Corse Matin et la dératisation des Jardins

Un article intitulé Ajaccio: les plaies rouvertes des Jardins de l’Empereur est paru dans l’édition du Corse Matin du 19 avril 2019. A la lecture du titre, on s’attendait à en apprendre davantage sur ce quartier défavorisé de la première ville de l’Ile de Beauté, qui à l’image de beaucoup de villes françaises concentre des populations homogènes aux fortes difficultés économiques et sociales.

C’était sans compter sur l’angle choisi par le journaliste dans cet article https://www.corsematin.com/article/article/les-plaies-rouvertes-de-lempereur qui est à l’image du discours médiatiques dominant sur les difficultés des quartiers populaires et les événements qui s y déroulent.

 Les événements de Noël 2015 qui avaient fait couler beaucoup d’encre et vibré d’excitation les chroniqueurs de BFMTV ne sont décris que partiellement : ces jeunes (des Jardins de l’empereur) sont de la même du même acabit que ceux qui auraient agressé des pompiers. Si on peut imaginer une logique dans les événements qui se déroulent dans ce quartier avec pour dénominateur les conditions de vie difficiles, le journaliste présente une partie des habitants comme ce dénominateur commun : il faut désherber les jardins !

 On se rappelle notamment qu’en plus du saccage d’une salle de prière du quartier en représailles, une démonstration de force, d’intimidation et de racisme avait été menée par un groupe d’individus vis-à-vis des habitants Clarifions la situation une agression contre un individu quel qu’il soit appelle à une condamnation morale et judiciaire( si la condamnation a été prononcée à l’encontre des personnes qui ont lancé des projectiles sur les pompiers, on espère que la justice condamnera également ces faits). Cependant, on peut aussi bien interroger ce qui motive cette bande d’individus à vouloir se faire justice eux-mêmes.

 Rejouons le scénario différemment: des jeunes lancent des projectiles sur des individus qui ne sont ni corses ni pompiers, la colère aurait-elle été la même? Pourquoi un fait divers tel qu’il s’en déroule d’innombrables chaque jour dans ce pays engendre une telle vague de xénophobie? Ces subtilités semblent échapper à notre journaliste qui se laisse aller aux ficelles faciles du story-telling. L’article s’ouvre ainsi: « les résidents de l’Empereur pensaient en avoir fini avec la mauvaise publicité, c’était sans compter sur la volonté de nuire d’une poignée de jeunes issus des quartiers ». La mauvaise publicité on le comprend est entièrement le fait du quartier, pas un mot sur la vague de haine dont on fait preuve des individus qui ne vivent pas aux Jardins c’est sans doute qu’ils n’ont pas de volonté de nuire, leur réaction étaient sans doute une volonté de faire le bien.

 Un témoin y va de son analyse « les enfants ne sont pas éduqués ». Les jeunes sont dépeints comme des « petits caïds », d’ailleurs on ne sait toujours pas déterminer ce qu’il faut mettre derrière ce qualificatif de jeune: il semblerait qu’en ces lieux, la jeunesse commence à 10 et s’étire jusqu’à 30 ans passés. 

 Le lecteur, travaillé en amont par l’afflux continue de clichés méthodiquement construits et déversés au spectateur en guise d’analyse comprendra. On se souvient notamment de la sortie de Sarkozy en 2005 à Argenteuil lorsqu'il qualifia devant un par terre de journalistes des jeunes gens de «racailles ».D'autres termes tels que « voyous » « émeutiers » ont été largement répandus sur les ondes lors des manifestations de mécontentement dans les quartiers populaires de France, suite à la mort de deux enfants Zyed et Bouna morts électrocutés dans un transformateur EDF dans lequel ils avaient trouvé un moyen de se cacher de la police, dont la seule présence les avait fait fuir.

 La dénomination "jeune de banlieue" fonctionne comme un stigmate dont la présomption de culpabilité constitue une des conséquences les plus graves . Cette déshumanisation permet aux violences policières de ne soulever que peu d’indignation dans l’opinion publique. Ces mots se suffisent à eux-mêmes et permettent au journaliste de faire l’économie de toute réflexion. L’auteur rapporte plus loin un «paradoxe à peine croyable », «il ne s’agit pas d’une vaste bande incontrôlable »(sic) mais de cinq ou six individus qui ne sont même pas du quartier (quelle déception!).

 Angèle, la mamie d’un petit garçon a peur, son fils est en « minorité dans sa classe » de maternelle. On ne comprend pas bien ce que cela ne signifie ni ce que cela vient apporter à l’analyse.  Les écoles sont effectivement homogènes socialement en raison du regroupement des populations les plus en difficultés au sein des mêmes lieux.L’extrême droite, moins dupe que la personne qui a écrit ces lignes a vite fait de reprendre l’article en soulignant ce témoignage en particulier afin de l’utilise comme élément argumentation justifiant les discours racistes à venir sur la Corse et les dangers qui la guettent qui ne correspond à aucune réalité sur le terrain.Quant à l’auteur de l’article, il rapporte ses propos sans aucun recul, on peut se poser des questions sur ses propres schémas d’analyse ou ce qu’il imagine que ses lecteurs ont envie de lire.

 Fanny, 37 ans fait entendre un autre son de cloche, pour elle tout se passe bien (c’est à n’y rien comprendre), Naoual 33 ans quant à elle rapporte du bruit « timidement dans l’embrasure de la porte avant de disparaître avec ses enfants» on ne saura jamais si elle avait de l’huile sur le feu, si elle est effectivement timide ou si l’omerta règne au pays des rats. L’article conclut comme il a commencé : c’est l’horreur, nous laissant sur notre fin. On regrette l’absence d’un minimum d’éléments factuels permettant au lecteur de comprendre une réalité sociale qui ne se réduit pas à une volonté de nuire. A croire que la mauvaise graine et les rats ne s’épanouissent que dans les HLM. En effet, la Corse est la région la plus pauvre de France.

 Un cinquième de la population vit sous le seuil de pauvreté, chez les plus de 75 ans le taux de pauvreté est de 10 points supérieurs à la moyenne nationale, mais le taux de recours aux minimas sociaux est le plus faible de France. Le chômage des jeunes s’élève a 28,5 % soit 4 points de plus qu’en métropole 43 % des 18-24 ans qui font des études contre 52 % sur le continent. La situation de la jeunesse corse, loin des cartes postales, ne fait pas rêver. On imagine aisément que cette situation se trouve exacerbé dans les quartiers les plus pauvres. C’est l’horreur, en effet et ce n’est pas aux premières victimes de la ségrégation scolaire et sociale qu’il faut s’en prendre aux risques de revivre toujours les mêmes scénarios,(et lire les mêmes articles tous les 6 mois avec pour seul changement les noms des protagonistes) bien commode pour les journalistes qui n’ont plus qu’à recycler leur papier tous les 6 mois.

 La soit-disant spécificité du racisme corse est à questionner parce qu’elle est formulée en partant d’un postulat lui-même fait de préjugés permettant de blanchir le français du "continent" qui projette alors sur le corse ce qu'il refuse de voir en lui-même, une construction historique dont il est imprégné et qui a hiérarchisé et et naturalisé les races. Les corses regardent les mêmes médias que les autres français, on retrouve d’ailleurs dans les témoignages de l’article une peur exprimée que la Corse ressemble à un «continent» fantasmé fait de trafics et de violence; leur vision du continent étant véhiculée par les grandes chaînes d’information dont nous avons analysé plus haut la rhétorique.

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