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Billet de blog 12 février 2021

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TESTS ET VACCINS ANTI-COVID: LE PARADOXE AFRICAIN

Les Africains ne sont pas les seuls à observer une extrême méfiance, à l'égard des tests et vaccins anti-Covid. Sauf que, instruite par de précédents historiques où ses habitants ont servi de "cobayes" pour les expérimentations des laboratoires du Nord, l'Afrique est paradoxalement écartelée entre scepticisme et souci de protection, en pleine seconde vague de la pandémie.

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Les théories complotistes en vogue : des vaccins pour éradiquer les Africains.

Au tout début de la pandémie de la Covid-19 en 2020, alors que plusieurs pays d’Europe, dont principalement l’Italie, étaient touchés par le virus, deux scientifiques français proposaient aux laboratoires, l’expérimentation des tests du vaccin contre la tuberculose, afin d’en évaluer d’éventuels effets sur le Coronavirus en Afrique, continent pourtant relativement épargné par la première phase de la pandémie. Doit-on rappeler qu’avant même l’expansion planétaire de la COVID-19, nombre d’experts européens, notamment français, avaient anticipé une hécatombe en Afrique, arguant de la carence des infrastructures sanitaires sur le continent. Il n’en fallait pas plus pour soulever une levée de boucliers contre les deux chercheurs, malgré les excuses publiques présentées par l’un d’eux. Même la plus haute institution panafricaine l’Union Africaine (UA), s’était invitée dans ce débat, relayant la vague d’indignation chez les Africains et leurs diasporas : «Nous ne sommes pas les cobayes des Européens; pourquoi ne vont-ils pas expérimenter leurs vaccins sur les Italiens et les Espagnols, ou même les Français, plus affectés que les Africains par la pandémie?» pouvait-on lire dans des messages postés sur les réseaux sociaux. D’autres, plus acerbes, vont encore plus loin dans leurs incantations en revendiquant sans sourciller, des thèses franchement complotistes: « A travers ces vaccins, le but inavoué des Blancs est d’éliminer les Africains, puisqu’on nous rappelle constamment que nous sommes trop nombreux sur terre. Les Blancs ne sont pas arrivés à nous faire disparaître avec la traite négrière, maintenant ils ont une occasion rêvée de le faire», pouvait-on lire ou entendre sur les réseaux sociaux. Que dire enfin de ceux qui poussent encore plus loin leur ignorance et leur naïveté en affirmant que le Coronavirus « est inhérent aux races fragiles comme les Blancs . En plus, il ne se développe que dans les pays froids, jamais au contact de la chaleur ?».

Hantés par le douloureux souvenir de la Traite négrière et gardant surtout en mémoire plusieurs scandales sanitaires depuis plusieurs décennies, les tenants des théories complotistes n’ont pas oublié la mort d’une dizaines d’enfants nigérians en 1996, à la suite d’essais cliniques contre la méningite, expérimentés à l’époque par le géant pharmaceutique, un certain Pfizer, accusé d’avoir effectué clandestinement des tests à base d’un puissant antibiotique, le Trovan, sur de très jeunes africains dans le nord du Nigéria. Quid du scandale des 10 millions d’injections préventives de pentamidine ( commercialisée en France sous le nom de Lomidine) contre la maladie du sommeil, pratiquées sur les Africains par des laboratoires français pendant la colonisation et causant des milliers de morts parmi la population indigène? Ne parlait-on pas à l’époque de la protection sanitaire de la main-d’œuvre coloniale en vertu de la mission civilisatrice et économique de la médecine coloniale? (À ce sujet, on lira avec profit l’excellent ouvrage de Vincent Duclos : Un médicament qui devait sauver l’Afrique: un scandale pharmaceutique aux colonies, Paris La Découverte, 2014,282 pages).

