Déboulonner les atavismes mémoriels de la France

En écho aux déboulonnages des statues de personnages aux passés esclavagiste et colonialiste contestables aux États-Unis, certains symboles ont été vandalisés ou déboulonnés en Europe, notamment en France.Ces actions, sur fond de revendications mémorielles, n'interrogent-elles pas ici la mémoire historique de la France que l'on peine encore à décoloniser?

Dans le sillage des émeutes de Minneapolis, consécutives au meurtre de George Floyd, plusieurs militants et activistes anticolonialistes, antiesclavagistes et antiracistes, plus ou moins organisés, ont déferlé dans les rues des grandes capitales européennes, prenant pour cibles monuments et statues de certains personnages historiques controversés, en raison de leur rôle pendant les conquêtes coloniales et la Traite négrière transatlantique, et d’autres, du fait de leur idéologie raciste. De Londres à Bruxelles à Amsterdam ou à Berlin, en passant par Paris et Fort-de -France en Martinique, des associations afro-descendantes, pour la plupart, se sont pris à certains symboles, afin, proclament-ils, de défendre la mémoire de leurs ancêtres, victimes des crimes coloniaux.

En France, la fronde contestataire n’a pas épargné plusieurs symboles républicains comme les statues de Schoelcher, Colbert, Faidherbe, Gambetta, décapitées ou déboulonnées de leur piédestal ou vandalisées. Les manifestants réclamaient également que l’on efface de certaines rues et avenues, les noms de ces figures emblématiques liées aux crimes coloniaux. Crime suprême de lèse républicanisme : même la statue du héros du 18 juin 1940, le Général de Gaulle, était menacée. Ce qui a fait sortir de sa réserve le Président Emmanuel Macron qui, dans une sèche et solennelle allocution, s’est montré intraitable sur le sujet : «[] La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. La République ne déboulonnera pas de statue […] », devait-il déclarer.

« Vos héros sont nos bourreaux »

Au-delà de son accent lyrique, cette antienne, maintes fois reprise en chœur par les manifestants, traduit le sentiment rejet d’un passé colonial symbolisé par des personnages contestables, mais que la République s’évertue à glorifier, à statufier et à panthéoniser. De «grands hommes» envers lesquels la patrie demeure éternellement reconnaissante. Ces grandes figures républicaines auréolées et célébrées en grandes pompes lors des cérémonies officielles et dans les manuels scolaires ont certainement contribué au rayonnement et à la grandeur de la France impériale dans le monde. Mais à quel prix ? Doit- doit-on rappeler que ce sont ceux-là mêmes qui ont écrit en lettres de sang les pages sombres de l’histoire de France dans les anciennes colonies d’Afrique et d’Outre-mer ? S’illustrant surtout par leurs brutalités et méthodes cruelles, comme les travaux forcés, les représailles, les déportations massives et assassinats de plusieurs militants anticolonialistes, les sacs et incendies de villages entiers, les « enfumades », etc. On comprend dès lors, la légitimité des mouvements de révoltes et mobilisations citoyennes qui exigent de la République qu’elle rende enfin visibles toutes les traces dissimulées ou effacées de son histoire coloniale.

On comprend également l’amertume et les frustrations des descendants des victimes des crimes coloniaux qui ont le sentiment que l’Histoire écrite par leurs vainqueurs faisait trop la part belle à leurs bourreaux : ces hérauts des sanglantes conquêtes coloniales transformés en « héros » nationaux et dont les statues sont gravées dans la pierre et le bronze sur les places des grandes villes de France. C’est dire que « tout le monde ne lit pas les noms de ses héros de la même manière […] », pour emprunter cette formule à Lydie Moudileno co-auteur avec Etienne Achille, de l’excellent essai : « Mythologies postcoloniales, pour une décolonisation du quotidien », éditions Honoré Champion 2018.

Ces figures historiques controversées, mais auréolées par la République.

