Que peut attendre l'Afrique de l'Amérique de Joe Biden?

Après quatre années de règne de Donald Trump marquées par la marginalisation et le mépris à l'égard du continent noir, l'élection de Joe Biden a été positivement accueillie en Afrique. Celui-ci a promis « un partenariat plus serré » avec l'Afrique. Mais au-delà, ne faut-il pas craindre le retour de vieilles méthodes impérialistes qui s'accommoderaient mal des véritables attentes des Africains ?

Biden sur les plates-bandes de Barack Obama.

On peut aimer ou non Donald Trump, on peut également lui reprocher tout ce qu’on voudra: son penchant suprémaciste, son constant soutien aux racistes d’extrême droite américaine, son dénigrement des pays africains qualifiés de «shithole» (pays de merde), son manque d’empathie à l’égard des Afro-Américains victimes de brutalités policières ou d’assassinats, et enfin, sa politique migratoire particulièrement stigmatisante vis- à -vis de certains pays musulmans en Afrique (Soudan, Somalie, Lybie, Tchad, et dans une moindre mesure, le Nigéria).

Mais, on conviendra que durant ses quatre années à la Maison Blanche, contrairement à ses prédécesseurs, notamment Barack Obama dont Biden fut le vice-président, le milliardaire-président n’a mené aucune guerre, ni entrepris aucune velléité hégémonique impérialiste en Afrique, comme le soulignent plusieurs observateurs. Même ceux qui ne portent pas véritablement Trump dans leur cœur observent que, trop arc-bouté sur son récurrent slogan de campagne « America first », à la grande satisfaction de ses électeurs les plus intransigeants, l’ex-locataire de la Maison Blanche avait détourné son regard de l’Afrique en «laissant tranquille » un continent sur lequel il n’a jamais mis les pieds.

On rappelle opportunément que même s’il s’était désengagé de plusieurs accords multilatéraux (OMS, Accords de Paris, etc), Trump n’a jamais rompu ses liens avec l’Afrique.

Mieux encore, il a conservé certains projets commerciaux importants initiés par ses prédécesseurs en faveur de l’Afrique : le Millenium Chalenge Corporation (MCC), l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), Prosper Africa, initiative pour le renforcement des investissements entre les États-Unis et l’Afrique sous le contrôle de l’USAID.

Trump avait doté cette institution de 500 millions de dollars afin de promouvoir de nouveaux partenariats commerciaux avec l’Afrique. Mais, on oublie d’ajouter qu’au-delà du maintien des projets pour l’Afrique, Trump ne cachait pas la défense des intérêts des entreprises américaines en Afrique.

En somme, toujours l’attachement à son leitmotiv : «America first».

Mais, si le président Trump a maintenu en l’état ces accords de partenariat avec l’Afrique, ce n’est donc ni par philanthropie, ni même parce qu’il trouvait ces accords commerciaux bons dans leur ensemble pour dynamiser les échanges entre les États- Unis et le continent africain, mais surtout parce que Trump y a vu l’occasion de renforcer la présence économique américaine dans un continent en proie à toutes les convoitises de la part de la Chine, de la Russie et même de la Turquie.

Ceux qui ont accueilli avec enthousiasme l’élection de Joe Biden ne sont pas moins réservés à l’égard de son projet économique et politique pour l’Afrique.

Tout en reconnaissant au nouveau président un style moins abrupt et plus « civilisé » que son prédécesseur, ils avertissent cependant : il ne faut pas s’attendre à des miracles; Biden reste avant tout un apparatchik du système qu’il a toujours servi. Il n’hésitera pas à s’inscrire dans la continuité de la politique d’Obama, en déclenchant des guerres pour défendre les intérêts vitaux de l’Amérique.

L’exemple de la Libye étant toujours vivace dans les esprits. D’où encore cette interrogation chez la plupart des Africains : pour avoir longtemps servi son mentor Barack Obama, le mandat de Joe Biden ne sera-t-il pas un « troisième mandat » Obama dont la politique extérieure a laissé de mauvais souvenirs sur le continent ?

