Les enjeux du mariage pour tous

La violence utilisée par les opposants au mariage pour tous ne peut que rappeler un autre épisode de la vie politique française : l’affaire Dreyfus. C’est la même haine, une coalition semblable regroupant une vieille France crispée autour de ses « valeurs » : autrefois l’armée et l’Église plus l’antisémitisme, aujourd’hui la famille hétérosexuelle, l’homophobie et, toujours, l’Église. C’est bien pourquoi ce combat est si important pour les anticapitalistes.

Derrière la haine des homosexuels, en apparaît une autre : celle des femmes. Une des interventions les plus significatives dans le débat à l’Assemblée nationale était celle d’un obscur député de Bretagne : nous rencontrons dans « nos circonscriptions », se plaignait-il, de plus en plus de femmes qui élèvent seules un enfant. Et ce peut être le résultat d’un choix ! Voilà des femmes qui se passent des hommes ! Des hommes qui non seulement perdent chaque jour un peu plus de leur pouvoir de domination mais dont des femmes apprennent à se passer. C’est bien ce qui est le plus intolérable pour le machisme : la multiplication des familles hors du modèle patriarcal.  

On comprend pourquoi les opposants au mariage pour tous ont tellement mis l’accent sur la PMA. C’est la technique (qui n’a rien d’ailleurs d’une prouesse technologique – elle peut être réalisé de manière « artisanale ») qui permet aux femmes de faire un enfant sans homme identifié, donc sans père social. Elle représente un bouleversement historique de ce que Claude Lévi-Strauss définissait comme les « structures de la parenté » à la base de la domination patriarcale : les groupes d’hommes font circuler les femmes comme des biens échangeables. Avec la PMA, ce sont les femmes qui prennent la maîtrise du processus et, inversion des choses, les hommes sont réduits à du sperme qui circule ! Le problème des machistes est qu’ils ne pourront pas s’opposer à ce droit des femmes de faire un enfant selon les modalités qu’elles désirent, même si le gouvernement n’a pas le courage de faire une loi inclusive. Aucune interdiction légale ne pourra empêcher les femmes qui ont ce désir. D’où le sentiment de panique qui les gagne, la rage impuissante qui les anime !

Le féminisme nous a appris à distinguer le sexe (mâle et femelle), le genre (homme et femme) et la sexualité. Pour le machisme, ce qui compte c’est l’existence de deux sexes, à la base de tout : le genre n’existe pas de manière indépendante et la sexualité normale est hétérosexuelle. A l’inverse, le féminisme nous a appris que le genre (comment on devient un homme ou une femme) est un enjeu essentiel : le fait de se comporter comme un homme « normal » ou une femme « normale » (se maquiller, se coiffer, jouer ou s’habiller d’une certaine manière, etc.) ne découle en aucune manière du sexe biologique auquel on appartient. C’est toujours une construction ancrée dans la domination masculine. Or, cette construction est destinée à stabiliser, d’un côté, le sexe et, de l’autre, la sexualité. Car le sexe n’est en aucun cas quelque chose de stable : 1 enfant sur 60 naît avec des caractéristiques biologiques intermédiaires. Ces intersexués sont quelque chose d’insupportable et ils sont victimes d’une violence inouïe faite au nom du genre pour les rendre invisibles : on les opère le plus vite possible (et, le plus souvent, on les « transforme » en fille car c’est plus facile !) Qui a parlé de l’abomination de l’excision ? Quant à la sexualité, on pourrait dire que si le sexe est un « petit fouillis », c’est pour le moins un « grand fouillis » !

Le mariage pour tous est présenté comme une bataille pour l’égalité des droits et la reconnaissance des familles de même sexe. C’est exact. Mais au-delà, c’est une bataille contre le fait que l’État s’occupe du sexe des gens. On avait une multitude de lois et règlements qui distinguaient les droits en fonction du sexe. Grâce aux luttes féministes, elles ont toutes été abrogées (même s’il n’échappe à personne que l’inégalité perdure dans la réalité sociale). L’État ne s’intéresse plus au sexe des personnes qu’à deux moments : à la naissance (avec les catastrophes qui en découlent pour les intersexués) et au moment du mariage. Avec le mariage pour tous, l’État se retire de cette seconde affaire. Tant mieux ! Notre corps ne lui appartient pas.

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