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Billet de blog 10 févr. 2022

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Pacification du passé colonial belge : auto-érotisme et décentrement décolonial

Par Astrid Jamar (UAntwerpen) & Aymar Nyenyezi Bisoka (UMONS/UGhent).

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pacification du passé colonial belge : politique, auto-érotisme et décentrement décolonial

En 2020, la Belgique s’est officiellement engagée dans un processus de pacification de son passé colonial en mettant en place une « Commission spéciale chargée d’examiner l’État Indépendant du Congo et le passé colonial de la Belgique au Congo, au Rwanda et au Burundi, ses conséquences et les suites qu’il convient d’y réserver »[1]. La commission devra, parmi d’autres aspects de son large mandat, « élaborer des propositions pour la réconciliation entre les Belges (y compris les Belges d’origine congolaise rwandaise et burundaise), et optimiser les relations entre les Belges et les Congolais, Rwandais et Burundais ». Et un an après le début de cette démarche, la commission d’experts propose et formule une lecture du passé colonial tel qu’il doit être compris dans la sphère publique et entériné par les pouvoirs publics. Elle donne ainsi le ton à la réconciliation vers laquelle il serait désormais possible de cheminer.

Le présent texte offre une réflexion autour de trois points qui méritent notre attention et qui ne figurent pas dans ce rapport ni plus largement dans les efforts institutionnels autour de la gestion du passé colonial belge : premièrement, la pacification du passé colonial est un processus hautement politique, c’est-à-dire ce discours « réconciliateur » évolue et dépend des intérêts des acteurs publics et de la configuration des rapports de force au sein de leurs diverses arènes politiques. Deuxièmement, dans la sphère publique, ce discours prône une vision qui, tout en se voulant idéaliste, éthique et humaniste, prend des allures auto-érotiques et tend à dépolitiser les enjeux auxquels il prétend répondre. Troisièmement, et conséquemment, toute considération de l’actuelle commission belge sur le passé colonial demande un décentrement critique : la question n’est pas de savoir comment une telle commission peut promouvoir la pacification du passé colonial mais bien comment les rapports de force qui la structurent et l’orientent en font une arène qui tend à produire simultanément un statu quo et une neutralisation des enjeux de lutte qui ont contribué à son avènement. Radicalement décentré, un tel positionnement s’inscrit dans la tradition afrocritique qui fait preuve de méfiance à l’égard du discours des oppresseurs – de ses héritiers ou encore de ceux qui perpétuent ou profitent de l’oppression – tout en plaidant pour le secours des opprimés.

Il est certainement tôt pour tenter une évaluation de ce processus et aller vers des conclusions hâtives – à en croire tout ce que le temps a permis de dire des nombreuses commissions que la Belgique a mises en place autour de la question coloniale depuis le début du siècle dernier[2]. Cependant, il n’est pas nécessaire d’attendre la fin du processus pour questionner les discours soit séducteurs soit naïfs d’une prise de conscience et du changement politique qui découlerait de ce processus ; ni pour ouvrir un débat en vue de la repolitisation de l’idée du passé colonial belge dans une acception décoloniale.

Voilà pourquoi il nous a semblé important de partager des fragments d’une discussion autour de ce qui est actuellement en jeu, du point de vue décolonial, dans le discours belge sur la pacification de son passé colonial, et plus précisément dans ses réflexions sur le choix d’outils institutionnels pour atteindre la ‘vérité’ et la ‘réconciliation’. Des fragments d’une longue discussion donc, mais à partir de deux positionnalités bien distinctes : une femme, blanche, belgo-mexicaine travaillant, entre autres, sur la justice transitionnelle et les outils institutionnels de gestion de ‘passés violents’ dans une perspective décoloniale féministe d’une part, et un homme, noir, afro-descendant, travaillant, entre autres, sur l’anthropologie et l’écologie décoloniales et la tradition afrocritique en sciences sociales.