On peut aussi imaginer que Biden qui a longtemps été au service d’Obama cherchera plutôt à imprimer sa marque dans l’Histoire, lui qui a attendu son heure avec la patience résolue du coureur de fond….

Il pourrait donc se démarquer de la politique de son illustre prédécesseur démocrate et proposer une approche plus consensuelle, moins belliqueuse, sauf si les intérêts primordiaux de la politique extérieure américaine sont remis en question, notamment pour les questions liées à Israël, allié indéfectible, à la Chine, rival économique et depuis la dernière décennie, concurrent militaire qui inquiète en raison des velléités d’expansionnisme de cette première puissance mondiale dans la mer de Chine, voire au-delà.

Dans son dernier message vidéo adressé aux dirigeants du continent, Joe Biden a promis le retour au multilatéralisme et de travailler avec les dirigeants africains sur les sujets sensibles, « dans le respect mutuel » Il a également déclaré vouloir investir dans les « […] institutions démocratiques et dans la promotion des droits humains de tous: femmes et filles, individus LBGTQ, individus en situation de handicap et individus de toutes origines, religions et héritages ethniques ».

Se voulant rassurant, il a donné plusieurs gages aux Africains et à leurs diasporas aux États-Unis : réactivation du programme Yali (« Young African Leaders ») crée par Obama pour permettre aux jeunes africains d’obtenir des bourses d’études dans les universités américaines ; abrogation des mesures restrictives prises par Trump pour l’obtention de visa des ressortissants Somaliens, Soudanais et Nigérians; nomination de deux fils du continent d’origine nigériane, Wally Adeyemo comme secrétaire adjoint au Trésor et de Osaremen Okolo comme membre de l’équipe de prévention contre la Pandémie du Coronavirus. Que dire du clin d’œil envoyé à la communauté afro- indo-américaine, avec le choix de Kamala Harris comme vice-présidente ? Une première dans l’histoire des États-Unis.

Mais, si le message de Biden a pu soulever une vague d’indignation en Afrique, ce sont surtout ses propos sur les droits de la communauté homosexuelle.

Beaucoup y ont vu une forme d’ingérence dans les problèmes internes des Africains, et pire encore, un diktat imposé par l’Amérique, sans aucun respect pour les traditions culturelles de bon nombre de pays où l’homosexualité est toujours criminalisée ou passible de lourdes peines d’amendes ou de prison.

On rappellera qu’en son temps, Barack Obama avait également conditionné l’aide des États-Unis à certains pays africains au respect des droits de la communauté LGBT. Reprenant aujourd’hui à son compte les mêmes injonctions, Biden vient de raviver un sujet sensible et controversé sur le continent africain.

On comprend dès lors, la vigoureuse réplique défensive de la ministre ghanéenne des Affaires étrangères, à l’instar de son président Nana Akufo Addo qui, quelques années auparavant, avait aussi appelé Obama à tenir compte des traditions africaines. Le président sénégalais Macky Sall, à l’époque, durant la visite d’Obama au Sénégal ne s’était pas privé de rappeler, poliment mais fermement, à son hôte, que son pays n’était pas encore prêt à accepter ces orientations sexuelles dans le champ sociétal, concluant même que l’Afrique en général reste très vigilante quant à la préservation de ses traditions et de l’influence des religions traditionnelles ou importées.

Faisant également écho à la politique africaine esquissée il y a huit ans par Obama, Joe Biden entend, restaurer sur tous les plans, les liens abîmés par Trump, en privilégiant la démocratie, le respect des droits de l’homme, le développement économique et les problèmes sécuritaires sur le continent.

À vrai dire, le message de Biden aux dirigeants africains le 5 février dernier, a l’air d’un package recyclé, dans la veine du discours de Barack Obama le 11 juillet 2009 devant les parlementaires ghanéens, où il déclarait en substance que l’Amérique allait « accroître son aide aux personnes et aux institutions responsables, en mettant l’accent sur l’appui à la bonne gouvernance […]».

