultations qu’on estime perdues d’avance : «on gagne ou on gagne», pour parler comme les Ivoiriens, ou enfin, comment réussir à inféoder des organes électoraux au pouvoir étatique. Mais, Trump n’a cette fois-ci besoin d’aucun conseil pour affiner un stratagème bien huilé: la nomination à quelques encâblures de l’élection présidentielle de l’extra-conservatrice républicaine, Amy Coney Barret, à la tête de la Cour suprême américaine, succédané des Cours constitutionnelles africaines. Si l’on sait le rôle «d’arbitre» habituellement dévolu à la Cour Suprême en cas de contestation des élections présidentielles aux États-Unis – dans les hypothèses où les juridictions des États fédérés ne sont compétentes pour en décider -, l’actuel locataire de la Maison Blanche n’a pas démérité de la comparaison avec ses pairs du continent noir qui ont toujours compté sur la bienveillance de leur Cour constitutionnelle, caisse de résonnance du pouvoir, et validatrice des résultats finaux.

Les deux habits de Donald Trump : du déni de la défaite à l’auto-proclamation.

« La machine à frauder est déjà en place pour me voler ma victoire !». «On a bourré les urnes en Pennsylvanie et dans le Nevada!» «On doit recompter les voix partout où Biden est déclaré vainqueur !». « Je demande le recomptage des bulletins!». « Mes partisans ont été empêchés d’assister aux dépouillements des bulletins !» « Mes électeurs n’ont pas pu voter dans les États démocrates favorables à Biden!». «Joe Biden n’est pas élu, c’est moi le vrai vainqueur!». «Les procès-verbaux ne sont pas conformes aux bulletins sortis des urnes!». «On a effacé 2,7 millions de mes votes en Pennsylvanie au profit de Joe Biden!» etc, etc., Sans attendre la fin du dépouillement des bulletins, ces allégations de Trump font ici écho aux récurrentes contestations électorales dont sont coutumiers la plupart des candidats malheureux en Afrique depuis plusieurs décennies.

Paradoxalement, le républicain est parfaitement à l’aise, aussi bien dans les habits d’un opposant -version africaine - criant à la fraude, que dans ceux d’un autocrate désireux de s’éterniser au pouvoir. Sans doute, les oreilles du Togolais Agbeyomé Kodjo, du Guinéen Cellou Dalein Diallo, du Gabonais Jean Ping, de l’Ivoirien Konan Bédié et bien d’autres, ont-elles sifflé le 3 novembre dernier, quand Donald Trump élevait avec véhémence ses protestations, dès l’annonce de la victoire de Joe Biden.

Un plongeon dans le marigot électoral africain des candidats auto-proclamés vainqueurs, permet de comprendre la similitude entre la posture de Trump et celle de certains politiciens africains. On rappellera opportunément, Primus inter pares, le cas du nonagénaire togolais, feu Emmanuel Bob Akitani, candidat unique de l’opposition à l’élection présidentielle de 2003 contre le président sortant, le Général Gnassingbé Eyadéma, au pouvoir depuis 1967. Déclaré battu par les instances mises en place par le généralissime - CENI et autres organes constitutionnels -, le candidat malheureux n’avait eu de cesse de crier au vol de son élection, avant de s’auto-proclamer dans la foulée, président du Togo, initiant de ce fait le bicéphalisme informel et inédit dans ce petit État d’Afrique de l’Ouest. Mais, il fut emporté par la mort avant de prétendre jouir des prérogatives attachées à sa fonction de président virtuel. Que reprochait-il alors à son adversaire? Les mêmes récriminations que Donald Trump à l’encontre de Joe Biden : des fraudes massives orchestrées par le pouvoir en place dans les bastions considérées comme favorables à l’opposition, la violation de la loi par l’administration électorale, empêchant l’admission des délégués de l’opposition dans les bureaux de vote, la falsification des résultats, la complaisance des observateurs chargés de la validation des élections, des bourrages d’urnes dans les régions traditionnellement acquises au pouvoir, etc.

Toutefois, si tous les deux se sont autoproclamés vainqueurs, les revendications de Emmanuel Bob Akitani semblent plus crédibles que celles de Donald Trump dont les recours ont été rejetés par les juridictions américaines, faute de preuves convaincantes.

