Journée Internationale de la Francophonie: Quelle utilité pour cette institution?

"La famille francophone" célèbre ce 20 mars, la Journée Internationale de la Francophonie. Outre sa vocation primordiale de promotion de la langue française, l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) affiche également d'autres ambitions: attachement à l'État de droit, à la démocratie, aux Droits de l'Homme, etc. L'OIF a -t -elle tenu toutes ses promesses?

Retour sur l’histoire d’une institution à bout de souffle.

 

Lancée à l’aube des indépendances par le Général de Gaulle et quelques chefs d’Etat africains, la Francophonie reposait alors sur le concept de liens entre les pays totalement ou partiellement de langue française en s’appuyant sur les structures telles que la CONFEMEN, l’AIPLF, l’ACCT et l’AUPELF. Mais le premier sommet, dit constitutif, ne se tint qu’en février 1986 à Versailles sous l’égide du président François Mitterrand et affichait comme objectif de définir les grandes orientations politiques de la Francophonie « de manière à asseoir et à étendre son rayonnement dans le monde ». L’année suivante, en septembre, le second se tint à Québec et retint le principe d’un sommet tous les deux ans. À cette occasion, le Canada annula la dette de sept pays d’Afrique francophone. Le troisième eut donc lieu en 1989, se déroula à Dakar (Sénégal) et vit la France annuler à son tour la dette de 35 pays d’Afrique francophone. Un plan de coopération juridique et judiciaire fut élaboré par les pays membres. À Paris en 1991, engagement fut pris par le Sommet « de faire avancer le processus de démocratisation et de consolider les institutions démocratiques » par la mise en place de programmes spécifiques. Deux ans plus tard, à Grand Baie (Île Maurice), le même thème était repris complété par la volonté de la communauté francophone de «défendre l’exception culturelle au sein du GATT». Ensuite, à Cotonou au Bénin en 1995, ce fut « l’affirmation de la communauté francophone sur la scène internationale » et la décision de créer un poste de Secrétaire général. En 1997 à Hanoi (Vietnam), les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres élisent Boutros Boutros-Ghali premier Secrétaire général de la Francophonie dont il sera le porte-parole politique. Le sommet tient en effet à « institutionnaliser sa dimension politique ». Cette dimension politique sera d’ailleurs réaffirmée et amplifiée dès 1999 à Moncton (Canada). La défense de la diversité culturelle revient à l’ordre du jour. Le sommet de Beyrouth (Liban) en 2002 verra Boutros Boutros-Ghali remplacé par le Sénégalais Abdou Diouf et la mise en avant du « rôle majeur du dialogue des cultures comme instrument de la paix, de la démocratie et des droits de l’Homme ». Finalement lors du dernier sommet en novembre 2004 à Ouagadougou, on parle de la Francophonie comme d’un « espace solidaire pour un développement durable ».

Au fil des années, d’autres pays ne faisant pas partie de la chasse gardée traditionnelle de l’ancienne puissance coloniale française, se sont agrégés aux anciennes colonies d’Afrique francophone. Ce sera notamment le cas de l’Arménie, de la Roumanie, de la Pologne, de la Hongrie, du Cambodge, du Vietnam et du Vanuatu de Sao Tome et Principe, du Cap Vert pour ne citer qu’eux. Au total, on compte plus de quarante pays ( membres et associés), qui « partagent actuellement au sein de l’entente francophone la même langue, des valeurs communes, des objectifs identiques et prioritaires ». On n’oubliera pas l’Algérie arabo-musulmane qui est en train de rejoindre timidement la famille francophone. Le cas du Rwanda relève d’un paradoxe: ayant abandonné il y a dix ans, la langue française au profit de l’anglais, cette ancienne colonie belge, l’OIF est aujourd’hui dirigée par une ancienne ministre rwandaise. Voilà pour la façade. Mais qu’en est-il en réalité?

 

Quelle place pour « l’exception culturelle » prônée par la francophonie ?

 

Il est bien évident, qu’il s’agit d’abord de faire la promotion d’une langue qui, sans ses locuteurs africains surtout, ne serait parlée que par 67. 000 000 de personnes en France. Cela ressort clairement des orientations premières. En effet, même en tenant compte de la Suisse Romande, de la Wallonie, du Luxembourg et du Québec, il faut bien reconnaître que face à l’anglais, le français ne fait pas le poids.

En réalité, il est purement et simplement question du rayonnement de la France hors de ses frontières. La preuve en est l’alignement systématique de ces pays francophones derrière la France à l’occasion des votes dans les instances internationales (ONU par exemple). C’est grâce aux votes de ses vassaux que la France peut se permettre de jouer dans la cour des grands comme les Etats-Unis, le Royaume Uni et la Russie.

On relèvera tout particulièrement qu’en Afrique, pendant que l’on fait la promotion de la langue (et par la même occasion de la pensée) de Voltaire, 80 % des populations restent foncièrement analphabètes dans leurs langues nationales. Que fait-on de l’objectif affiché dès 1993 à Grand Baie (Île Maurice) de « défendre l’exception culturelle? ».