Nul doute que Biden remettra ce catalogue de bonnes intentions sur le devant de la scène lors de ses nouvelles orientations en faveur de l’Afrique et des pays du Tiers- Monde en général, considérant à juste titre que les années Trump ont été synonymes d’abandon quasi-total de pans entiers de la politique d’Obama telle qu’elle avait été définie durant ses deux mandatures.

Le retour de l’interventionnisme impérialiste des États-Unis en Afrique.

Le retour à la normale prôné par le président démocrate est interprété d’une part, comme la résurgence de l’interventionnisme américain en Afrique, et d’autre part, comme les prémisses du réveil militariste étasusien mis en hibernation sous Trump.

Ce dernier avait annoncé le retrait programmé des forces américaines du Sahel où sont déployées 1300 soldats américains engagés dans la formation des soldats africains et en appui à l’armée française dans l’opération Barkhane. Mais, l’élection de Biden a changé la donne ; la nouvelle administration ayant dénoncé cette décision précipitée de Trump. C’est surtout la fidélité à sa politique unilatéraliste qui motivé ce dernier à mettre sous cloche l’épineux dossier libyen.

Mais, dès son investiture, l’un des premiers actes posés par Joe Biden fut la reprise en main de ce dossier, au risque de mécontenter ses concurrents Russes et Turcs en Méditerranée.

En revanche, tout porte à croire que le nouveau président, à l’instar de ses prédécesseurs, continuera d’apporter un soutien actif aux pays de la Corne de l’Afrique ( Ethiopie, Somalie ) contre les terroristes Shebabs. 

Ce soutien réaffirmé révèle que cette partie du monde, où transite près de 70% du pétrole mondial, reste une zone géostratégique de première importance, surtout depuis que la Chine, à la faveur de son maillage territorial mondialisé, y a implanté une base militaire tout en poursuivant son partenariat avec les grands pays de cette région, Kenya, Ouganda, sans parler des relations commerciales avec les autres pays d’Afrique australe, qui s’intensifient d’année en année.

Dans ces conditions, conclure que l’Amérique du « Big Stick » (gros bâton) est de retour n’est pas ici une pure spéculation.

On n’en voudra pour preuve que la présence dans la nouvelle équipe de Biden de certaines personnalités connues pour être des va-t-en-guerre, et régulièrement citées dans les crises libyennes, ivoiriennes, voire dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. À ce propos, l’histoire nous dira un jour, pourquoi les États-Unis, pourtant bien informés sur les intentions des génocidaires rwandais du « Palipe-Hutu », ont longtemps réfuté le terme « génocide » qui aurait obligé la Communauté Internationale à intervenir, en application de la Convention de l’ONU. On connaît la suite : le départ précipité et honteux des forces de la Minuar, laissant les 800. 000 (peut-être un peu plus)Tutsis dans les mains des adeptes de la machette facile, pour enfin mettre à exécution leur entreprise de mort génocidaire.

S’agissant du respect des droits de l’homme et de la démocratie, thèmes récurrents des dirigeants américains de tous bords, on sait qu’ils ont toujours fonctionné à géométrie variable et au gré des intérêts de l’Amérique. Ainsi, le soutien à certaines dictatures et aux nombreux groupuscules sanguinaires en Afrique dans les années 80, l’appui au cheval de Troie de l’occident en Afrique centrale, l’ex-président zaïrois Désiré Mobutu, agent patenté de la CIA, l’aide à la rébellion dévastatrice de l’Unita de Jonas Savimbi contre de gouvernement central en Angola, pour nous limiter à ces exemples parmi tant d’autres.

L’Afrique comme variable d’ajustement d’endiguement de l’influence chinoise.

Ce n’est un secret pour personne que depuis près d’une vingtaine d’années, la Chine communiste est devenue le premier partenaire économique de l’Afrique, devançant les États-Unis, troisième partenaire après l’Union Européenne.

La guerre d’influence que se livrent les grandes puissances - France, Russie, Chine et États-Unis - sur le continent africain a pour objet l’accaparement de ses immenses ressources naturelles.