Le texte est structuré autour de ces trois points : (a) les discours stratégiques et la connivence épistémique qui fait de la question du passé colonial belge une arène foncièrement politique, (b) la rationalité auto-érotique et coloniale derrière le discours public sur la commission chargée de traiter ce passé et (c) le décentrement décolonial auquel appelle la dépolitisation qui en découle.  

Une arène politique de plus 

La justice transitionnelle (JT) est un secteur d’intervention politique et un champ de recherche académique qui déploient et analysent des outils judiciaires et non-judiciaires pour traiter des violations graves des droits de l’homme et du droit international commises dans le passé. Alors que la recherche et la pratique de la justice transitionnelle débattent depuis longtemps de la question de savoir si et comment la violence passée contribue à un avenir plus démocratique et moins violent,[3] les juristes décoloniaux ont également démontré comment le droit international, les droits de l’homme et les normes de justice transitionnelle étaient associés au colonialisme[4]. Malgré de nombreux points de désacord et de contestation au sein de ce champ, les chercheurs sont quasi unanimes sur le caractère politique de la justice transitionnelle. Le traitement du passé est un processus politique qui est, paradoxalement, très souvent dépolitisé. Selon Leebaw, cette dépolitisation est :  

« … utile pour établir la légitimité des institutions de justice transitionnelle ... Cependant, la dépolitisation érode également le rôle critique de la justice transitionnelle en tant que de base pour dénoncer les dénis, la dimension systémique des injustices passées, ou pour faire avancer un processus de changement continu …  L’un des problèmes est que la dépolitisation ne transcende pas la politique de la justice transitionnelle, mais fonctionne plutôt pour obscurcir et naturaliser la manière dont la politique opère dans le processus de jugement du passé. La dépolitisation masque les valeurs politiques et sociales particulières qui encadrent l'enquête et ses jugements. Elle naturalise également les compromis et les asymétries politiques qui définissent la portée des mandats de la justice transitionnelle. »[5]

Mais si le traitement du passé est une bataille politique pour les enjeux contemporains, une lecture décoloniale du processus en place permet de dévoiler le caractère normatif et technocratique de la justice transitionnelle qui prétend traiter des violences du passé pour un futur apaisé. Il permet aussi de dévoiler une série de processus qui passent sous silence les batailles politiques autour de la violence du passé, imposant ainsi une violence épistémique. Outil géopolitique du Nord, cette forme spécifique de justice s’inscrit dans une colonialité globale[6] via une trajectoire de dissémination géographique qui a un centre de conceptualisation, des terrains d’application et des évolutions propres basées sur le jeu des acteurs puissants[7]. Quelles formes de colonialité cache cette historicité et cette géographie ? Que disent-elles des acteurs et du partage épistémique qui rend possible leurs échanges au sein de cette arène ?

Pour le cas de la Belgique, le processus institutionnel autour de la Commission spéciale mise en place en 2020 pour examiner l’expérience coloniale belge liée à l’Afrique des Grands Lacs montre que celle-ci est une arène politique parmi tant d’autres. Les questions mises à l’agenda par les partis politiques y sont débattues au gré des intérêts idéologiques, partisans, politiques et économiques de divers acteurs. En tant que nouvelle arène politique, la Commission encadre les débats publics entre différents partis politiques et experts consultés. Certains experts tentent de s’allier aux discours de luttes décoloniales, d’autres condamnent la colonisation sans réserve aucune, et d’autres encore voient une certaine vertu derrière la violence coloniale belge et s’efforcent d’ignorer les effets contemporains de cette violence. Et si certains parlementaires qui appuient la poursuite des travaux de la commission se posent de plus en plus des questions quant aux gains politiques du processus, d’autres, plutôt nostalgiques, célèbrent l’expérience du colonialisme belge en insistant sur ses aspects « positifs » et en imposant une ligne rouge à ne pas franchir quant à ce qui peut être reconnu.

