20 NOVEMBRE: LES AFRO-BRÉSILIENS COMMÉMORENT ZUMBI DE DOS PALMARES..

Chaque 20 Novembre, les communautés Afro-Brésiliennes commémorent la Journée de la Conscience Noire, en souvenir des héroïques luttes de leurs ancêtres africains, dont N'ganga Zumbi de dos Palmares, héros de la résistance contre le système servile portugais, et fondateur de l'éphémère État africain au cœur du Brésil.

La résistance de leurs ancêtres à l’esclavage et la réhabilitation de l’héritage culturel ont toujours été au cœur de la célébration de la Journée de la Conscience Noire au Brésil depuis le début du XIX -ème siècle. Aussi, plusieurs associations Afro-descendantes se sont-elles engagées dans la lutte pour des revendications identitaires. Pour ces dernières, la réappropriation de leur africanité passe inéluctablement par l’égalité raciale dans un pays où les descendants d’Africains peinent encore à trouver leur place, et où persistent encore les discriminations raciales, se dissimulant insidieusement derrière les réussites sportives de quelques célébrités Afro-Brésiliennes.

La résistance des Quilombolas (habitants des quilombos, refuges d’esclaves marrons) servira ainsi de porte-étendard aux associations qui font constamment référence au combat de Zumbi, devenu le symbole de la libération des esclaves et des opprimés et dont on célèbre chaque 20 novembre, l’anniversaire de son exécution par un corps expéditionnaire portugais. Il est souligné à cet effet la martyrologie du héros, sur fond de luttes antiracistes, comme le prouvent les «Marches contre le racisme, pour l’égalité et la vie», fréquemment organisées par le Movimento Negro Unificado contra a Discriminaçào Racial ( MNU) et la Fondation Culturelle Palmares, rattachée au Ministère de la Culture. Celle-ci s’appuie tout particulièrement sur l’un de ses statuts ayant pour but de «promouvoir et de préserver les valeurs culturelles, sociales et économiques découlant de l’influence de la population noire dans la formation de la société brésilienne». Dès lors, faisant écho à ces mouvements associatifs, certains tenants du culturalisme afro-brésilien militent, depuis plusieurs années, en faveur de la continuité historico-culturelle avec l’Afrique-Mère, en prônant le recours aux valeurs identitaires des origines. L’ancestrale lutte de Zumbi, dont l’un des objectifs était de recréer au Brésil, une «Angola Jana» (petite Angola), au cœur du Brésil, servira de référence pour la plupart de ces mouvements afro-descendants.

ZUMBI dos PALMARES: STRATÈGE MILITAIRE ET INITIATEUR DE LA CONSCIENCE NOIRE AU BRÉSIL.

ZUMBI LE LIBERATEUR DES OPPRIMES

N’ganga Zumbi dont les Afro-Brésiliens commémorent chaque 20 novembre la mort, est présenté comme un grand stratège et la figure charismatique de la résistance anti-esclavagiste. D’origine africaine bantu (Kongo), on retiendra de ses hauts faits de guerre, les sabotages des fazendas (plantations appartenant aux colons), les incitations à la rébellion des esclaves, ainsi que les incessants combats contre les armées portugaises et la société coloniale pour qui il constituait une double menace: menace constante pour les latifùdio (système capitaliste fondé sur de grandes exploitations sucrières), menace mortelle pour l’entreprise esclavagiste, dans la mesure où les quilombos pouvaient être un mauvais exemple pour les autres Africains des Etats voisins du Brésil. Dos Palmares où Zumbi avait établi son quartier général sera dès lors au centre d’interminables guerres menées durant tout le XVII -ème siècle par les Luso-Brésiliens et les colons hollandais contre les insurgés. Il a fallu pas moins de 17 expéditions coloniales pour venir à bout des habitants de dos Palmares.

Outre ses stratégies militaires reconnues de tous -même des colons portugais -, Zumbi avait mis un point d’honneur à recréer de toute pièce, un Etat africain au cœur du Brésil : fonder une communauté dont les bases linguistique, religieuse et sociologique s’inspireront de l’exemple des sociétés natives africaines, dans ce qu’elles comportent singulièrement de valeurs de solidarité, d’entraide et d’unité. Par ailleurs, le quilombo de dos Palmares accueillerait tous les esclaves libérés ou qui marronneraient, quelle que soit leur couleur de peau. À l’image des autres Marrons des Amériques, les Africains libres du Brésil optèrent pour les mêmes stratégies de lutte dont les sabotages des plantations coloniales, afin d’aider les autres non-libres à trouver refuge dans les quilombos, si besoin par la force. Ainsi, tout esclave fugitif qui venait rejoindre de son propre gré les quilombos, pouvait définitivement jouir de la liberté retrouvée. À l’inverse, les individus libérés ou capturés de force étaient maintenus dans leur ancien statut : la condition exigée pour qu’ils recouvrent la liberté était qu’ils soient en mesure d’amener à leur tour un nouvel autre captif.

