1 an après le début du confinement, 1 an avant l’élection présidentielle

1 an après le début du confinement, 1 an avant l’élection présidentielle, le passage entre le vieux monde, inégalitaire et destructeur, et un futur plus juste et durable est là, saisissons-le.

Un an. Un an de crise sanitaire. Un an de restrictions et de confinements. Un an de peurs et de galères. Un an sans avenir ni projets. Un an de relations sociales limitées. Un an de vies perdues.

Alors que nous venons de connaître notre troisième confinement, quels enseignements pouvons-nous tirer de cette expérience tragique ? De la surprise, de la révolte et des espoirs d’un monde nouveau, que reste-t-il aujourd’hui ?

Il y a tout juste un an, au sein de Place publique, nous avons façonné de nouveaux imaginaires qui auraient pu ou dû jaillir de la stupeur et de la gravité du moment. Dans le cadre des ateliers participatifs que nous avions organisés, l’une des participantes, Eugénie, 31 ans, de Lyon, nous alertait déjà : “Je redoute l’effet amnésie en sortie de crise”.

Nous avions alors couché sur le papier, en guise de mémoire et de legs commun, le récit de vécus croisés de la situation et la vision du nouveau monde, plus désirable et plus vivable, qui devait en émerger. Un an plus tard, ce manifeste de sortie de crise garde encore toute sa fraîcheur. Pour nous, il représente le remède à la déprime ambiante et au déni du réel, le premier pas collectif pour tracer le chemin d’un futur ré-enchanté, la préface à la grande histoire que nous devons écrire ensemble.

Ecrire ensemble une nouvelle page de l’histoire

L'ébranlement est global, profond, durable. La pandémie a fait voler en éclats les croyances et certitudes qui fondaient un ordre social, économique et politique présenté comme indépassable. Au cœur de cet ébranlement, nous devons refonder, ensemble. A l’orée d’une année politique décisive, il est temps, enfin, de bâtir ensemble les fondations du “monde d’après”.

Les conséquences de l’effondrement de la biodiversité et des dérèglements climatiques nous paraissent encore trop lointaines et indirectes. Cette crise sanitaire pourrait pourtant être la répétition générale de catastrophes plus graves encore. Avec cette mise à l'arrêt forcée du consumérisme et du productivisme, nous avons pris conscience de la nécessité de réorienter nos manières de vivre et de limiter les activités dangereuses pour le climat et la biodiversité, de passer d’un mode de vie fondé sur l’abondance et l’accumulation, à un mode de vie fondé sur la qualité et la sélectivité, et à des relations fondées sur l’empathie et l’altruisme.

Si les modalités de ce changement sont décidées ensemble par des politiques publiques fortes, par un processus démocratique exemplaire et dans une visée de justice sociale, l'expérience de nouvelles limites peut être une source d'amélioration des conditions de vie et d'embellissement de l'existence. Reprendre collectivement le contrôle pour pouvoir mener la transformation écologique et sociale, voilà l’horizon qui s’offre à nous. Comme nous le proposait un autre participant de nos ateliers participatifs, Abdel, 28 ans, de Tergnier : “Il faut parvenir à une société de la maturité par opposition à la société d’excès”.

Restaurer et réinventer ce qui nous est commun : solidarités, services publics, emploi et revenu pour tou.te.s

Voilà un an que nous ruminons notre impuissance face à ce maudit virus, tandis que le dévouement des soignants suscite une admiration sans bornes, et leur manque criant de moyens une colère légitime. Nous nous pensions forts, nous nous découvrons incapables d’absorber les chocs, faute de nous être préparés. Des lits continuent de fermer, les conditions de travail de se dégrader, et nous ne sommes même plus là pour applaudir à nos fenêtres. “Le premier constat est certainement pour moi celui de notre impréparation. Il nous est imposé un changement de vie radical que personne n’avait anticipé”, selon Alexandre, 36 ans, d’Aix-en-Provence.

Pourtant, nous avons les moyens d’agir. Il nous faut dès lors nous réarmer collectivement et impulser un renouveau des services publics, tout particulièrement dans les hôpitaux, les écoles, la justice et les universités. Pour soutenir les personnes privées d’emploi, plusieurs voies nous sont ouvertes, du revenu universel, au revenu de transition écologique jusqu’à la garantie publique de l’emploi. Il y a là matière à organiser la réorientation de notre économie vers la transition écologique et solidaire, en remettant l’économie au service du bien commun.