Malgré des divergences et les clivages qu’elle dessine, l’existence de cette arène suppose la poursuite d’intérêts divers et une forme de connivence épistémique entre les divers groupes stratégiques. De même que les arènes antiques avaient besoin de l’idée de justice pour pouvoir rassembler tous les participants, l’actuelle arène qui se dessine dans cette commission a besoin de l’idée de vérité : les parlementaires membres de la commission ou non, leurs partis politiques, les experts, les activistes consultés, etc.  La justice transitionnelle qu’ils promeuvent est en réalité un champ de bataille, avec « des luttes continues (…) sur la nature et la direction » à prendre et où des acteurs puissants poussent tout le processus vers une direction qui leur permet d’accomplir leurs objectifs stratégiques[8]. Un champ de bataille avec un centre hétérogène et des périphéries, et au sein duquel on trouve ceux qui sont censés suivre et ceux qui sont exclus.

Pour rentrer dans cette arène, il faut souscrire à l’idéologie discursive de ce mandat : la vague notion de vérité considérée en dehors de toute pensée de positionnalité et la promesse d’un changement politique seront importantes pour rassembler ces différents joueurs. Pour les uns, il s’agira de faire de la recherche ou de témoigner afin de faire justice à la vérité historique. Pour les autres, il sera question de dire comment, de manière juste, le passé devrait être appréhendé et ses problèmes soldés. Les uns et les autres sont pris dans leurs positionnalités diverses.  

En outre, ce jeu fait appel à des groupes cibles articulés de manière problématique : les victimes, les Belges, les afro-descendants. Il propose aussi des binarités impensées et apolitisées qui renforcent les lignes de pouvoir de force : victimes – bourreaux ; victimes – experts ; belges blancs et non-blancs excluant des afro-descendants et toutes autres personnes qui souffrent du racisme en Belgique mais qui ne sont pas belges, burundais, congolais, ou rwandais. Les auteures de la deuxième section du rapport rappellent que « Son objectif  [de la commission] est la transformation des relations et la mise en place d’une “société partagée” avec les Belges d’ascendance congolaise, rwandaise et burundaise… » : une formulation qui participe à l’institutionnalisation de cette dichotomie entre les belges vraiment belges et des belges afro-descendant, mais qui dévoile par la même occasion le racisme au sein même de l’Etat qui en réalité fait problème dans l’histoire de la Belgique.

Au lieu de remettre en cause ces postulats qui associent la vérité à la réconciliation, les expertes considèrent que « l’écoute des victimes et de leurs descendants semble indispensable pour tenter d’avancer vers une société pleinement partagée où chacun puisse trouver sa juste place ». On est ici dans le cas classique où les experts encouragent et permettent l’usage de privilèges géopolitiques et institutionnels pour que la Commission parle au nom des victimes[9]. En étant incapables de transgresser la ligne définie par l’État belge, leur cooptation par les partis politiques en fait, à un certain moment, des instruments au service de l’orthodoxie de l’État. Dès lors, la prise de parole des experts devient surtout pertinente dans la manière dont les orientations du dispositif, la circonscription des sujets à traiter et les modalités de paroles sont orientées par les membres de la commission. Ce processus de dépolitisation perpétue la déresponsabilisation et la marginalité de ceux qui sont cooptés comme victimes. Encore une fois, dans cette commission, on assiste à la mise en scène de la « douleur noire »[10] comme seul mode de révélation par lequel cette douleur noire transparait à la conscience du sauveur blanc des noirs[11].

Mais tout ceci ne parait pas être un problème car la commission se présente comme menant un projet humaniste, marqué par l’innocence blanche : « si le roi s’excuse, alors nous ne sommes pas tous coupables, ni bénéficiaires du colonialisme, ni privilégiés grâce à la couleur blanche de notre peau et au détriment des personnes non-blanches infériorisées ». Par conséquent, il n’y a rien à faire. On passe son chemin, on est blanchi du privilège coupable d’appartenir à la race blanche[14]. La jouissance et la fierté de l’innocence et de la civilité blanches reluisent.

