Le soixantenaire des indépendances africaines.

Le soixantenaire des indépendances africaines ne sera pas fastueux: C'est dans l'indifférence que les populations africaines célèbrent ce non-événement. Elles sont préoccupées par le Coronavirus et le virus des troisième et quatrième mandats circulant activement de Conakry et à Abidjan, et se propageant dans plusieurs pays en attente des prochaines échéances présidentielles.

En juin 2010, faisant le bilan de cinquante ans d’accession à la souveraineté des pays africains, j’avais publié un article en ligne intitulé :« Cinquantenaire des indépendances africaines: un jubilé pour quel bilan ? », dans lequel je pointais déjà la faillite des «indépendances formelles» - ceci expliquant cela -, qui n’ont ni tenu toutes les promesses, ni les grands desseins initialement voulus par des pères des indépendances. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces promesses se sont muées, au fil des ans, en cauchemars pour les populations, toujours en quête de mieux-être. En cause : « la malafrique », pour reprendre ce néologisme de mon regretté ami François-Xavier Verschave, sur fond de mauvaise gouvernance, de violations répétées de la Charte fondamentale que d’aucuns qualifient de « fraude à la constitution», de gabegie, de détournement et de siphonnage des immenses ressources des États par des dirigeants, véritables satrapes, adossés à des ploutocraties claniques et compradores, davantage prompts à conserver leur pouvoir dynastique, qu’à faire de bonheur de leurs peuples. En somme, « la gloutonnerie du pouvoir », pour parler comme l’artiste ivoirien Alpha Blondy.

Sans vouloir rejoindre le camp les afro-pessimistes, ni être foncièrement fataliste, force est de constater qu’en une dizaine d’années le cinquantenaire des indépendances, le bilan de la majorité des États dits indépendants, demeure globalement négatif, à quelques exceptions près.

Retour sur des souverainetés confisquées.

On raconte qu’au milieu des années soixante, peu de temps après l’indépendance du Sénégal, ancienne possession française d’Afrique de l’Ouest, l’ex-Président, feu Léopold Sédar Senghor, fut interpellé lors d’une visite officielle à l’intérieur de son pays par un ancien combattant en ces termes: «Monsieur le président, à quand la fin de l’indépendance du Sénégal?»

Cette interpellation du vieux « tirailleur » fait écho au sentiment de déception qu’éprouvent tous les déçus des indépendances. Sans doute, le rescapé de la Seconde guerre mondiale avait présent à l’esprit les lendemains meilleurs, autrement dit, «le Grand Soir » promis aux peuples enthousiastes, au moment de la proclamation de leurs pays à la souveraineté. Ces promesses, nous l’avons dit plus haut, qui se réduisant au fur et à mesure comme une peau de chagrin pour un peu plus d’un milliard d’âmes qui peuplent aujourd’hui les 56 pays du continent, que certains, - auto-proclamés « spécialistes de l’Afrique »- , qualifient cyniquement de pays moins avancés (PMA).

Sans aucun doute également, pendant qu’il tançait outrageusement le Président Senghor, l’Ancien Combattant qui avait risqué plusieurs fois sa vie sur tous les fronts européens pour défendre la «Mère-Patrie» contre la barbarie nazie, garde rétrospectivement en mémoire, les immenses sacrifices consentis un siècle auparavant par ses aïeux qui s’opposèrent farouchement aux conquêtes coloniales de son pays. Une autre réaction retiendra notre attention: l’extrait d’une lettre ouverte adressée par un citoyen ordinaire au successeur du Président Senghor, Abdoulaye Wade. Le contenu de cette missive reflète, s’il en est besoin, l’état d’esprit de la majorité des Africains, plus d’un demi-siècle après les indépendances: « Depuis 50 ans, vous dégradez, vous humiliez, et vous rendez faible le citoyen Sénégalais. Aujourd’hui, un nombre inestimable d’entre eux a repris la nationalité française. En clair, ils se sont mis à genoux. Ils ont perdu, avalé les revendications dignes et fières de leurs pères à la veille de 1960.De tout ça, les responsables s’appellent Senghor, Diouf et Wade. Aujourd’hui, ce qui serait vraiment juste si votre politique devait continuer, c’est de demander à votre mère patrie, la France, de vous recoloniser pour que tous soient sur un pied d’égalité. Votre règne a créé des Sénégalais de plusieurs catégories : le mieux loti aujourd’hui, le Sénégalais double nationalité, l’immigré bien assis avec une carte de séjour, puis les sans-papiers qui ont réussi à fuir et à errer dans les villes européennes, et en dernier, les peuples qui subissent et cherchent à la moindre occasion de se tirer. Quel échec ? Les enfants quittent la bergerie à cause des loups qui s’y trouvent. Aujourd’hui, une chose est sûre, si on offrait la nationalité française aux Sénégalais restés au pays, ton pays serait vide ».