On comprend dès lors le comportement de ces Africains- là qui oscillent constamment entre une position mémorielle dont les blessures sont encore vivaces, et une méfiance légitime envers certains laboratoires sans foi ni loi, pour qui l’Afrique constitue une terre d’expérimentation. Faut-il voir quelque lien entre la nationalité -américaine- du laboratoire pharmaceutique Pfizer et la fondation Bill & Melinda Gates, bête noire des antivaccin Covid ? Info ou infox, plusieurs publications sur les réseaux sociaux déconseillent aux Africains de se d’accepter le vaccin contre le Coronavirus dont Bill Gates serait l’inventeur. Pourtant, déjà, dès le mois de mars 2020, des spécialistes dignes de foi ne cessaient de clamer qu’il n’existe pas encore de traitement ni de vaccin homologué contre la pandémie. Peu importe ; le déni solidement chevillé au corps, les adeptes de «l’infodémie» iront jusqu’à répandre sur les réseaux sociaux une injonction faussement attribuée au célèbre Professeur Didier Raoult, invitant les Africains à ne pas prendre le vaccin de Bill Gates au motif qu’il contiendrait du poison, lui préférant la fameuse hydroxychloroquine.

La méfiance de la plupart des Africains à l’égard des vaccins euro-américains est également dirigée contre certains de leurs gouvernants suspectés de profiter de la pandémie pour se «remplir les poches». Mais, plus que leur vénalité, c’est surtout le comportement et le discours de certains dirigeants africains qui ont contribué à conforter les masses populaires dans leur déni de la réalité de la Covid-19, du moins au tout début de celle-ci . Au point de brouiller le message des scientifiques et de compromettre les efforts déployés pour lutter contre la maladie.

Du déni aux délires mystiques de certains dirigeants africains.

Que des populations plus ou moins instruites et pétries d’ignorance s’enferment dans une sorte de déni de la réalité de la pandémie, cela pourrait à la limite se comprendre. Mais que certains dirigeants du continent usent de démagogie, profitant justement de l’ignorance de leurs concitoyens pour les conforter dans leurs scepticisme, passant par pertes et profits plusieurs milliers de morts, s’apparente à un acte criminel. Le moment venu, il faudrait que ces politiques répondent de leurs forfaitures devant les tribunaux pour non-assistance à peuples en danger.

Qui se souvient encore des propos du président tanzanien John Magufuli qui, en dépit du bon sens, affirmait au début de la pandémie en janvier 2020, que « les vaccins anti- Covid sont «dangereux pour la santé », tout en déconseillant à ses compatriotes de se faire vacciner, misant plutôt sur les remèdes naturels locaux. John Magufuli, dans son délire mystique déclarait au mois de juin 2020 avoir vaincu la pandémie, ajoutant même que « le Coronavirus ne peut vivre dans le corps du Christ […] C’est l’heure de consolider notre foi et de continuer à prier Dieu, plutôt que de dépendre des masques sur le visage. N’arrêtez pas d’aller dans les églises et les mosquées pour prier » poursuit-il. Dès lors, il n’hésitait pas à encourager la multiplication des services religieux dont il estimait que les actions de grâce pouvaient aider la population à se préserver contre le virus. Parlant du virus dont il ignorait la dangerosité, il déclara un dimanche dans une église de la capitale: « je suis sûr que c’est juste le vent qui tourne et il disparaîtra comme d’autres avant lui ».

Remettant en question la fiabilité des tests Covid, John Magufuli n’avait eu de cesse de jeter l’opprobre sur la pandémie qu’il considérait comme un complot ourdi par l’Occident «impérialiste» contre les Africains. Allant jusqu’à tourner en dérision les tests, le loufoque président évangélique laissait entendre à ses concitoyens que cette pandémie est une histoire de «peureux» et que les échantillons positifs ne pouvaient provenir d’êtres humains, mais prélevés sur «une chèvre, un oiseau et une papaye». Joignant le geste à la parole, John Magufuli n’a pas hésité à congédier la responsable de santé publique pour incompétence et intelligence avec des laboratoires étrangers.