L’histoire se répétant souvent dans ces contrées, l’obstination des «vieux dinosaures» à conserver le pouvoir lors des élections qui se sont succédé par la suite au Gabon, en Côte-d’Ivoire, en République Démocratique du Congo, et au Congo-Brazzaville, jusqu’à la fin des années 2010, a fini par convaincre les candidats prétendument battus, qu’on leur a toujours volé la victoire. Ainsi, de André M’ba Obame (Gabon), à Allassane Ouattara (Côte d’Ivoire) en passant par Etienne Tishsekedi (Congo Démocratique) pour ne citer qu’eux, tous ont eu, à un moment donné, à contester la victoire des candidats sortants. Inutile de préciser que les griefs contre ces derniers sont toujours les mêmes antiennes revisitées en févier 2020 au Togo, où Agbeyomé Kodjo, donné battu, s’était auto-proclamé «président élu», avant de nommer, depuis son lieu d’exil, ministres et ambassadeurs d’un fantomatique gouvernement bis. Les mêmes scénarii se sont reproduits fin Octobre en Guinée, sur fond de violences post-électorales, avec des dizaines de morts. En effet, le jusqu’auboutiste Cellou Dalein Diallo, refusant sa défaite, se déclara «élu», malgré les résultats officiels proclamant vainqueur son concurrent, Alpha Condé, qui briguait un troisième mandat.

Aussi, Cellou Diallo et ses semblables peuvent-ils se flatter d’avoir fait un émule Outre Atlantique, en la personne du dirigeant du pays le plus puissant au monde. À l’instar du sulfureux président américain, et avant même le début des consultations, l’opposant guinéen ne cessait de clamer dans les médias que s’il ne gagnait pas, il ne reconnaîtrait pas la validité des résultats. Le climat pré-électoral délétère, émaillé d’attaques personnelles, les contestation d’impartialité de la Commission nationale électorale, les allégations de falsification des résultats du vote, enfin les soupçons d’irrégularités entourant le comptage des bulletins ne sont pas sans rappeler les arguments constituant la ligne de défense de Trump dans sa résistance juridique.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Alassane Ouattara réélu en Côte d’Ivoire avec un score à la Brejnev - plus de 94% - début novembre, semble avoir emprunté la même voie que la plupart de ses homologues du continent. Il est fort à parier que les mêmes scènes vont se répéter lors des prochaines consultations présidentielles annoncées dans plusieurs pays africains en 2021.

Malgré tout, la différence de taille entre le bouffon Trump et les tyranneaux du continent noir, voleurs d’élection, réside dans la permanente solidité des institutions américaines qui empêcherait le magnat de l’immobilier -malgré toutes les tentations -, d’outrepasser ses prérogatives présidentielles.

Imaginons un peu Joe Biden à la place de l’un de ses opposants africains précédemment cités: la déferlante répressive du fraudeur s’acharnerait contre le vrai vainqueur des élections qui, dans le meilleur des cas, prendrait le chemin de l’exil, entrerait en clandestinité, ou au pire, subirait l’humiliation de la prison, s’il n’est pas tout simplement assassiné, sans autre forme de procès par les milices du dictateur en place. Avant même le début des consultations, la machine infernale des fraudes serait mise en branle : coupures d’internet et du téléphone, interdiction des médias indépendants sur le territoire, corruption d’observateurs locaux et étrangers, bourrages d’urnes sous le contrôle de la soldadesque, bureaux de vote interdits aux délégués de l’opposition, suppression des noms d’électeurs sur les listes électorales pour les empêcher de voter, etc, etc.

C’est dire in fine que, n’eût été l’atavique attachement de l’Amérique aux valeurs démocratiques posées depuis 1787 par les pères fondateurs, Trump aurait fait la même chose que les dirigeants des États autoritaires, prenant le risque d’entraîner son pays dans une guerre civile, sur fond de crimes, de tortures, et de traques d’opposants politiques, bref, d’atteintes aux droits et libertés fondamentaux.

Que retenir en définitive du spectacle que nous offre depuis le 3 novembre, l’une des plus grandes «démocraties» du monde, et en particulier, du folklorique one man show de Donald Trump toujours bunkérisé dans son bureau ovale depuis le 3 Novembre? Que les idéologies importées vendues à ceux qui «ne sont pas mûrs pour la démocratie», sont sujettes à des retournements, à des dérives autocratiques, dans des coins de la planète où on les attend le moins. Quant aux grands donneurs de leçons de démocratie à l’Afrique, ils feraient mieux de méditer ce vieux proverbe ewe du Sud- Togo: «Celui qui se baisse pour regarder le postérieur de son voisin, prend également le risque d’exposer son postérieur à la vue de quelqu’un d’autre se trouvant derrière lui ».

 

Lawoetey- Pierre AJAVON

 

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