Un auto-érotisme colonial

L’initiative belge sur la pacification de son passé colonial est fortement marquée par l’auto-érotisme. Celui-ci n’est pas à comprendre seulement au sens de Freud – comme un mode d’existence caractérisé par un repli sur soi-même[15] – ou encore au sens d’Achille Mbembe – comme l’obsession à considérer le noir de manière négative pour pouvoir apprécier l’existence blanche[16]. Pour la Belgique, l’auto-érotisme se prolonge et consiste à déployer une démarche 1) de réconciliation institutionnalisée débattue en commission qui impose discursivement un meilleur vivre ensemble, 2) fondée sur l’idée de civilisation moderne qui projette un auto-portait humaniste de l’Etat belge ; 3) qui perpétuent des discriminations raciales et sans vouloir vraiment traiter de la nature raciste du colonialisme et néocolonialisme ; 4) ainsi effaçant les responsabilités du colons d’hier et dépolitisant les luttes antiracistes d’aujourd’hui.

Une exploration des neuf commissions qui ont été mises en place par la Belgique sur la question noire depuis plus d’un siècle déjà nous informe qu’il n’a jamais été question que la Belgique accepte des actes inhumains envers les noirs et les personnes racisées comme consubstantiel de la gestion de l’État. À chaque fois que cette conception raciste de l’autre s’est fait voir, des commissions ont été mise en place pour faire la lumière sur les faits, mieux, sur les dérives. Pour disculper l’État dans la raison de laquelle la suprématie blanche trouve son fondement[17]. Car, aller au-delà de cette éthique auto-érotique signifierait une sortie de la cécité sur les enjeux de justice, d’autonomie et de réparation.  C’est être obligé d’aller sur le terrain de la responsabilité, de la culpabilité et de la repentance. C’est s’engager, voire se condamner à agir sur les conséquences pour s’aligner au discours humaniste. Or, au nom de l’innocence blanche, l’Etat belge ne saurait se permettre d’accepter sa dimension raciale. Pour reprendre la féministe noire américaine Audre Lorde,[18] l’auto-érotisme « rend impossible de voir les marques de talons sur les visages de femmes noires oppressées » laissées par cet activisme blanc et encore moins d’entrer « dans les vents froids de l’introspection ».

Ce qui rend son érotisme aux commissions belges sur la question noire, c’est avant tout le discours éthique dans lequel elles sont emballées et qui tend à en voler les enjeux politiques. Si elles sont mises en place, c’est pour rectifier le tir, et rappeler le caractère juste et humaniste de la Belgique.

Comme pour le cas de la Belgique, il s’agit de prôner un mandat vaste, ambitieux et flou avec un discours de participation, d’outreach, d’écoute des victimes, etc. en termes de ce qu’il s’agit d’accomplir et les moyens pour y parvenir. Mais est-ce là une anomalie ou au contraire ce processus participe-t-il à la consolidation des illusions qui rendent possible l’auto-jouissance ? Cette question se pose par exemple à propos des initiatives qui consistent à impliquer le plus possible de personnes affectées par la colonisation : cela n’est-il pas un mécanisme qui remplit avant tout un agenda politique de légitimation constitué en réaction aux vagues provoquées par l’assassinat de Georges Floyd ? N’est-ce pas une forme de légitimation d’un discours politique transformateur promouvant de facto un statu quo qui n’enlève rien à la jouissance ? Dans tous les cas, il est urgent de sortir d’une telle rationalité et du jeu d’arène dans lequel il se situe pour aller vers un décentrement décolonial par rapport à la question du passé colonial de la Belgique.

Jouir ou oser le décentrement décolonial

Les couleurs qu’est en train de prendre l’arène belge sur le passé colonial ce sont celles de l’exclusion et l’ensilencement des enjeux et des conséquences réels des durabilités coloniales en Belgique et de ces ramifications globales ; l’ignorance et l’invisibilisation des autres espaces et arènes anti-coloniaux historiques et contemporains. Finalement, la durabilité coloniale la plus flagrante n’est plus à l’ordre du jour : la question de multiples formes de violences subies aujourd’hui par les personnes noires et racisées – qui sont à la base de luttes qu’ils ne cessent de mettre en place dans le but de demeurer dignes – sont écartées.

