Occultation des siècles d’oppression par un négationnisme d’Etat.

On croyait la loi mort-née du 23 Février 2005 définitivement enterrée mais les récentes déclarations de Jean Castex, en flagrant déphasage avec les propos de Jacques Chirac il y a quelques années et ceux d’Emmanuel Macron en visite à Alger en 2017, prouvent à suffisance qu’il a décidé de s’inscrire de fait dans la filiation des négationnistes.

En plein confinement de la quasi-totalité de la France dû à la deuxième vague épidémiologique, et pendant que les médias étaient braqués sur les prochaines élections présidentielles aux Etats-Unis, les déclarations du Premier Ministre Jean Castex sur la repentance sont passées presqu’inaperçues. Invité sur TF1, le 1er novembre, à se prononcer sur l’actualité de l’islamisme radical et les attentats de Nice, le Premier Ministre estimait que la repentance permanente faisait le lit de la détestation de la France:« Je veux dénoncer toutes les compromissions qu’il y a eues pendant trop d’années, les justifications à cet islamisme radical, nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore […]» déclara-t-il, mutatis mutandis, faisant ainsi volontairement l’amalgame entre islamisme et colonisation. Pour ceux qui s’en souviennent encore, ces propos font écho à la scélérate loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif de la colonisation », insultante pour les peuples colonisés et néo-colonisés, que l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy, avait tenté d’imposer au peuple français.

 

Retour sur une loi négationniste controversée.

 

Tout a été dit sur cette loi qui, dans son article 4, prévoyait de reconnaître officiellement « les aspects positifs de la colonisation française en Algérie et en Outre-Mer ». Tout ? Non, presque tout, car les premières victimes de la colonisation étant les peuples déportés en tant qu’esclaves dans les Amériques pour les rentabiliser, on relèvera que l’article 4 de cette loi tombe implicitement, lui-même, sous le coup de l’article 5 de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’Humanité.

Toutefois, qu’on l’approuve ou qu’on la désapprouve, le mérite de cette loi aura été d’avoir réveillé les consciences des colonisés et des néo-colonisés en ouvrant le débat sur le rôle de la France en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient, et plus singulièrement, en Outre-Mer, durant plusieurs siècles de colonisation aux quatre coins du monde. C’est alors qu’on a vu monter au créneau quelques archéo-intellectuels de l’Hexagone, historiens, hommes politiques, journalistes, plus ou moins révisionnistes, voire franchement négationnistes, pour prendre fait et cause pour cette loi dont ils retiennent le principe : la colonisation et ses bienfaits. Qu’il me soit permis hic et nunc de leur poser quelques questions élémentaires parmi tant d’autres :

 

Tout d’abord, est-ce à l’Etat de dire ou de dicter l’Histoire ?

 

La réponse, tout le monde la connaît. D’ailleurs, lors de l’examen de la loi au Parlement, un député centriste s’est prononcé en ces termes : « Il ne relève pas de la compétence des législateurs de vouloir gommer les aspects négatifs de la colonisation et affirmer que le rôle de la présence française outre-mer puisse être qualifié de globalement positif sans que les travaux relevant d’une démarche scientifique n’aient établi ces faits ».

 

A l’époque, usant de dilatoire, le député de la droite conservatrice, Lionel Luca (ex-U.M.P.), a tenté de faire diversion en déclarant : « Cet article cherche […] surtout à rendre hommage aux combattants de nos territoires qui ont défendu la France durant toutes les guerres du XXe siècle.».  Monsieur Luca pensait, sans doute, affranchir ainsi la France d’une autre loi de la honte : celle de 1959, dite de « cristallisation » qui a transformé les pensions militaires des ex-Français en indemnités viagères, non indexables. Ainsi, lors des fins des milieux et des débuts de mois difficiles, les familles africaines de ces héros de l’armée française, à défaut de pouvoir garnir leurs assiettes et celles de leurs enfants de maïs, de manioc ou de sorgho, pourront toujours consommer de l’hommage !!! Si ça ne nourrit pas vraiment son ancien combattant, ça nourrira au moins son colonisateur.

 

Ce même parlementaire, grand spécialiste des lapalissades, affirmait que « s’il n’y avait pas eu la colonisation, ni le Guyanais Léon Bertrand, ni Azouz Begag, Français d’origine algérienne, ne seraient ministres de la République française ». Mais, comment peut-il savoir qu’ils ne seraient pas ministres ou nommés à d’autres hautes fonctions dans leurs pays respectifs non colonisés ?