Dans un tel contexte, rien de surprenant si le scepticisme et la défiance continuent de gagner la majorité des Tanzaniens qui rejetaient l’idée de se faire vacciner. Les rumeurs difficilement vérifiables évoquent même des effets secondaires ainsi que des cas de «démence et de décès» parmi les candidats à la vaccination dans les pays européens. Pendant ce temps, le nombre de malades de la Covid ne cesse d’augmenter en Tanzanie où se multiplient les enterrements en catimini. Face à grogne et menace des Députés de l’opposition - dont trois d’entre eux ont été emportés par la maladie - d’interrompre les sessions du parlement par mesures préventives, John Magufuli n’a trouvé mieux que de suspendre leurs indemnités.

Au Kenya voisin, malgré plusieurs cas avérés, les autorités ont préféré faire la politique de l’autruche, n’entreprenant aucune action concrète pour dissiper la méfiance ambiante vis-à-vis des tests anti-Covid-19: le sujet sur cette maladie étant devenu tabou dans ce pays. Le déficit de communication des responsables politiques et sanitaires avait alors ouvert une brèche aux réseaux sociaux, adeptes des théories du complot et autres infox, alors même que les experts les plus sérieux pronostiquaient une flambée inquiétante du Coronavirus au Kenya. Le phénomène a fini par atteindre son paroxysme avec la culpabilisation des malades, suspectés d’être des affabulateurs en mal de célébrité, ou encore, d’être des « vendus » d’un gouvernement avide de subventions de la part des institutions financières internationales. Conséquences: certains patients atteints de la Covid se sont murés dans un silence coupable de peur d’être stigmatisés, alors qu’ils auraient pu être pris en charge par les services compétents. D’autres d’efforçaient de dissimuler leur infection sous des pathologies courantes comme le paludisme, pendant que le virus continuait allègrement son expansion contagieuse. Il faut dire que dans la plupart des pays, l’auto-financement de la quarantaine ainsi que les prix prohibitifs des tests à la charge des populations elles-mêmes, ont pu constituer des difficultés supplémentaires dans les stratégies de combat contre la propagation de la maladie.

Plus symptomatique est le cas de l’ex-président burundais , feu Pierre Nkurunziza qui, ironie du sort, succombera au Coronavirus l’année dernière. Alors que la plupart des pays voisins du Burundi - la République Démocratique du Congo, le Rwanda, la Tanzanie - avaient fini par reconnaître des cas chez eux, pas un seul cas n’avait été signalé dans ce pays. Le porte-parole du président, ne disait-il pas que si le Burundi est épargné par la pandémie, c’est parce qu’il est « «exceptionnel et qu’il a donné à Dieu la première place, un Dieu qui le garde de tout malheur» ? On comprend pourquoi le président burundais entouré de son épouse et de ses principaux collaborateurs organisaient régulièrement - sans aucune mesure de distanciation sociale - des prières et prêches publics. Ce nouveau messie de l’Afrique des Grands Lacs interdisait également à quiconque de tenir un discours contraire à celui du gouvernement, en communiquant les vrais chiffres de la pandémie. Les rares opposants qui ont tenté de contrevenir à la règle imposée l’ont appris à leurs dépens en voyant s’abattre sur eux l’appareil répressif du dictateur. Ce qui a fait réagir Lewis Mudge, le directeur pour l’Afrique Centrale à Human Rights Watch : « L’absence de communication d’informations factuelles sur la gravité, la contagiosité de ce virus et les défis qu’il présente, conforme aux stratégies de déni et de contournement dont fait habituellement preuve le Burundi dans la gestion de crise, ne tient pas compte des leçons douloureuses tirées de la pandémie ailleurs dans les monde[…] ». Malheureusement le mal étant déjà fait, les tardives et coercitives restrictions sanitaires du gouvernement burundais, dans des conditions insalubres, contre la propagation de la pandémie, n’empêcheront pas le virus de se répandre dangereusement dans un pays où, seul 50% de la population peut prétendre aux services socio-sanitaires de base, et où 70% d’entre elle vit sous le seuil de pauvreté.