Et, ce n’est pas l’effet du hasard si Biden se propose d’être physiquement présent au prochain sommet de l’Union Africaine et s’il insiste également sur le multilatéralisme économique avec l’Afrique.

Mais, le non-dit du président américain dissimule à peine la compétition entre son pays et l’Empire du Milieu, d’autant que le soutien aux entreprises américaines permettrait de combler le vide longtemps laissé par les États-Unis et leurs principaux alliés en Afrique. La nomination de Samantha Power, ex-ambassadrice à l’ONU et une proche de Barack Obama, au poste stratégique de responsable de l’Usaid, l’agence chargée de l’aide au développement est révélatrice à bien des égards.

Si les États-Unis qui n’ont eu jusque-là qu’un intérêt relatif pour l’Afrique, commencent à s’y intéresser depuis plus d’une décennie, c’est dans le but de contrer la position de leadership de la Chine qui nourrit un appétit vorace pour les abondantes matières premières, les terres agricoles et les énergies du continent. Mais, aussi longtemps que le géant asiatique se contentera d’abreuver les Africains des mannes financières et des prêts soi-disant « avantageux », en évitant tactiquement de se mêler des problèmes internes des États, les Américains resteront vigilants, mais veilleront à ce que la ligne rouge ne soit pas franchie.

Aussi, l’une des priorités de la nouvelle administration Biden consistera à engager une politique offensive afin d’endiguer l’influence chinoise, notamment en Afrique.

Comme à l’époque de la Guerre Froide, le continent noir risque, encore une fois à ses dépens, de servir de théâtre d’opération plus ou moins louables au regard du Droit international, pour les seuls intérêts économiques, politiques et stratégiques des grandes puissances. Il ne serait donc pas étonnant que Biden maintienne, comme Trump avant lui, la pression sur la Chine à Djibouti - un pré-carré traditionnel de la France - où sont stationnés 4000 GI’s américains contre environ 2000 soldats chinois.

Pour finir, revenons à la question que nous nous posions au début de cet article: « Que peut attendre l’Afrique de l’Amérique de Joe Biden ?»

Pour être direct, pas grand-chose.

C’est presqu’un truisme d’affirmer que si les Américains ont élu Joe Biden, c’est pour défendre leurs intérêts, aussi bien à l’intérieur de leurs frontières qu’à l’extérieur.

De ce fait, ce dernier ne serait-il pas tenté de brandir l’étendard d’un autre « America First » bis, mais dans un style plus policé, mais tout aussi efficace ? Plus respectueux que Donald Trump des Africains, le nouveau locataire de la Maison Blanche se démarquera de son prédécesseur par un style plus conventionnel et un ton plus diplomatique. Mais ne nous faisons pas d’illusions: qu’elle soit dirigée par un républicain ou un démocrate, l’Amérique demeurera fidèle à ses vieilles méthodes : militariste et agressive dès lors qu’il s’agira de défendre ou de protéger ses intérêts dans le monde.

C’est dire in fine que le retour au multilatéralisme que Biden appelle de ses vœux ne se traduira pas forcément par un gain substantiel pour le continent africain.

Dans la compétition économique et commerciale qui l’oppose à la Chine, les États-Unis mettront l’accent sur la promotion de leurs entreprises partout où elles sont peu représentées, quitte à provoquer des conflits, notamment en Afrique.

On ne le dira jamais assez. D’illustres panafricanistes comme Cheikh Anta Diop, Marcus Garvey, Patrice Lumumba, et Kwame N’Krumah en avaient fait leur antienne: aucune grande puissance ne viendra faire le bonheur des Africains à leur place.

La prise de conscience collective doit commencer par la constitution de véritables ensembles régionaux, voire au niveau continental, base indispensable de l’unité africaine, afin de permettre aux Africains de disposer de leurs ressources et de peser de tout leur poids lors des négociations avec les autres nations.

Lawoetey-Pierre AJAVON

 

 

 

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