 

Ensuite, puisque l’évidence est là, pourquoi veut-on gommer les aspects négatifs de la colonisation et notamment les crimes qui l’accompagnèrent ?

 

La vérité est qu’une certaine classe politique française a honte de son passé colonial et refuse d’en endosser l’héritage historique: exit la répression du marronnage en Martinique en 1671, exit les travaux forcés du chemin de fer du Congo-océan en 1928, exit le pillage et l’incendie d’Abomey au Dan Xome en 1892 par le colonel français Dodds, exit la répression et le massacre des militants malgaches par l’armée française (2000 morts) en 1947, exit le massacre des militants algériens du F.L.N. à Paris en octobre 1961, exit la prise et le carnage d’Ouossédougou (Soudan Français) en 1890 par le commandant français Archinard. Autant dire que le bilan est extrêmement lourd. Evidemment, ces crimes et massacres coloniaux pour les instigateurs de cette loi, sont passés par pertes et profits pour la bonne conscience des colonisateurs et de leurs émules qui tentent d’édulcorer cet héritage en occultant l’accablante réalité, comme le fait Jean Castex.

 

En effet, c’est oublier que derrière son idéologie fondatrice - «mission civilisatrice de la France» - se cachent l’expansionnisme territorial, la captation dolosive et l’exploitation  des richesses et des ressources humaines et économiques, l’expropriation, l’infériorisation et l’humiliation des femmes et des hommes corvéables à merci dans les pays occupés, l’institutionnalisation  du code de l’indigénat qui nie tous les droits, même les plus élémentaires, au colonisé, les nombreux crimes et génocides coloniaux, sans parler de l’ethnocide, de la traque et de l’assassinat des nombreux nationalistes s’opposant à la mise sous le joug de leurs pays. C’est toute cette face cachée de la colonisation française que cette loi négationniste avait tenté de nier en imposant SA vérité à la conscience - et pire encore -, à l’inconscient collectif.

 

En réalité, si la colonisation a officiellement disparu et que plusieurs Etats anciennement colonisés sont devenus « indépendants », il ne s’agit que d’indépendances nominales. Le colonialisme se perpétue, notamment par ses aspects négatifs : captation, exploitation et pillage des richesses, élimination physique (assassinats ou exils) ou politique des opposants par les dictatures prédatrices mises en place, soutenues et armées par les anciens colonisateurs en particulier, dans les ex-colonies françaises d’Afrique. Qui ignore en effet que les politiques africaines s’élaborent dans les officines françafricaines sur fond d’influences barbouzardes et mafieuses ? Ainsi, il apparaît nettement que la glorification des périodes sombres passées n’a d’autre but que de légitimer celles présentes et peut-être à venir.

 

Enfin, les nostalgiques de la colonisation peuvent-ils nous convaincre de son rôle positif ?

 

Ils nous parlent de routes, de chemins de fer, d’hôpitaux, d’écoles, de ponts, de progrès socio sanitaire qui auraient été entrepris en Afrique dans l’intérêt du dominé comme on a pu l’entendre dans le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007 :« Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas […]. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles… ».  Monsieur Sarkozy qui n’est pas à un paradoxe près, tout en reconnaissant que « la colonisation fut une grande faute » (repentance tardive ?), il n’a pas résisté à l’envie d’en faire le panégyrique. Il apparaît de fait qu’il n’a pas totalement renoncé à la loi du 23 Février, et ses « bienfaits de la colonisation », qui lui colle de manière indécrottable à la peau, lorsqu’il vante la construction des ponts, des routes, des écoles, etc. Or, tout observateur averti des réalités africaines relèvera bien sûr, que la réalisation de ces infrastructures n’avait d’autre but que de faciliter l’accès aux zones reculées et souvent inhospitalières pour l’occupant à des fins de meilleure exploitation des ressources agricoles et minières. Quant aux hôpitaux, même si le colonisé y était reçu, il est clair qu’il ne l’était pas par humanisme : le maître ne faisait rien d’autre que de maintenir en état son outil de travail, comme il aurait emmené son chien de garde ou son bœuf chez le vétérinaire, ou encore sa charrue à réparer chez le forgeron. On oublie trop souvent de révéler que les infrastructures dont on nous rebat les oreilles furent l’œuvre d’Africains soumis aux travaux forcés, humiliés, courbant l’échine sous les fouets de féroces et impitoyables gardes-chiourmes coloniaux assistés de supplétifs locaux, dans le cadre de l’impôt de capitation - forme de contribution obligatoire versée par les peuples colonisés au colonisateur en guise de financement de leur domination. Dans son excellent ouvrage, « Les bouts de bois de Dieu », le regretté et talentueux écrivain-cinéaste, sénégalais Sembène Ousmane, a d’ailleurs décrit les conditions inhumaines dans lesquelles étaient maintenus les ouvriers qui ont construit le chemin de fer Dakar-Niger à la fin du XIX -ème siècle, sous l’impitoyable férule du général Galliéni. L’objectif étant, comme le chemin de fer Congo-Océan et Daho-Niger de favoriser l’acheminement des matières premières africaines vers la métropole.