En réalité, à la veille de l’émancipation de leurs pays, les élites politiques africaines elles-mêmes étaient divisées en deux grandes tendances: d’un côté, les « modérés», favorables à une alliance consensuelle avec l’ancienne puissance coloniale pour une transition en douceur, et de l’autre, les « progressistes» - ceux-là mêmes que le Général de Gaulle soupçonnait, selon son expression, de «grenouiller avec les communistes du Kremlin », et perçus comme les adeptes d’une rupture radicale, permettant de mettre en pratique leur programme politique et économique, non téléguidé de l’extérieur .Tirant les leçons de la résistance indochinoise à la colonisation française, et convaincu que l’indépendance était inéluctable, de Gaulle s’interrogeait: « Faut-il laisser ce mouvement se développer contre nous, ou, au contraire, tenter de le comprendre, de l’assimiler, de le canaliser? » Mais, comble de paradoxe, dont seule la «Françafrique » a le secret, « l’indépendance fut donnée à ceux qui ne la voulaient pas », comme l’avouera plus tard, Pierre Mesmer, ancien Gouverneur des Colonies et ancien Premier ministre.

On comprends dès lors, pourquoi, en vertu d’un pacte politique secret, consistant à barrer la route aux supposés « progressistes » qui n’étaient pas en odeur de sainteté auprès des dirigeants français, plusieurs nationalistes, précurseurs et véritables «pères » des indépendances africaines - dont le Guinéen Sékou Touré -, furent totalement isolés, et d’autres, contraints à l’exil, ou physiquement éliminés, pour les remplacer par des soudards issus des régimes de pronunciamiento plus enclins à garantir les intérêts de la Métropole.( A ce propos, on lira avec grand intérêt les mémoires de Jacques Foccart, homme-lige du général de Gaulle, et véritable artisan de la «Françafrique » dans : Foccart parle, Fayard/JA, 1998, 2t.). Trouver des exécuteurs de basses œuvres ou des bras armés pour leurs forfaitures ? Les réseaux Foccart n’auront aucune peine : les nombreux coups d’Etats militaires qui jalonneront la vie politique de plusieurs jeunes nations africaines pendant plus de quatre décennies, apporteront la preuve de la collusion d’intérêt entre l’ex-Métropole et le soudards auto-proclamés « Président à vie », « Père de la Nation », « Timonier national », « Guide éclairé », « Empereur » et autres qualificatifs ubuesques.

Un demi-siècle de relations « mafiafricaines ».

Cinquante années de «relations mafiafricaines » pour reprendre encore une fois la célèbre formule verschavienne, ou soixante années de pacte néocolonial, de « servitude volontaire», de déni démocratique, et de fossilisation des dictatures. Bref, plus d’un demi-siècle de «Malafrique et de France-à- Fric». Pour mémoire, rappelons que l’Afrique a connu quatre-vingt-cinq conflits armés, dont quarante-quatre guerres civiles en soixante ans.

À l’heure de l’inventaire de près d’un demi-siècle d’indépendance, et au vu des résultats accablants devenus des lieux communs dont les médias occidentaux, notamment français, aiment en faire leurs choux gras, le bilan, comme souligné précédemment, est plus que désastreux : populations volontairement maintenues dans la misère et l’analphabétisme, monolithisme politique d’États prébendiers et kleptomanes, assujettissements des nations aux intérêts étrangers, corruption généralisée, privation des libertés individuelle et/ou collective, assassinats d’opposants, jeunesse en déroute, et contrainte à l’immigration forcée au péril de sa vie en méditerranée, et, last but not least, le tripatouillage des constitutions des Etats, ainsi que le trucage des élections aux fins de conservation du pouvoir, et de revendication d’un troisième ou quatrième mandat, en toute illégalité constitutionnelle. La liste est loin d’être exhaustive. En somme, les Africains qui espéraient, à l’aube des années 60, leur « Matin des Cent Fleurs » et pour qui l’indépendance symbolisait des lendemains meilleurs, voire resplendissants, ont vu leur souveraineté confisquée, leurs espoirs et leurs rêves brutalement assassinés.

Y avait-il vraiment quelque raison de commémorer les indépendances?