Combien de Français savent que le Général Louis Faidherbe, ancien gouverneur du Sénégal et maître d’œuvre de la colonisation française en Afrique de l’Ouest, dont l’imposante statue trône dans sa belle ville de Lille, a été l’artisan d’une « guerre d’extermination », expérimentée plus tôt en Algérie, ainsi que l’initiateur d’un « système d’oppression raciste », pour reprendre les termes du collectif « Faidherbe doit tomber », qui demandait déjà en 2018, le retrait de la statue du Gouverneur des colonies. On pourrait même affirmer que les méthodes punitives de Faidherbe au Sénégal : destruction et incendie des villages et habitations, abattage de cheptels en guise de représailles contre les résistants à la colonisation, a fait recette en Afrique occidentale française. Voici ce qu’il écrivait déjà, en juin 1851, depuis l’Algérie, dans une lettre envoyée à sa mère : « j’ai détruit de fond en comble un charmant village de deux cents maisons et tous les jardins. Cela a terrifié toute la tribu qui est venue se rendre aujourd’hui ».

Autre figure fortement contestée par la Ligue de la défense noire qui appelait, pendant les manifestations, à déboulonner sa statue qui trône devant l’Assemblée nationale : Jean -Baptiste Colbert. Homme politique et économique important de Louis XIV, il est surtout connu pour être l’auteur du fameux Code Noir, texte définissant le statut légal des esclaves aux Antilles et dans les colonies. Présenté comme une avancée par plusieurs historiens révisionnistes, le Code Noir est en réalité une loi scélérate et cynique qui donne davantage de pouvoir aux maîtres esclavagistes, transformant surtout les êtres humains en biens meubles, corvéables à merci, vendables et échangeables, sur lesquels le maître avait exclusivement le droit de vie et de mort. Visiblement, les révisionnistes n’ont pas lu les articles 36-37 et 38 du Code Noir, légalisant les châtiments corporels, les marquages au fer, les mutilations physiques (oreilles et jarrets coupés), ainsi que la peine de mort pour tout esclave fugitif. Au constat, le Code Noir de Colbert n’était pas fait pour améliorer les conditions de vie des esclaves, mais pour réguler des pratiques avilissantes et déshumanisantes déjà en vigueur chez les esclavagistes blancs. Les faussaires de l’histoire et autres négationnistes devront donc revoir leur définition du mot « avancée ».

Quant à Victor Schoelcher, dont les deux statues ont été dégradées par des activistes martiniquais le 22 mai dernier, jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, sa contribution à l’abolition de la servitude des Noirs en 1848 a toujours fait polémique. S’il est vrai qu’il a été à l’initiative du décret d’abolition, en réalité, c’est sous la pression des esclaves eux-mêmes que Schoelcher s’est rallié très tardivement à leur cause et à l’idée d’abolition : prenant ainsi le train en marche. Il faut savoir qu’au départ, Schoelcher était acquis à la cause des planteurs, s’opposant par ailleurs à l’abandon du fouet contre les esclaves, au prétexte que cette pratique avait l’avantage de faire travailler plus les Noirs. Il fut également un fervent partisan de l’indemnisation des planteurs. Mais, ce sont surtout les préjugés raciaux de celui que l’histoire officielle et partielle présente comme le « libérateur des esclaves », qui soulèvent l’indignation chez les adversaires de Schoelcher. Voici ce qu’il disait de la classe servile dans son ouvrage intitulé « Des colonies françaises. Abolition immédiate » en 1842 : « […]  Ils sont presque tous sans famille, fruits du concubinage ou de la débauche, plus ou moins abandonnés de leurs parents […] nécessairement infectés des vices du pays et se refusent à travailler la terre parce que c’est un travail d’esclave […].De là, l’oisiveté qui dévore et avilit cette race […], sa médiocrité, ses moyens d’existence toujours problématiques, son inutilité, ses mœurs répréhensibles […] ». Des propos stigmatisants, du même genre, discréditent celles que Schoelcher appelle les « femmes de couleur » qui, selon lui, ne vivent que dans la concupiscence et la dissolution, promptes à s’adonner aux vieux blancs et à monnayer les faveurs de ces derniers. En tout état de cause, même si Schoelcher n’a jamais affiché un racisme violent comme d’autres, il demeurera néanmoins un bon républicain paternaliste qui se préoccupait du sort des esclaves. Ne cessant de dédouaner les maîtres esclavagistes de leurs crimes, il ne voyait le drame des malheureux esclaves qu’à travers le prisme de sa compassion envers des êtres que l’institution infériorisait. En somme, les esclavagistes blancs ne sont en rien responsables de l’esclavage. Ce phénomène est plutôt imputable aux lois de la République qui les y contraignent.