En effet, en dehors du champ de la commission qui se fait et se défait et qui peut parfois avoir tendance à se considérer comme le centre de la question noire en Belgique aujourd’hui, il y a un hors champ, une extériorité par rapport à ce spectacle. Il s’agit de ces lieux où se trouvent ceux qui subissent encore les conséquences de la colonisation belge, de ceux qui se battent et pour lesquels les luttes quotidiennes nous disent une certaine banalité du spectacle en cours au sein de la commission. Ils sont hors champs, ces marginaux que la commission veut consulter certes, mais dont les requêtes formulées depuis bien longtemps sont entendues par une oreille sourde incapable de changements politiques qui permettraient des conditions de vie égalitaires. Un hors champs où la question coloniale belge et ses implications bien réelles sont sérieusement débattues, à partir de positionnalités, de scènes, de prises de position et peut être de préoccupations différentes.

Certains afro-descendants qui n’attendent plus grand-chose ne sont pas dupes du fait que les commissions sur la question noire en Belgique ont toujours créé le statu quo. Ils s’accordent ainsi avec des chercheurs penchés sur la colonialité de la justice transitionnelle et qui ont démontré comment elle permettait de reproduire les systèmes coloniaux plutôt que de les réparer ou de les affronter[20]. On peut comprendre pourquoi une telle information n’intéresse pas les commissaires dans la mesure où, elle aussi, empêche l’auto-jouissance, c’est-à-dire provoque une remise en question. Comme disait par exemple Madlingozi, les principaux succès de l’emblématique Commission Vérité & Réconciliation sud-africaine consistaient à maintenir le mythe de la suprématie épistémique occidentale et à encourager la réconciliation des peuples autochtones dans un ordre préservé de pouvoir blanc. Plus globalement, il considère que le projet de la justice transitionnelle est voué à « la propagation de la modernité occidentale » et donc à infliger de nouvelles violences épistémiques[21].  

Il n’est pas étonnant qu’une telle perspective décoloniale ne se retrouve pas dans ce premier rapport mandaté par la commission. Un rapport qui a pour effet la normalisation de la condescendance : le colon d’hier produit l’épistémologie de la paix aujourd’hui. Il propose aussi la conception du temps : premièrement, celui-ci devra être linéaire. Or, en articulant un traitement du passé pour un meilleur futur, il dépolitise les enjeux du processus actuel, et néglige l’évolution non-linéaire des effets de la violence telle qu’elle est lue dans les luttes des afro-descendants aujourd’hui.  

Quel est le rapport entre le passé colonial belge, la situation en Afrique des Grands lacs, les débats virulents sur la violence infligée qui continuent de diviser comme certains narratifs en rapport avec le génocide au Rwanda [22], les crimes contre l’humanité commis au Congo par des armées étrangères[23], la question du génocide de 1972 au Burundi, etc. ?[24] Silence. Pourquoi promouvoir une pacification compte tenu de la politisation de la mémoire dans la région ? [25] Silence. Comment un tel exercice institutionnel pourrait prendre en compte et rendre compte de ces décalages multiples sans reproduire la violence épistémique ? [26] Silence. Or, beaucoup de Belges qui viennent de ces pays ont refusé de participer au processus en Belgique : pourquoi ? Silence.

Mais quoi qu’il en soit, d’autres arènes de luttes politiques sur l’interprétation de la violence coloniale et de ses durabilités existent et ne vont pas céder. Certains vont continuer à s’adonner à cette entreprise intellectuelle qui « s’attaque à la création et à la perpétuation du droit international en tant que ‘hiérarchie racialisée’ des normes et institutions internationales qui subordonnent le tiers monde au premier monde »[27]. Ils demeureront au sein de ce dispositif colonial qui repose sur la création imposée d’États nations ; ses effets sont néanmoins globaux, fluides, et transfrontaliers. Le mandat de cette commission repose sur une vision rigide de l’espace et du temps. Ils continueront à jouir. D’autres continueront à chercher le décentrement ; à lutter. 

