L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE AU CONGO OU LA LOGIQUE DE:"APRÈS NOUS, C'EST NOUS"

Sans surprise, "l'Empereur" - surnom donné par le président ivoirien à son homologue congolais - vient de remporter l'élection présidentielle avec un score brejnévien de 88,57% des voix. Décrié pour son long règne autocratique, Denis Sassou- N'Guesso a traversé toutes les tempêtes, mais reste solidement accroché à la barre. Comment expliquer cette longévité, en dépit de nombreuses turbulences ?

La méthode Sassou-N’ Guesso de conservation du pouvoir

Il vient de remporter l’élection présidentielle du dimanche 21 mars, face à six candidats de l’opposition dans les mêmes circonstances que les précédentes élections : bourrages d’urnes, achat des consciences, interdiction des bureaux de vote aux opposants, coupures des sites internet, instrumentalisation de la fibre ethnique, etc. Sur quels leviers s’appuie donc Sassou N’Guesso, l’inamovible président de la République du Congo, l’un des plus vieux chefs d’État du monde, pour conserver si durablement le pouvoir?

Arrivé au pouvoir en 1979 après la destitution du président Joachim Yhombi-Opango, Sassou N’guesso a tenté dans un premier temps de jouer sur deux tableaux: d’abord, au plan national, avec la libération des prisonniers politiques et le développement d’infrastructures dans tout le pays, grâce aux ressources pétrolières. Au plan régional, il se pose comme médiateur dans plusieurs conflits en Afrique centrale et même en Libye. Ce qui lui a valu la sympathie de la Communauté internationale. Mais, c’est compter sans la chute du prix de l’or noir dont le Congo est le troisième producteur du continent . Le pouvoir sera alors de plus en plus contesté par une population qui s’appauvrit, pendant que les proches et le clan familial de Sassou sont eux, « au lait et au miel », traduisez : dans l’abondance et le luxe insolents. À la faveur de la conférence nationale ayant débouché sur les élections de 1992, Sassou est battu par Pascal Lissouba qui préside désormais aux destinées du Congo et s’exile à Paris d’où il prépare son retour. En 1997, à l’issue de la guerre civile dont il sort vainqueur, il redevient président avec l’appui stratégique et surtout financier de son ami Loïck Le Floch-Prigent, PD-G de la compagnie pétrolière française ELF-Congo.

Une fois solidement vissé dans son fauteuil présidentiel, et fort de sa connaissance des arcanes politiques de son pays, Sassou, l’ex-officier du renseignement va essentiellement s’appuyer sur cinq principaux leviers lui permettant de modifier la constitution pour se présenter à une énième élection, sans doute, ad vitam aeternam :

Le clan ethnico- familial comme ultime refuge de l’autocrate de M’pila

En 36 ans de règne, Sassou, l’ex-marxiste a eu le temps d’assimiler les méthodes staliniennes de purge en faisant du vide autour de lui, soit en éliminant au passage ses anciens compagnons de route, soit en embastillant ses opposants les plus sérieux dont certains prendront le chemin de l’exil. Dès lors, il ne lui restait plus qu’à trouver d’autres soutiens indéfectibles ; c’est au sein de son ethnie d’origine mbochi et dans son clan familial qu’il trouvera son ultime refuge. Aussi, la différence est - elle vite établie entre ceux qui sont au pouvoir et ceux qui sont du pouvoir, selon la formule consacrée ; parmi les premiers, figurent les membres du Parti Congolais du Travail (PCT), parti dominant, et un petit nombre opposants hétéroclites, toutes régions et ethnies confondues, au rang desquels quelques adeptes du nomadisme politique, pressés d’aller à la mangeoire, non sans avoir fait allégeance à Sassou. Quant à «Ceux qui sont du pouvoir», c’est-à-dire originaires du septentrion congolais, et plus singulièrement de l’ethnie mbochi comme Sassou lui-même, ils constituent la garde rapprochée du chef et peuvent, à ce titre, prétendre aux nombreux avantages, privilèges de toutes sortes et autres passe-droits: accès aux postes civil, militaire, administratif, économique les plus en vue. Le système Sassou fonctionnant sur le modèle d’un cercle, plus l’on se rapproche du centre, plus on est assuré de détenir par procuration une parcelle de pouvoir. Naturellement, dans le premier cercle qui a la haute main sur les affaires de l’État, on retrouve les fils, la fille et tous les neveux de Sassou. Ce qui a pu faire dire à certains que le système repose essentiellement sur la mbochisation du pouvoir, tel que dénoncé au cours de la Conférence nationale de 1992.