La mémoire historique reste également silencieuse sur le passé trouble de certains de ses maréchaux républicains dont les statues et noms pullulent dans les places et grandes avenues de Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes, etc. C’est le cas, par exemple, de Thomas-Robert Bugeaud et Joseph Galliéini. Plus connu pour ses méthodes musclées, dites de politique de la terre brûlée pendant la conquête française en Algérie, ce sont plutôt ses techniques barbares « d’enfumades », consistant à enfermer les tribus rebelles, dont femmes et enfants, dans des grottes à l’entrée desquelles étaient allumés des feux dans le but d’asphyxier ces malheureuses personnes, qui ont rendu cyniquement célèbre le Maréchal Bugeaud. Comment ses panégyristes pourraient-ils aujourd’hui assumer les actes de leur « héros », sinistre précurseur de l’invention des fours crématoires avant l’heure nazie ? Son frère d’arme, Joseph Galliéni, ex-gouverneur du Soudan français et de Madagascar, adepte des méthodes expéditives, se distingua par de féroces répressions et massacres de 100.000 (les chiffres sont minorés ici) anticolonialistes malgaches sur les trois millions d’âmes que comptait la Grande Île à l’époque. Il mena activement la politique raciale de « diviser pour régner », en opposant les ethnies malgaches les unes contre les autres. La déportation dans l’île de la Réunion, puis en Algérie, de de Ranavalona Manjaka III, dernière souveraine de Madagascar, est à mettre à son actif. Combien savent enfin que Jules Ferry, le père de l’école laïque, gratuite et obligatoire, dont les manuels scolaires ne cessent de magnifier l’idée de progrès, fut l’un des grands tenants de la théorie du « droit des races supérieures vis-à-vis de races inférieures », ainsi que de « la mission civilisatrice de la France » ? Les peuples qu’il qualifiait «d’inférieurs » gardent encore en mémoire les propos de celui qui est présenté comme un grand humaniste, devant la Chambre des Députés en 1884. Propos savamment occultés dans les livres d’histoire : « Si nous avons le droit d’aller chez ces barbares, c’est parce que nous avons le devoir de les civiliser […]. Il ne faut pas les traiter en égaux, mais se placer au point de vue d’une race supérieure qui conquiert ».

Pour un devoir de mémoire apaisé, décoloniser l’histoire officielle.

Dans sa déclaration solennelle -citée plus haut – où il condamnait les manifestations de déboulonnage des statues, le Président Emmanuel Macron déclarait également : « […] Nous devons plutôt lucidement regarder ensemble toute notre Histoire, toutes nos mémoires ». Or, force est de constater que la République a toujours regardé son Histoire d’une manière sélective, occultant et effaçant certaines mémoires : celles que la France, naguère conquérante et impériale, n’a jamais voulu assumer. Ce que revendiquent aujourd’hui, à travers leurs actes les descendants des peuples anciennement colonisés, c’est la restitution de toute l’Histoire de leurs ancêtres, sans partialité ni complaisance. Justement, prenant Emmanuel Macron aux mots, cette déferlante de jeunes français qu’une certaine élite politique qualifie avec mépris, de « groupuscules «extrémistes, ne veulent plus d’une Histoire révisée et biaisée. Que l’on approuve ou non les méthodes utilisées par des « déboulonneurs » et autres « tagueurs » de statues, en passant par les subtiliseurs de masques africains au Musée du Quai Branly, leurs actions se donnent, avant tout, à interpréter comme une quête des mémoires appelées à être démystifiées et réévaluées. Ils dénoncent la seule vision hexagonale, univoque et tronquée de l’Histoire à travers certains symboles républicains imposés, et la légitimité de ces derniers dans l’espace public. Ils veulent surtout connaître tous les aspects de l’Histoire de France demeurée dans l’ombre et sur laquelle traîne encore un voile pudique. L’autre lecture qui se dégage de ces mobilisations citoyennes montre que celles-ci entendent, paradoxalement, se réapproprier les statues de personnes historiques, sources de leur frustration, afin d’élaborer un contre-discours qui passerait par la « décolonisation de l’imaginaire collectif », autrement dit, pour encore citer les auteurs de l’essai signalé plus haut, « remettre l’histoire coloniale là où elle est absente ».