Deuxièmement, ce temps est illimité : « prenons le temps ». Les membres de la commission nous informent que le temps est élastique, justement parce que, chez ceux qui donnent ce mot d’ordre, il n’existe pas de blessures qui ne peuvent point attendre. La « mort atmosphérique » de la violence raciale n’est pas ce qui fait leur environnement le plus proches. Pour eux, prendre le temps n’a rien de cynique. Or, chez les personnes concernées, les questions de violences raciales ont une matérialité : des personnes continuent de mourir à travers les conflits et les effets des politiques racistes européennes. La discrimination structurelle, en tant que durabilité coloniale omniprésente, transperce encore des corps ; affecte les vies de millions de personnes en Belgique, dans ces anciennes colonies, et dans d’autres régions du monde qui sont intrinsèquement liées à l’impérialisme occidental. Malgré son mandat ambitieux, cette nouvelle arène belge ne porte pas sur ces multiples géographies et multiples couches du néocolonialisme. Elle ne peut le voir ; elle ne peut en appréhender le rapport. Et cela lui empêcherait alors de jouir.

Killjoy pour la dignité

Sarah Ahmed nous rappellent que celles qui dénoncent le sexisme dans les interactions quotidiennes sont souvent considérées comme killjoy, celles qui tuent la joie, celles qui génèrent des sentiments négatifs par le simple fait de refuser de s’aligner au bonheur des autres, c’est-à-dire celles qui ne trouvent pas le bonheur dans la définition convenue du bonheur. Prenant sérieusement cette figure de féministe de rabat-joie, Ahmed nous demande : 

« La féministe tue-t-elle la joie des autres en soulignant des moments de sexisme ? Ou expose-t-elle les sentiments déplaisants qui se cachent, se déplacent, ou sont effacés sous des signes publics de joie ? Est-ce qu’une sensation déplaisante entre dans une pièce quand quelqu’un exprime de la colère ? Ou l’entrée de la colère signifie-t-elle simplement que les sentiments déplaisants qui circulaient déjà sont ramenés à la surface ?»[29]

En étendant son questionnement au problème colonial en Belgique, on se demande si l’activiste dérange les personnes qui les entourent en abordant des sujets malheureux tels que le racisme, tout en exposant la manière dont le bonheur est soutenu, c’est-à-dire en nommant l’ensilencement des désaccords. Celles et ceux qui luttent contre le néocolonialisme, le racisme et le sexisme tuent la joie dans un certain sens : « elles et ils perturbent le fantasme même que le bonheur peut être trouvé dans certains endroits. Tuer un fantasme peut tuer un sentiment. Ce n’est pas seulement que les féministes [et autres activistes] pourraient ne pas être heureux, mais que l’échec à être heureux est lu comme sabotant le bonheur des autres ».[30]    

Notre analyse killjoy est assumée. En proposant ce décentrement décolonial, nous souhaitons en pousser d’autres à déconstruire la jouissance et la diversion produites par cette nouvelle arène. Ceux qui pensent que décoloniser va au-delà d’une mode passagère ne craindront pas ce point. Car plutôt que la jouissance blanche, ce qui est important ce sont les luttes anti-racistes quotidiennes et structurelles en Belgique et au-delà de ses frontières, lesquelles ne pourront se traduire que par un complet décentrement décolonial.