Si les différents sommets, chaque fois qu’ils ont argué de la défense de l’exception culturelle, n’ont jamais précisé de quelle culture il s’agissait c’est tout simplement parce que cela allait de soi : celle de l’ancien maître, de l’ancienne puissance coloniale, la France. En fait de défense des « diversités culturelles et du dialogue des cultures », il ne s’agit de rien d’autre que d’imposer la culture et la langue françaises en lieu et place des cultures archaïques véhiculées par les patois locaux. À défaut d’avoir « amené la paix, la démocratie et le respect des droits de l’Homme » l’entreprise d’acculturation menée par la francophonie est une parfaite réussite. C’est ainsi que les Africains eux-mêmes sont de plus en plus nombreux à avoir le complexe de leurs langues maternelles, pire de leur religion ainsi que des valeurs ancestrales et humanistes héritées du passé, revendicatrices des identités africaines.

Par ailleurs, même s’ils le souhaitaient, ceux d’entre eux qui envisageraient d’étudier ou de commercer à un niveau autre que local dans leur langue nationale, verraient leurs ambitions réduites à néant de fait.

 

Quand démocrature rime avec forfaiture au sein de la famille francophone.

 

Naturellement, domination culturelle implique dominations politique, militaire, technologique et économique. Auréolée d’humanisme, la Francophonie tout naturellement selle son cheval de bataille: les fameux « Droits de l’Homme». À partir de là, on s’arroge un droit de regard qui s’accompagne de facto de « mise en place de programmes », lesquels nécessitent la création de « structures », terme fourre-tout qui permet le développement sauvage sur le terrain d’organismes susceptibles de mettre son nez partout, à commencer par la gestion des ressources et richesses locales.

Est-ce un hasard si c’est justement dans les pays francophones que l’on compte les pays les plus misérables du continent et, à leur tête, des régimes dictatoriaux imposés par l’ancienne puissance coloniale et soutenus par les réseaux mafieux françafricains ? Est-ce cela «l’avancement du processus de démocratisation et de consolidation » prônés au sommet de Chaillot à Paris en 1991 ?

Pure spéculation ? La rétrospective de plus de 50 ans de Francophonie à l’objectif déclaré d’un «développement durable » assuré par la France est là pour récuser d’avance cette accusation.

 

Parler de développement durable, c’est envisager une intégration harmonieuse de l’individu dans son environnement économique et culturel, en vue d’un développement endogène et surtout qualitatif, centré avant tout sur l’homme,  nous semble-t-il. Or, que constate-t-on ? Par leurs captations dolosives, les multinationales, notamment françaises, depuis les indépendances, quoique concurrencées aujourd’hui par les entreprises chinoises, ne cessent d’exploiter sols, sous-sols et forêts africains au mépris de la protection de l’environnement et du développement de ses néo-colonies. Maintenant, on va demander aux Pygmées de reboiser les forêts équatoriales,  aux Touaregs et Bédouins de faire de même au Sahara ou encore aux Bushmen de les imiter au Kalahari. Seulement, qui est à l’origine de ces exploitations sauvages et abusives en Afrique et de quels moyens disposent les intéressés ?

 

 S’agissant de l’annulation généreuse des « dettes » africaines, même l’angéliste le plus naïf ne pourra jamais croire que l’ancienne puissance coloniale a agi par pur altruisme. Il s’agit ni plus ni moins d’un moyen de pression exercé sur des États fragilisés par des siècles de pillage à tous les niveaux et en construction économique.

La Francophonie n’en étant pas à un paradoxe près, la solidarité francophone touche à ses limites dès qu’un étudiant, chercheur ou autre intellectuel africain manifeste son désir de se rendre en France. Rapidement, les tracasseries administratives abusives des consulats de France dans leurs pays respectifs leur font perdre tout espoir de poser un jour le pied sur le territoire français. Ils doivent alors se tourner vers les pays anglo-saxons tels que les Etats-Unis ou le Canada. Parmi les activités retenues ce 20 mars 2021 pour la Journée Internationale de la Francophonie, il est programmé une rencontre du Secrétaire d’État en charge de cette institution, avec les pensionnaires de la Nouvelle Maison des étudiants francophones de la Cité Universitaire de Paris. Il serait intéressant de compter le nombre d’étudiants africains qui assisteront à cette manifestation.

Enfin, il n’échappera à personne qu’à quelques exceptions près - comme cette année -, le thème de chaque sommet reprend celui du précédent avant d’aller à chaque fois un peu plus loin, sans que jamais aucun état des lieux ne soit établi ni aucun bilan posé. Il n’est pas étonnant que les solutions proposées ne relèvent que de l’incantation mystificatrice et chimérique.

 

L’avenir de l’Afrique dépendra seulement de la prise en charge par les Africains eux-mêmes de leurs multiples identités culturelles ainsi que de la gestion de leurs propres ressources. Ils devront avoir la volonté ferme d’ériger sur leur continent de véritables démocraties à leurs mesures en ayant toujours à l’esprit que les démocratures cuisinées, depuis Paris, Londres, Washington, Bruxelles, etc, sont autant de miroirs aux alouettes n’ayant d’autre but que d’asseoir les dominations culturelle, politique et économique d’un État ayant du mal à rester dans la course mondialiste sans ses néo colonies.

 

Lawoetey-Pierre AJAVON

 

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