Objets transitionnels, avez-vous donc une âme sociale ?

Pour l’enfant, le nom sérieux c’est « doudou ». Mais existe-t-il des doudous sociaux ? Car parfois le doudou s’avance masqué.

L’enfant l’appelle « doudou » – ou nounours ou winnie ou… Selon la langue et les mœurs de la famille, le nom peut varier mais l’affaire est sérieuse. On parlera donc de doudou pour traiter sérieusement de cette affaire d’objet transitionnel – appellation officielle par les psychologues occidentaux, depuis les années 1950.

L’objet lui-même est sélectionné dès ses premiers mois par le nourrisson qui le nommera plus tard, à l’heure du langage. C’est ce qui lui permet de passer (de transiter, donc) sans trop d’angoisse de la relation initiale, idéale, fusionnelle, bref maternelle, à une autre relation avec un objet extérieur, le premier n’appartenant ni au corps de la mère comme le sein, ni au sien comme le pouce. Accessoirement, si l’on peut dire, il semble que le doudou n’est pas obligatoire : tous les petits occidentaux n’ont pas forcément d’objet transitionnel, et moins encore les natifs d’autres cieux. Nos chers mômes s’appliquent souvent à infliger les meilleurs et les pires traitements au doudou, tels des preuves d’amour et d’importance foisonnantes dans leurs vies bourgeonnantes. Par la suite, les activités ludiques puis culturelles pousseront progressivement le môme vers une vraie vie sociale et le doudou au fond du placard.

T’as ton permis doudou ?

Existe-t-il des doudous sociaux ? Des doudous de masse pour adultes, que leur fournirait la société afin de combler d’autres types d’angoisse ? Frottons cette hypothèse au papier de verre des mêmes années 1950, au sortir de deux guerres mondiales, et une image s’éclaire immédiatement : celle de l’automobile. La bagnole, outre son strict usage d’outil nouveau de déplacement individuel, c’est à la fois le pilier structurant de décennies de développement économique, d’abord en Occident, et l’évident doudou protecteur de plusieurs générations d’individus en peine d’affirmation psychologique, béquille identitaire pour personnalités flageolantes. Y a plus de guerre, plus d’armes à faire cracher, mais moi j’ai la plus belle caisse, la plus rapide, la plus grosse, la plus bruyante, et ta tienne à toi elle est comment d’abord ? Point n’est besoin d’ajuster davantage le parallélisme avec la sexualité infantile, ou plutôt adolescente.

A doudou is born

Hélas, on l’a vu pour l’enfant, le doudou n’a qu’un temps. Si l’Occident n’arrive toujours pas à pousser la bagnole au placard, et alors que les Chinois, les Indiens en veulent toujours plus, on sait que ça va mal se terminer. Le doudou est polluant, et d’autant plus ruineux qu’il est dangereux. C’est pourquoi en France, depuis 30 ans, il est muni de ceintures pour sécuriser son usager presque malgré lui : l’Etat tente de contrôler l’objet transitionnel, et en rajoute encore avec un gilet jaune obligatoire pour chaque pilote en cas de panne du doudou en rase campagne.

Mais lorsque les pilotes n’en peuvent plus du coût flambant de leurs doudous diesel, coup de génie, c’est sous la bannière du gilet jaune qu’ils se révoltent ensemble. Ils récoltent au passage coups, larmes et tirs de LBD, mais transforment la loque obligatoire en objet commun de transition vers un idéal social surgissant des ronds-points, ces non-lieux. Un doudou est né, orné, tagué, graffité, fantasmé, à chacun le sien, trempé, brandi et trituré tel un vrai doudou d’enfant.

Pour des objets “bio-transitionnels”

La saga du doudou, un de plus ? Entre coups, larmes et LBD susdits, ont fleuri pendant des semaines, au parterre des cortèges en jaune, des masques pour se parer des gaz lacrymogènes, sitôt traqués et confisqués par la maréchaussée, et même produits devant les tribunaux comme preuves aggravantes du délit de gilet-jaunitude ! Incidemment, n’auraient-ils pu être stockés pour des usages ultérieurs ? Il eut fallu qu’alors police fût bien faite…

Aujourd’hui en grand manque de ces masques hier pourchassés, le pouvoir s’apprête à nous en faire obligation pour les mois et années à venir. En voilà une transition, sera-t-elle écologique ? Mais nous ne l’aurons pas vraiment choisi nous-mêmes, ce doudou forcé pour juguler la contagion virale et l’angoisse collective. Va falloir broder sur ces doudous-là…

 

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