Un système gangréné par le népotisme, la corruption et les biens mal acquis.

Les immenses réserves pétrolières du Congo auraient pu permettre de satisfaire les besoins élémentaires de ses 5 millions d’habitants. D’après les chiffres de la Banque mondiale datant de 2004, la moitié des Congolais vivrait avec moins d’un dollar par jour. Il est fort à parier que depuis lors, la situation s’est davantage dégradée. Or, le pays a connu sa période des vaches grasses au début des années 2000, avec le renchérissement du prix du baril de pétrole. Et c’est peu dire que la manne pétrolière n’a pas servi à améliorer les conditions de vie des compatriotes de Sassou. Comment expliquer cela ? La réponse se trouve dans un rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme de 2004 intitulé : « Gestion de la rente pétrolière au Congo-Brazzaville : mal gouvernance et violation des droits de l’homme ». On y apprend que la précarité de la population est due à la corruption, aux pillages des ressources naturelles du pays, aux abus de biens sociaux et aux blanchiment des capitaux par les élites politiques et les proches- parents de Sassou. Si les Congolais connaissent d’année en année une paupérisation croissante, l’entourage de Sassou mène un train de vie luxueux, comme pour narguer les laissés pour compte de la rente pétrolière. Placé enfin sous tutelle du Fond monétaire international (FMI), le pays peine à négocier ses dettes auprès des institutions de Bretton Woods, malgré son potentiel pétrolier d’où il tire ses principales recettes.

Il va sans dire que la longévité du système Sassou tient essentiellement à la capacité de ce dernier à tisser autour de sa personne, un vaste réseau de clientélisme basé sur la corruption à grande échelle, le détournements des fonds publics et les intimidations des adversaires politiques pendant les élections régulièrement truquées. Comme ses homologues équato-Guinéen et gabonais, l’engeance de Sassou-N ‘Guesso est dans l’œil du cyclone de la justice française qui la soupçonne de détournements de fonds publics, après une plainte des associations anti-corruption. Ce que les journaux français ont nommé l’affaire des «biens mal acquis» n’a cessé de défrayer les chroniques depuis 2017: Julienne Sassou- N'Guesso et son conjoint Guy Johnson sont sommés d’expliquer la provenance des 3 millions d’euros qui leur ont permis de s’octroyer en 2006, un triplex de 600 mètres carrés près de Paris, de financer des travaux de plus de 5 millions d’euros. Selon l’ONG Global Witness, d’autres enfants du chef de l’État, Denis Christel Sassou N’Guesso et Claudia Sassou N’Guesso auraient détourné respectivement 50 et 20 millions de dollar. Quant à Edgar Sassou, neveu du président, une ordonnance du Tribunal de Paris révèle qu’il percevrait régulièrement des virements en provenance de la Direction Générale du Trésor du Congo sur les comptes d’une société écran basée à San Marin. Plusieurs Organisations non gouvernementales ainsi que la Fédération des Congolais de la diaspora ont également porté plainte contre Sassou et sa progéniture : dans le viseur des plaignants, la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), caisse noire du régime, habituée à brader les cargaisons de pétrole à des sociétés écrans (Sphinx, Bermuda, Sphinx UK, AOGC) qui à leur tour, revendaient le brut au prix du marché. Les magistrats sont persuadés d’avoir affaire à un vaste trafic de blanchiment d’argent -on parle de plusieurs dizaines de millions d’euros - du Congo vers des comptes offshore aux îles Seychelles. Des faits avérés qui ont justifié la mise en examen des deux enfants de Sassou N’Guesso en France, pour « biens mal acquis ». Plusieurs propriétés de la famille ainsi qu’une dizaine de voitures de luxe ont été saisies par la même occasion.

Bâillonnement des partis politiques et répression des opposants.