Se défaire des vieilles icônes et restaurer l’appareil productif pour recouvrer notre souveraineté

Nous avons un devoir d’honnêteté vis-à-vis des jeunes”, nous affirmait Ilhame, 47 ans, de Charente-Maritime, il y a un an. Cette honnêteté est d’abord celle de reconnaître comme périmé ce qui obstrue leur avenir.

La vie économique de notre pays s’est trouvée complètement bouleversée. En quelques jours, les annonces se sont enchaînées. Et puis, les plans sociaux sont arrivés. Du jour au lendemain, des secteurs entiers ont dû s’arrêter, quand certains ont su se réorienter. Travailler pour le bien commun plutôt que pour le profit de quelques-uns modifie le sens profond du travail.

Malgré sa « puissance économique », notre pays s’est révélé incapable de produire des vaccins, après les masques et les tests. Du culte de la croissance et du sacro-saint PIB à l’impératif de l’orthodoxie budgétaire, en passant par la soumission au libre-échange globalisé, de nombreux dogmes intangibles ont été mis entre parenthèses après avoir organisé savamment l'éclatement des chaînes de valeurs et la chute effrénée des coûts de production. Cette vision de la politique économique nous enferme dans la réduction des déficits et de la dette publique alors qu’il faut travailler ensemble et coordonner nos politiques économiques et fiscales au niveau européen.

Après des années de privatisations et de réduction de ses moyens d’action, l’État est finalement rappelé à ses obligations en matière de planification, de régulation et de protection. Sa mission doit être de remettre l’économie au service de la société par un changement et une relocalisation de nos modes de production, la transition agro-écologique de nos territoires, la rénovation énergétique de l’habitat, l’investissement dans des transports publics bas carbone...

La crise assène deux impératifs qui ne sont pas contradictoires à condition qu'on les entende bien : la nécessité de redevenir souverains et l'obligation d'une plus forte coopération.

Il est vital pour nos démocraties de retrouver une maîtrise de leurs destins en redonnant à la politique toute sa place. C’est mentir aux citoyens que d’ériger la seule souveraineté nationale en horizon de toute chose. Une action publique forte tant localement, nationalement, qu’au niveau européen et international organise la souverainté des citoyens. La proximité renforce le pouvoir d’agir des citoyens et rend possible des territoires plus sobres, autonomes, accueillants et inclusifs, résilients, viables pour nos écosystèmes – en jetant les bases d'un nouveau contrat social et écologique à l'échelle du continent et d'un État providence social et écologique à l'échelle de la France.

Mettre au centre les premier.e.s de corvée et les biens essentiels

Quand la crise nous a fait soudainement et radicalement distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas, elle nous a montré du même coup que nous rémunérons “l’essentiel” au SMIC et le cantonnons à la précarité. Des millions de Françaises et de Français travaillent dans des conditions précaires. Nous avons pris conscience que chaque jour, de nombreux Français n’avaient même pas de quoi se nourrir. Les files d’étudiants devant les distributions alimentaires, les millions de Français.e.s touchés par la précarité devraient susciter une réaction politique d’ampleur.

L’urgence exige des actions immédiates et ciblées de soutien aux plus fragiles : la mise en place d’une allocation d’urgence, l’assimilation des travailleurs des plateformes au régime universel des salariés et un meilleur accès aux biens de première nécessité. L’histoire nous exhorte à l’instauration d’une véritable sécurité sociale alimentaire pour que chaque Français puisse subvenir à ses besoins vitaux.

Le soutien au secteur culturel, dont les productions nous sont tout aussi essentielles à la vie, s’impose également, et bien évidemment la réforme de l’assurance-chômage doit être abandonnée. Nos lieux culturels et nos places publiques doivent à nouveau pouvoir s’animer et nous ressouder, sans nous contaminer.

Donner le contrôle aux citoyens dans la société du numérique

Le couvre-feu, les confinements et la gestion de la pandémie ont renforcé le rôle incontournable dans nos vies des nouvelles technologies. D’un rôle salutaire d’inclusion pour maintenir des liens sociaux, le numérique a aboli des frontières tout autant qu’il en a érigé de nouvelles, tant son accès et ses usages restent encore inégalement répartis socialement et territorialement. L’économie de l’attention qu’il génère participe à la perpétuation d’imaginaires au service d’une économie de prédation.