Malgré quelques timides célébrations du soixantenaire des indépendances réduites au strict minimum -la Covid-19 oblige-, certains se demandent ce qu’on célèbre au juste : peut- on célébrer un échec ? D’autres, manifestement gênés, expriment leur embarras, à l’instar de cet intellectuel Malien installé depuis plusieurs années aux États-Unis, et qui déclarait il y a quelques années : « Tant que dans mon village, il n’y a pas d’eau potable ni de dispensaire et que 50 % des jeunes sont analphabètes, après 50 ans d’indépendance, je ne vois pas ce qu’on peut fêter ».  Ces propos datent d’une dizaine d’années, mais la situation n’a guère évolué . « De quelle indépendance parle-t-on? » renchérit un professeur Sénégalais s’exprimant sur une radio panafricaine. Et de poursuivre : «Les Blancs sont partis par la grande porte, mais ils sont revenus par la fenêtre, pire, ils ont placé leurs hommes de main au pouvoir, en prenant soin d’éliminer ceux qui étaient gênants pour eux, ainsi que pour leurs affaires. C’est cela qu’on fête ? ».

Un juriste Guinéen observait pour sa part : « Ce jubilé risque d’être ressenti comme une double peine :après la colonisation hier, ce sera la célébration de la « Françafrique », un pied de nez aux populations dans la misère ».

D’ailleurs, le peu d’enthousiasme manifesté par certains dirigeants africains à l’égard de la célébration de ce soixantenaire des indépendances dans leur propre pays, prouve à suffisance, leur incapacité à assumer l’héritage d’une souveraineté qu’ils ont contribué à dévoyer de ses objectifs, et pire encore, à y renoncer. Et c’est peu d’affirmer que la plupart de ces autocrates sont loin d’être les dignes héritiers des luttes d’émancipation pour lesquelles bien d’autres sont allés jusqu’au sacrifice suprême.

Aussi, si l’on peut comprendre la légitime amertume des déçus des indépendances, dont certains, prônent sans aucun état d’âme, ni aucun complexe, la recolonisation de leurs pays après un demi-siècle de «souveraineté», est-ce à dire qu’il faille remettre entièrement en cause le principe même d’indépendance des nations ? On conviendra, objectivement, que ce n’est pas ce principe qui pose un problème, mais, a posteriori, la calamiteuse gestion des indépendances africaines, leur confiscation et leur détournement à des fins personnelles, voire politico-mafieuses, par une poignée d’individus, adossés à quelques oligarchies militaro-claniques ou civiles, dont les parrains sont les grandes multinationales ou les Puissances étrangères. Remettre en cause le droit des Africains à leur souveraineté, autrement dit, leur droit à se diriger eux-mêmes,- si l’on veut reprendre le principe affirmé et posé depuis bien longtemps en droit international public à travers la Charte des Nations Unies de 1945 – , méconnaître le « principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », donc leur Liberté fondamentale, ne reviendrait-il pas à trahir les héroïques luttes anticolonialistes menées par les vrais artisans des indépendances, au péril de leur vie, et à passer par pertes et profits, les nobles desseins que ces derniers nourrissaient il y a 50 ans, pour leur continent ?

Enfin, avec quelques nuances dans leurs propos, l’immense majorité des Africains du continent, comme ceux de la diaspora, s’accordent pour reconnaître que les indépendances n’ont pas été prometteuses. Là où certains parlent d’un siècle de stagnation politique, sociale, et économique, d’autres y voient un recul, au pire, un échec patent. Quant à la sempiternelle question des responsabilités, elle a toujours fait l’objet de controverses, en particulier, au sein des élites politiques du continent. Les plus pessimistes objectant que cela fait plus de cinquante ans que «les Africains portent un bonnet d’âne ». Si cette indignation est compréhensible, même légitime, la faiblesse de l’Afrique n’a-t-elle pas toujours été, de ne pas chercher à intégrer, depuis plusieurs décennies, dans ses rapports avec l’Occident, cette affirmation que l’on prête, à tort ou à raison, au Général de Gaulle :« les Nations n’ont pas d’amis mais uniquement des intérêts ?» Bien que brutales, et apparemment choquantes, ces propos d’un ami historien prennent ici un relief particulier dans ce contexte: « Qui peut en vouloir aux Européens et à la France de chercher à préserver leurs intérêts en Afrique ? C’est aussi aux Africains de savoir monnayer et défendre leurs intérêts. Et tant pis pour eux s’ils se font continuellement couillonner…».Quant à Kofi Yamgnane, ancien secrétaire d’État sous François Mitterrand, s’il n’a eu de cesse de dénoncer la collusion de la Françafrique avec les dictatures africaines, il faisait toutefois remarquer que rien n’empêche la France de défendre les mêmes intérêts avec des régimes démocratiques et plus présentables ; malheureusement, elle préfère s’acoquiner avec les régimes peu respectueuses des droits de l'Homme.

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