ZUMBI L’AFRICAIN FONDATEUR DE LA PREMIÈRE «RÉPUBLIQUE NOIRE».

En s’auto-proclamant le tout premier État d’Africains libres dès le début de l’esclavage sur le sous-continent américain, le quilombo de dos Palmares voulait avant tout se présenter comme une «République noire», entièrement autonome, mais aussi et surtout, l’incarnation d’une société marronne dont l’aspiration reposait sur l’édification d’une contre-société parallèle au monde esclavagiste dominé par la culture et le capitalisme européens.

En référence aux origines africaines des Palmarinos(habitants de dos Palmares) , une certaine histographie, toujours euro-centriste, a insidieusement interprété la résistance culturelle et politique de Zumbi comme un «phénomène à caractère racial». Le projet de Zumbi de remplacer le système esclavagiste colonial par une autre société inspirée des communautés traditionnelles africaines a pu servir d’arguments conduisant à ces interprétations tendancieuses. Sans doute, dès leurs premières années de marronnage, les Quilombolas souhaitaient reconstituer dans la colonie portugaise du Brésil, une réplique d’«Angola Janda». Mais voulaient-ils réellement y implanter une société typiquement africaine, à l’instar de leurs ancêtres? La réponse mérite d’être fortement nuancée. Car, si au début, le quilombo de dos Palmares était exclusivement composé de populations de culture et de religion «luso-africaine» revendiquant essentiellement une homogénéité ethnique, à l’image d’anciens quilombos africains, notamment, des populations de l’air bantu ( kikongo, Vili, Mbanda, Bashilongo, Macua, Ovimbundo…), il est devenu progressivement une société hétérogène incluant des Noirs, des Indiens et même des Blancs. Est ainsi battu en brèche, le présupposé foncièrement raciste de l’historien brésilien Arthur Ramos selon lequel, l’organisation socio-politique des Palmarinos serait «le retour à la barbarie ancestrale africaine […] une véritable tentative pour organiser un Etat noir avec des traditions africaines, la réaffirmation de la culture et du mode de vie africains, une réaction désespérée face à la ségrégation culturelle que l’Africain a souffert au Brésil». Son collègue Nina Rodrigues ira jusqu’à comparer dos Palmares à un «nouvel Haïti réfractaire au progrès et inaccessible à la civilisation». Avant d’ajouter, un brin provocatrice, que la guerre coloniale contre dos Palmares avait un effet salutaire : mettre fin à la « barbarie africaine » incarnée par le «roi» Zumbi. Or, on sait que si le projet de Zumbi et les siens n’était pas, en réalité, de transformer leur quilombo en un État racial comme le prétendent certains historiens révisionnistes, il n’en demeure pas moins que l’un des premiers objectifs que s’étaient assigné ces Africains, fut de se constituer en une société alternative au système esclavagiste dont ils rejetaient en premier ressort le caractère avilissant et oppressif.

En ce 20 novembre 2020, au moment où la communauté noire du Brésil se remémore les luttes anti-esclavagistes de leurs ancêtres à travers la figure emblématique de N’ganga Zumbi de dos Palmares, la même question revient comme une sorte de rengaine: quelle signification les Afro-descendants accordent-ils encore de nos jours à cette commémoration? Confrontés aux discriminations de toutes sortes, peinant encore à trouver leur place dans la société brésilienne contemporaine, les Afro-Brésiliens sont incontestablement les laissés pour compte de la septième puissance mondiale et première puissance économique du sous-continent américain. En évoquant tous les ans, en novembre, la mémoire de Zumbi, les descendants d’esclaves africains tentent ainsi de réhabiliter et de se réapproprier l’héritage culturel et politique de leurs aïeux, sachant que les cultures natives furent longtemps interdites par les colons portugais soutenus par l’Église Catholique. À cette occasion, sont revisités les us et coutumes d’origine: invocation et libation aux mânes des Orisha (divinités africaines syncrétisées), repas et vêtements africains, tambours et chants yoruba, etc. On aurait cependant tort d’interpréter tout cela comme de simples distractions pour touristes en mal d’exotisme : évoquer aujourd’hui la mémoire historique de Zumbi, c’est célébrer, non seulement, les actes héroïques des résistances passées, mais aussi et surtout, s’en référer comme une sorte de viatique, afin de lutter contre le racisme actuel en exigeant l’égalité sociale et économique pour les Afro-Brésiliens qui ne cessent de rappeler que leurs ancêtres déportés d’Afrique, il y a cinq cents ans, ont été aussi à l’origine de la prospérité économique du Brésil moderne.

Lawoetey-Pierre AJAVON

Auteur, entre autres de: Résistances anti-esclavagistes dans les Amériques des Plantations: les Africains déportés à l'épreuve de leur désafricanisation, L'Harmattan, 2018, 290 pages.

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