Dans le camp des covido-sceptiques, le mysticisme en moins, on pourrait citer le président malgache Andry Rajoelina qui, dès le début de la pandémie, avait manifesté sa réticence à l’égard des vaccins, refusant de participer à la «Covax Facility», initiative mise en place par l’OMS pour permettre à tous les pays du monde, dont Madagascar, de bénéficier des doses de vaccins subventionnés dès leur homologation. À la place, le président malgache avait préféré faire la promotion d’un remède local controversé,« le Covid-Organics» ( mélange de plante endémiques comme l’artemisia et leravintsara), dont il vantait les vertus préventives et curatives. Qu’importe si les experts médicaux ont exprimé des réserves au sujet de l’efficacité du remède traditionnel malgache. S’improvisant VRP pour la circonstance, Andry Rajoelina a décidé de faire de son remède miracle, une cause nationale et panafricaine : non seulement l’anti-Covid malgache est conseillé et largement distribué aux habitants de la Grande Île, mais aussi - solidarité africaine oblige -, il est gracieusement offert à plusieurs pays du continent par frets entiers.

À l’opposé des présidents covido-sceptiques, le président Macky Sall du Sénégal a choisi lui, de prendre les taureaux par les cornes en menant une vigoureuse campagne de prévention contre le Coronavirus: port de masques obligatoires, couvre-feu à 21 heures, fermeture à tour de rôle des boutiques, écoles à mi-temps, etc. Ici, les imams sont mis à contribution afin de sensibiliser les fidèles dans les mosquées. Il faut avouer que la tâche n’est pas facile pour les autorités dans un pays où les populations se fient davantage à la médecine traditionnelle. À l’instar de beaucoup de pays du continent, les Sénégalais expriment une réticence vis-à-vis des recommandations des autorités politiques ; une réticence médicale qui se double d’une réticence économique, lorsqu’on sait que plus de deux tiers de la population vit de l’informel.

Comme si le déni de la réalité de la pandémie et la démagogie aux relents mystiques ne suffisaient pas, on observe ici et là, la mauvaise gestion et les détournements de fonds alloués par les institutions financières internationales pour lutter contre le Coronavirus. L’exemple le plus patent nous vient d ’Afrique du Sud, pays qui a le triste privilège d’être le plus affecté du continent, surtout, avec son nouveau variant « 501 » réputé extrêmement contagieux. De récentes enquêtes indépendantes y ont mis au grand jour, le détournement de quelque 17 millions de dollars destinés à la lutte contre la Covid-19, sur fond de fraudes, de surfacturations, de contrats de complaisance et d’achats de produits non nécessaires, avec la bienveillance de certains hommes politiques corrompus.

Passé le déni, le temps la prise de conscience vaccinale.

Confrontées à la dangerosité annoncée de la seconde vague, encouragées par leurs dirigeants, les populations commencent par prendre conscience de la gravité de la pandémie en optant enfin pour la vaccination. Il est loin le temps où les potentiels candidats à la vaccination étaient regardés avec suspicion, marginalisés par la société et perçus comme des traitres faisant le jeu des Européens. Au moment où l’on assiste à un véritable rush planétaire sur les vaccins et où nombre de pays nantis du Nord s’attribuent des contrats léonins en s’accaparant plus que de raison du précieux remède, n’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal, voire d’irrationnel chez certains Africains qui hier, vilipendaient les vaccins étrangers, mais se permettent aujourd’hui d’accuser les Européens d’égocentrisme et de «nationalisme vaccinal», parce ces derniers font peu de cas des autres continents, en particulier de l’Afrique ?

Si les vaccins anti-Covid emportent enfin l’adhésion de la majorité des pays africains, ce retournement d’attitude est encore loin de dissiper le scepticisme dans certains milieux populaires où des guides religieux ( pasteurs, imans, marabouts, tradipraticiens et autres auto-proclamés messagers de Dieu ) tentent de dissuader leurs clients de se faire vacciner. Malgré tout, l’attente des vaccins pour le traitement de la pandémie reste très forte parmi la société civile, les acteurs culturels et surtout, les élites politiques dont beaucoup ont payé un lourd tribut au Coronavirus, à l’entame de la première vague.

Lawoetey-Pierre AJAVON

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