 

Par ailleurs, dire que sans la colonisation l’Afrique n’aurait pas bénéficié des avancées sociales et sanitaires, c’est nier la capacité des Africains à développer des dynamiques internes ou endogènes afin de parvenir à leur propre développement. C’est oublier également que lors de leurs premières incursions sur les terres africaines aux XIVème et XVème siècles, les Européens trouvèrent un continent structuré aux plans politique, juridique, économique, sanitaire et social. C’est dire, en résumé, que « l’Afrique a une histoire qui remonte à bien avant la colonisation», pour abonder dans les sens de madame Roselyne Bachelot, Ministre de la Culture, lors d’un récent interview. Les traces de ces évolutions sont aujourd’hui attestées par les disciplines des Sciences de l’homme : l’archéologie, l’anthropologie, l’histoire, etc. Et l’acharnement des historiens révisionnistes eurocentristes ne peut rien changer à cette réalité.

 

Que ces thuriféraires de la colonisation laissent tomber masques, artifices et justifications oiseuses ! Les textes de la Conférence de Berlin (1884/1885) sont là : l’unique objectif affiché était d’aller chercher des matières premières en Afrique pour faire tourner l’industrie européenne alors en plein essor. La balkanisation outrancière issue de ces accords éhontés ne correspond à rien d’autre qu’au partage d’un gâteau nommé Afrique que les puissances colonisatrices de l’époque se sont âprement disputé afin d’éviter une débâcle économique inéluctable et sans précédent due à l’abolition de l’esclavage. Ainsi, pendant l’esclavage on déportait les Africains pour les faire travailler sur d’autres terres occupées, l’abolition intervenant et amenant son lot d’interdictions (traite, déportation, gratuité du travail), il suffisait alors de s’installer carrément sur les territoires de ces mêmes Africains et de les faire trimer sur place. Il est vrai qu’on les payait d’une aumône, mais comme il n’était plus question de les nourrir.

 

En outre, si la colonisation avait quelque aspect positif, pourquoi Vercingétorix s’est-il battu à la tête de son armée de Francs ? Les Romains n’avaient pourtant d’autre intention que d’apporter la civilisation aux « Gaulois barbares » !

 

Pour revenir à l’histoire récente, la mission dont s’était auto investi Hitler dans sa folie barbare n’était-elle pas « civilisatrice » selon lui ? Le dictateur du III -ème Reich ne prétendait-il pas lui-même apporter la civilisation aux peuples d’Europe considérés comme inférieurs et indignes de porter les valeurs de la prétendue « race supérieure » ? Puisque c’est à cette logique que les laudateurs du colonialisme nous ramènent, poussons ce raisonnement absurde jusqu’au bout et demandons-nous pourquoi l’expansionnisme nazi n’aurait pas eu a posteriori des aspects positifs ? En effet l’économie, la technologie et la culture allemandes étaient plus avancées que celles des autres pays d’Europe et notamment de la France.

 

L’intrusion coloniale n’est rien d’autre qu’un viol : viol des terres, viol de la culture, viol des identités et il est regrettable qu’au pays auto proclamé des droits de l’Homme on en soit réduit au début de ce XXI -ème siècle, à expliquer que le viol d’une femme par exemple – même si le coupable tente de réparer en offrant mariage et tout l’or du monde – demeure un crime. On notera bien sûr qu’en l’occurrence, pour le cas qui nous intéresse, c’est la victime qui a donné ses richesses. En d’autres termes, quel que soit le degré de « bienfait » (?) de la colonisation, la nature ne change pas : il s’agit d’un crime du droit des peuples, c’est-à-dire d’un crime contre l’Humanité. Comment ne pas souscrire aux propos du député de la Martinique, de Serge Letchimy, dans son courrier adressé au Premier ministre où il considère qu’au-delà de la reconnaissance symbolique du crime contre l’Humanité que constitue l’esclavage, en affichant le déni de repentance, la France ne veut pas répondre au besoin vital de reconnaissance et de réparation des millions de victimes de la colonisation. Et d’ajouter à l’adresse de Jean Castex :« La France, par votre voix, efface les trois siècles de son histoire au cours desquels elle a mis en œuvre l’une des pires barbaries qu’ai connu l’Humanité ».