Il n’échappera à personne que la dernière élection qui vient de se dérouler au Congo est, à quelques exceptions près, la copie conforme de celle de 2016: une campagne préélectorale caractérisée par des harcèlements d’ opposants et des détentions arbitraires et une élection ponctuée de trucages des listes électorales, de vote des étrangers etc. Les partis d’opposition n’ont pas tardé à dénoncer un simulacre d’élection où tout était préparé d’avance pour la victoire de Sassou. Sauf que cette fois-ci, personne pour lui faire ombrage, d’autant que le candidat malheureux à l’élection de 2016, l’ancien conseiller à la sécurité de Sassou, le général Jean-Marie Mokoko -un mbochi comme lui - est toujours en prison en compagnie d’un autre opposant, André Okombi Salissa. Et pour cause : Jean-Marie Mokoko était le seul capable d’inquiéter sérieusement l’homme fort de Brazzaville, en ralliant autour de son suffrage l’essentiel de l’électorat du nord, en jouant sur la fibre ethnique. Accusé «d’atteinte à la sûreté de l’État», le général Mokoko a été condamné à 20 ans de prison. Aussi, dans un environnement électoral manquant de concurrents de poids, et après la mort brutale du principal opposant Guy-Brice Parfait Kolélas qui avait fini deuxième de la présidentielle de 2016, Sassou s’était vu ouvert devant lui un grand boulevard électoral. Ce qui lui a permis d’annoncer sa victoire avec une score fleuve que n’aurait pas dédaigné l’ex- dirigeant nord-coréen, feu Kim Il Sung lui-même. On a beau pérorer sur une opposition congolaise désorganisée et émiettée, avec très peu de moyens face à ceux disproportionnés, déployés par le président- candidat Sassou-N’ Guesso. Si les plus courageux ont osé défier ce dernier dans les urnes, d’autres plus timorés se sont abstenus, connaissant les méthodes d’intimidation, voire d’élimination des sbires du régime. Mais, la société civile congolaise n’est pas la seule à subir les vexations de la part des affidés de Sassou. L’autocrate de Mpila va jusqu’à museler l’Église Catholique, seule force morale encore organisée dans ce pays qui voit imploser toutes les structures mises en place pour mieux réguler la gestion sociopolitique du Congo. En effet, le spécialiste du renseignement, Sassou N’Guesso s’est donné les moyens de contrôler tous les rouages de la vie politique de son pays, transformant celui-ci en un véritable état policier, surveillant les faits et gestes de l’opposition, et surtout, de son propre camp: cadres du parti et officiers originaires de sa région.

Armes, barbouzes et mercenaires à la rescousse du pouvoir de Sassou.

Le 5 juin 1997, la guerre civile oppose le président en exercice Pascal Lissouba aux miliciens «Cobras» de Sassou N’Guesso, avec le soutien militaire de l’Angola qui déverse à Brazzaville d’importantes quantités d’armes et de munitions. Le contingent expéditionnaire angolais était déjà intervenu dans l’ex-Zaïre voisin pour aider Laurent Désiré Kabila à s’accaparer du pouvoir. Sassou peut également compter sur ses forces de sécurité, véritables piliers du régime qu’il ne cesse d’armer lourdement et auxquelles il doit sa longévité au pouvoir. À l’approche de l’élection présidentielle du 21 mars dernier, plus de 100 tonnes d’armes et d’équipements (obus de mortiers, roquettes et explosifs) ont été clandestinement acheminés depuis l’Azerbaïdjan vers Brazzaville au quartier général de la garde républicaine, une unité d’élite, si l’on en croit le journal sud-africain, «The Continent » qui relève: «[…] La cargaison, d’une valeur estimée à plusieurs dizaines de millions de dollars, n’est que la dernière d’une série de dix-sept livraisons d’armes expédiées par le ministère azerbaïdjanais au régime du président Sassou depuis 2015 […] ». Confronté à la difficulté d’achat d’armes auprès des pays européens qui appliquent des règles strictes, Sassou ne peut que se tourner vers des pays moins regardants comme la Bulgarie, l’Azerbaïdjan ou la Serbie qui proposent des armes à bas prix. Au lendemain de l’élection présidentielle controversée de 2016, ce sont justement les armes azerbaïdjanaises qui ont été utilisées contre les contestataires.

Nous avons souligné plus haut le rôle de la France à travers la compagnie pétrolière ELF Congo, devenue Total, dans le renversement de l’ex-président Pascal Lissouba et la prise du pouvoir par Sassou. Il faut toutefois observer qu’au cours de cette guerre civile, ELF- Congo a eu recours à ses antennes au Gabon, en fournissant aux miliciens de Sassou un armement en tous points aussi puissants que ceux dont disposait l’armée Sud-africaine à l’époque. Les barbouzes qui furent recrutés pour encadrer la soldatesque congolaise provenaient de sociétés de mercenaires privés d’Afrique du Sud ou de Namibie où l’on retrouve Russes, Ukrainiens et Georgiens : soldats perdus de la défunte URSS, dont certains se sont recyclés dans les sociétés paramilitaires qui ont pour beaucoup contribué à saloper un peu plus l’Afrique, du Congo à la Centrafrique ; les états-majors étant basés à Libreville, Oyo ( région d’origine de Sassou), parfois à Ouagadougou, du temps du «beau Blaise» Compaoré. Sassou pouvait également compter sur la redoutable efficacité des services de renseignements privés gérés par les Israéliens dont on connaît l’excellence en la matière.