Si tout le monde s’accorde pour reconnaître que l’école de la République a un rôle essentiel à jouer dans la décolonisation des esprits, un bref retour sur l’histoire de l’esclavage et de la colonisation nous éclaire davantage. Combien de ces jeunes, que l’on désigne par : «deuxième, ou troisième génération », ont quitté les bancs des collège, lycée et université, sans avoir entendu parler des résistants africains à l’esclavage. Combien d’entre eux connaissent Nzinga Mvemba du Kongo, Amador d’Angola, Adandozan et Tezifon du Danxome, pour ne citer qu’eux ? Se contentant délibérément, depuis des années, d’enseigner l’histoire très complexe de l’esclavage, uniquement par le seul biais du fameux « commerce triangulaire », et des contre-vérités historiques du genre : « les Rois nègres vendaient allègrement leurs frères », les manuels scolaires ont privé des milliers de générations d’élèves de France et de Navarre d’un large pan de l’Histoire de France. Quid de Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de l’armée de Napoléon au cours de la bataille de Vertières en 1803 ? Et surtout, de Toussaint Louverture, « le Spartacus haïtien », qui s’est battu contre l’esclavage et la colonisation française à Saint-Domingue, et qui pourtant, mettait un point d’honneur à porter haut les principes républicains issus de la Révolution de 1789 et des Lumières. On oublie souvent de dire que l’Histoire de la Révolution haïtienne fait partie intégrante de la mémoire nationale française. À peine une ligne insignifiante dans les manuels d’histoire sur l’humiliation qu’a fait subir aux armées napoléonienne et anglaise, « Le Premier des Noirs » -comme aimait à s’appeler Toussaint Louverture lui-même -, jusqu’à sa déportation et sa mort au Fort de Joux, dans le Jura en 1803.

Le silence coupable de l’historiographie officielle se manifeste par une extrême vacuité, qui se traduit par l’oubli volontaire des noms de célèbres héros, opposants à l’esclavagisme de l’Etat français dans les colonies antillaises au XVIII -ème siècle. Ainsi, pas le moindre chapitre, ni le moindre paragraphe consacré à Delgrès, Ignace, Massoteau, Mulâtresse Solitude. Que fait-on alors de la loi Taubira, qui dans son article 2, préconisait l’introduction de l’histoire de l’esclavage dans les programmes scolaires ? Certes, de timides progrès ont été réalisés depuis 2003-2004 ; mais le sujet est encore relégué à une portion congrue, voire, ridicule dans les programmes officiels. Décoloniser les esprits, nous l’avons déjà dit. Mais cela ne se fera que si la République, au lieu de continuer à user de dilatoire en assimilant les légitimes mouvements de révolte d’une partie de la jeunesse française à une forme de « communautarisme » - l’expression est à la mode -, consent à rouvrir sereinement le dossier de son Histoire coloniale et esclavagiste. Car, se réfugier éternellement dans le déni et le négationnisme historiques en légitimant des figures contestées et contestables serait contre -productif et conduirait incontestablement à un réel communautarisme, voire à un anti-républicanisme.

 

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