Les démocraties ont laissé des superpuissances privées imposer leurs règles du jeu pour amasser des fortunes colossales, affaiblir nos structures collectives et nos capacités redistributives, tout en exploitant nos données. Le numérique doit renouer avec son idéal : celui du partage et d’outils libres de droits plutôt que de rester une promesse de liberté doublée d'un risque de servitude. Il nous faut, sur ce plan là aussi, nous réarmer collectivement afin de disposer des clés de compréhension et de maîtrise de cet univers parallèle, de défendre les libertés publiques et le droit à la vie privée, c’est-à-dire en somme de permettre aux citoyens de garder le contrôle sur leur vie digitale.

Une année blanche requiert une contribution exceptionnelle

Nous nous sommes lentement habitués à une répartition injuste entre les revenus du travail et du capital, à la mutualisation des pertes et à la privatisation des profits, à ce que 1% de la population détienne plus de la moitié des richesses et à ce que 10% de la population émette la moitié des gaz à effet de serre. Nous nous sommes lentement habitués à l’affaiblissement de la puissance publique ainsi qu’à sa mise au service des règles du marché, à la réduction des protections des salariés. La mission du politique est à la fois simple et prométhéenne : la remettre sur ses pieds.

L’exigence de la contribution de chacun selon ses moyens doit reprendre le pas sur l’arbitraire de la bonne volonté. Il nous faut également lutter plus fermement contre les paradis fiscaux, interroger la place de l'héritage comme facteur d’inégalité majeur par la perpétuation des héritiers et assumer la justice sociale et fiscale, écologiquement responsable, à l’échelle nationale comme européenne. Grâce à cela, la puissance publique pourra se servir de tous les outils dont elle dispose : conditionnalité des aides, taxation mieux ciblée, planification, nationalisation, entrée de l’Etat dans le capital de certaines entreprises.

Renouer avec le courage, l’éthique et l’esprit des conquêtes sociales

La crise est profonde et interroge l’éthique de l’action publique : le parler vrai, le courage, la congruence entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. Le niveau de confiance dans la parole publique revêt une importance vitale et l’opacité conduit à un discrédit légitime. Cette crise a exacerbé cette culture politique ancienne et paternaliste, comme nous le rappelait Marion, 40 ans, de Blois, il y a un an : “La classe politique n’est pas capable d’admettre la réalité ou une erreur. (...) Cela participe de la défiance généralisée à leur encontre. Ainsi, on ne peut jamais les croire”.

C’est bien notre culture politique qu’il faut questionner et nos institutions qu’il faut transformer, afin de passer d’une démocratie jupitérienne aux dérives césaristes et démagogiques à une démocratie adulte, vivante, inclusive, continue et effective. Tant que la démocratie est infantile, la politique sera une cour de récréation.

Nous voyons à quel point la centralisation bureaucratique de notre État est un handicap. Un nouvel élan, réel, de déconcentration et de décentralisation doit être impulsé, à travers un véritable pacte girondin. Plus de puissance publique, mais une puissance publique plus décentralisée et mieux coordonnée. Revoir la place du Parlement et des forces politiques d’opposition et sanctuariser l'indépendance de la justice permettra la transformation de nos équilibres institutionnels. Enfin, nous devons mettre fin à la colonisation de la puissance publique par les intérêts particuliers qui nuisent à l’environnement comme au bien-être des populations.

Le moment de bascule que nous vivons nous invite aussi à un rapport humble au pouvoir pour le partager, en associant mieux les citoyens aux décisions par la délibération collective et la co-construction de l’intérêt général. Des formes auto-organisées par des citoyens, des initiatives hybrides mêlant acteurs publics et privés, des entreprises alternatives, doivent être amplifiées pour compléter et renforcer l’intervention publique. C’est en prenant appui sur cette mobilisation et cet intérêt général revisité que nous réussirons à générer des dynamiques positives par les crises.

1 an après le début du confinement, 1 an avant l’élection présidentielle, le passage entre le vieux monde, inégalitaire et destructeur, et un futur plus juste et durable est là, saisissons-le.

Nous nous engageons à travailler de concert à cette grande plateforme de transformation écologique, sociale et démocratique dont notre pays a tant besoin. Elle est vitale. Nous nous engageons à le faire avec vous, citoyennes et citoyens, associations, ONG, syndicats, mouvements politiques partageant les mêmes idéaux. Les temps sont trop graves pour que perdurent les logiques partisanes du passé. Rassemblons-nous et nous réussirons ensemble à changer le cours de l’Histoire !

Rejoignez-nous : https://place-publique.eu/


Signataires : 

Mathilde MAULAT, membre du Conseil politique de Place publique et toute l’équipe du Manifeste 

Émilie AGNOUX, co-Présidente de Place publique 

Jo SPIEGEL, co-Président de Place publique 

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