Complaisance de la Communauté internationale

À l’instar de son mentor et gendre, l’ex-président du Gabon, feu Omar Bongo, on peut dire que Sassou N’Guesso est allé à l’école de ce dernier, au point même de partager avec lui, le triste privilège de soupçon de détournement de fonds publics et de corruption dans le procès des «biens mal acquis». Dénoncé du bout des lèvres par ses partenaires européens pour sa mauvaise gouvernance et ses atteintes aux droits de l’homme, Sassou n’a eu de cesse de s’attirer la sympathie des puissances occidentales, en particulier celle de la France. Ses nombreuses médiations dans plusieurs conflits en Afrique centrale et australe en 1988, conformément au protocole de Brazzaville dans les négociations pour le retrait des troupes cubaines et sud-africaines d’Angola en échange de l’indépendance de la Namibie, lui ont valu la bienveillance de l’Occident. Toujours soucieux d’entretenir une image d’homme de paix dans la sous-région, Sassou N’Guesso a énormément capitalisé sur son rôle de facilitateur dans d’autres crises africaines: Centrafrique, RDC, Libye, etc. N’étant pas trop en odeur de sainteté auprès de son homologue français fraîchement élu, mais avec qui il semble partager la même posture climato-optimiste, Sassou a su utiliser à son avantage une tactique bien rôdée : s’auto-proclamer le leader, en Afrique centrale, d’un programme intitulé Fonds Bleu pour le Bassin du Congo visant à protéger le deuxième poumon vert du monde, après l’Amazonie, contre le réchauffement climatique. C’est ainsi que Sassou N’Guesso qui frappait depuis un moment à la porte de l’Élysée a enfin été reçu en 2019 par Emmanuel Macron qui finira par signer avec lui, un accord sur la protection des forêts, passant ainsi par pertes et profits les récriminations des Congolais. On peut dès lors affirmer sans se tromper que le maître de Brazzaville a habilement mis en jeu toute sa diplomatie écolo-climatique pour redevenir fréquentable à Paris. Le temps n’est manifestement plus à la condamnation de l’un des meilleurs serviteurs de la Françafrique qui peut opportunément se vanter d’avoir en 36 années de pouvoir, côtoyé presque tous les dirigeants français de la cinquième République. En fin politicien, Sassou N’Guesso a finement construit sa politique extérieure autour d’une stratégie consistant à se présenter vis-à-vis de ses partenaires occidentaux comme le seul dirigeant de l’ Afrique centrale à pouvoir maîtriser la situation politique, dans un environnement régional souvent soumis aux soubresauts des guerres civiles ou ethniques, comme en RDC ou en Centrafrique.

Les timides condamnations extérieures de Sassou briguant un troisième mandat, en flagrante violation de la constitution de son pays s’apparentent fort à de la complicité à l’égard de l’autocrate congolais. Que dire enfin de la protection dont a toujours bénéficié l’ancien officier du renseignement, Sassou N’Guesso, formé en France, de la part d’une certaine hiérarchie militaire française, au nom de la sacro-sainte fraternité d’armes ?

Après la mort du président gabonais Omar Bongo, la Françafrique a tôt fait de lui trouver un remplaçant en Afrique centrale., en la personne de Denis Sassou N’Guesso. Aussi, la soi-disant Communauté internationale, la France notamment, préoccupée par la préservation de ses intérêts économiques et le maintien en sous dépendance des pays africains, observe -t- elle un silence coupable à l’égard des autocraties trentenaires et corrompues du continent noir, comme le régime de Denis Sassou N’Guesso du Congo dont les proches ont construit leurs colossales fortunes sur les détournements de fonds publics et les captations dolosives les ressources naturelles de leur pays. Et qu’importe si les jeunes africains paupérisés, désœuvrés et sans perspective, entretiennent des rêves chimériques d’atteindre le continent européen au péril de leur vie. Le silence ( coupable) des dirigeants français de droite ou de gauche et de la Communauté internationale ne risque -t-il pas d’être interprété comme une sorte d’encouragement à Denis Sassou N’Guesso malgré les impérities ce dernier ? D’ailleurs qui parmi les dirigeants français s’en plaindra ? Les «biens mal acquis», les luxueux appartements, immeubles cossus ainsi que les fonds publics détournés et placés dans les banques françaises ne profitent-ils pas avant tout à l’économie et au Trésor français?

Lawoetey-Pierre AJAVON

 

 

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