 

On relèvera d’ailleurs la contradiction entre les déclarations du Premier ministre Jean Castex et celles du candidat Emmanuel Macron qui, lors de sa visite en Algérie en Février 2017, durant la campagne présidentielle, reconnaissait, avant de revoir la forme de ses propos, sans toutefois renier leur fond, que la colonisation française fut «un crime contre l’Humanité» et que la France devait regarder en face ce passé, en présentant ses excuses à l’égard de celles et ceux  envers lesquels nous avons commis ces gestes[…]». Lors de son discours sur le séparatisme, le 2 Octobre, dans le prolongement de son discours à Alger, Emmanuel Macron affirme que la France « est un pays qui a un passé colonial et qui a des traumatismes qu’il n’a toujours pas réglés. La guerre d’Algérie en fait partie […] ». Il n’a pas hésité à qualifier la colonisation de « faute de la République », en visite en Côte d’Ivoire en décembre 2019.

 

Bien avant lui, feu Président Jacques Chirac en visite à Madagascar en juillet 2005, avait évoqué le rôle négatif de la France dans les massacres coloniaux survenus dans la Grande Île en 1947 en dénonçant « le caractère inacceptable des répressions engendrées par le système colonial  […] Rien ni personne ne peut effacer le souvenir de toutes celles et ceux qui perdirent injustement leur vie», avait-il déclaré en substance, avant d’ajouter: «[…] Il n’y a aucune raison de ne pas tenir compte de l’histoire. De vouloir tel ou tel aspect d’une évolution. Nous devons être conscients des bons et mauvais moments et les assumer. Ça ne veut pas dire nourrir indéfiniment de l’aigreur et de la haine. L’histoire est ainsi faite d’affrontements et de réconciliations. Elle n’est pas faite automatiquement d’oubli ». A l’époque, le président Chirac avait souhaité la « suppression » de l’article controversé sur le « rôle positif de la colonisation» en saisissant le Conseil constitutionnel. Mais, force est de constater que sa « suppression » n’a pas pour autant clôt le débat. En témoigne les propos de Jean Castex qui semble assumer, sans complexe, l’héritage des négationnistes et autres faussaires des mémoires, ouvrant explicitement la voie à un autre séparatisme au sein de la société française. Au lendemain de l’abandon de cette loi scélérate, nous observions, dans un article, le revirement tactique, dans un but électoraliste. Malheureusement, l’histoire vient de nous donner raison.

 

Il est grand temps d’ouvrir le vrai débat sur la colonisation et sa déclinaison contemporaine, le néo-colonialisme. Il est temps pour l’ex-Empire colonial français d’assumer son passé en engageant une vraie réflexion, afin d’amorcer durablement la réconciliation entre les différentes composantes multiculturelles de la France, pour un vivre ensemble que chacun appelle de tous ses vœux. D’ailleurs, l’immense majorité des Africains ne demandent pas la repentance comme de l’aumône : la démarche contraire serait indigne de leur part. Il s’agit ici tout simplement de dignité et d’égalité pour des êtres Humains quels que soient leur couleur de peau, leur origine et leur religion. Au moment où la France est confrontée à la menace de l’impénitent intégrisme islamique, elle a plus que besoin de s’unir autour des vraies valeurs républicaines. Aussi, s’enferrer en permanence dans l’intransigeant déni mémoriel -autre forme d’intégrisme -, serait contraire aux principes universels des Droits de L’Homme auxquels la France reste attachée. Enfin, la meilleure réponse aux déclarations de Jean Castex est venu de l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault, Président de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage:« Notre sujet, observe-t-il, c’est de raconter comment notre pays s’est construit. Ce n’est pas s’autoflageller, c’est de rappeler les combats qu’il a fallu mener pour gagner la liberté, l’égalité et la fraternité [..]. Notre travail, c’est de chercher les clés de la cohérence, pas d’opposer les uns aux autres, les gens de l’Hexagone aux Ultramarins, Les Africains aux Ultramarins, les blancs aux noirs […] ».

Lawoetey Pierre AJAVON

 

 

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