Notre analyse remet en question la forme de divertissement des spectateurs dans cette arène spécifique, ou les combats discursifs ont lieux dans un vocabulaire blanchi et infantilisant, à appeler à la fin du jeu, quitte à être rabat-joie. Cette arène se présente comme la première à gérer le passé colonial d’une ancienne métropole. Le problème n’est pas seulement le fait que cela ne soit pas vrai mais montre surtout le souci d’auto-jouissance derrière cette initiative. Il faut alors aller vers la neutralisation des luttes à travers l’imposition de nouveaux termes (réconciliation, mémoire, participation), effaçant ainsi les avancées et requêtes de l’activisme anti-raciste/-coloniale existant. Cela fait oublier l’activisme anti/dé-coloniale qui a porté le sujet de néocolonialisme et racisme à l’avant des débats sociaux et politiques ainsi bien en Belgique, dans les Grands Lacs et ailleurs. Leurs efforts sont effacés pour donner place à une expertise ‘crédibles’, les activistes et victimes réels du racisme d’État sont reléguées aux rôles de témoins et victimes qui doit être cooptés et écoutés, sans que les structures sociales et institutionnelles qui produisent et infligent ce racisme ne soient bouleversées.

[1] Chambre des Représentants de Belgique, DOC 55 1462/002, 26 octobre 2021.

[2] Nous faisons ici référence à un travail en cours dirigé par Monique Mbeka Phoba, David Jamar et Aymar Nyenyezi Bisoka sur la gouvernance par encommissionnement de la question noire en Belgique depuis la commission dite de mains coupées de 1904. Voir aussi : Nyenyezi Bisoka Aymar, « L’absence et ses masques. Les commissions parlementaires belges sur la colonisation et le problème de dignité », Mediapart, 9 octobre 2020.

[3] Par example Valérie Arnould, ‘Developments in the Field of Transitional Justice’, Africa Policy Brief (Egmont Institute, 2021); Solomon Ayele Dersso, ‘Africa’s Transitional Justice Policy Making: Exercising Epistemic Agency and Pushing the Frontiers of Transitional Justice’, International Journal of Transitional Justice 15, no. 2 (2021): 255–63; David Mendeloff, ‘Truth‐Seeking, Truth‐Telling, and Postconflict Peacebuilding: Curb the Enthusiasm?’, International Studies Review 6, no. 3 (2004); N.J. Kritz and N. Mandela, Transitional Justice: How Emerging Democracies Reckon With Former Regimes (United States Institute of Peace Press, 1995).

[4] Makau W Mutua, ‘Savages, Victims, and Saviors: The Metaphor of Human Rights’, Harvard International Law Journal 42, no. 1 (2001); Vasuki Nesiah, ‘Theories of Transitional Justice: Cashing in the Blue Chips’, in The Oxford Handbook of the Theory of International Law, Anne Orford and Florian Hoffmann, 2016; Tshepo Madlingozi, ‘La Coexistencia Pluralista de Steve Biko “Después” Del Conflicto’, in El Pluriverso de Los Derechos Humanos La Diversidad de Las Luchas Por La Dignidad, Bruno Sena Martins and Boaventura de Sousa Santos (Akal, 2019).

[5] Bronwyn Anne Leebaw, Judging State-Sponsored Violence, Imagining Political Change (Cambridge University Press, 2011), 4, 175 traduction des auteurs.

[6] Tshepo Madlingozi, supra n5; Astrid Jamar, ‘The Crusade of Transitional Justice Tracing the Journeys of Hegemonic Claims’, British Academy, Democracy and Violence, 2019.

[7]E Tendayi Achiume and Asli Bali, ‘Race and Empire: Legal Theory Within, Through, and Across National Borders’, UCLA L. Rev. 67 (2020): 1386; Vasuki Nesiah, ‘ supra n5; Tshepo Madlingozi, ‘On Transitional Justice Entrepreneurs and the Production of Victims’, Journal of Human Rights Practice 2, no. 2 (2010); Makau W Mutua, ‘supra n5.

[8] Christine Bell, ‘Transitional Justice, Interdisciplinarity and the State of the ‘Field’or “Non-Field”’, International Journal of Transitional Justice 3, no. 1 (2009): 25.

[9] Madlingozi, 2010, Supra n5.

[10] Jean-Marc Ela, Repenser la théologie africaine, Paris, Karthala, 2003.

[11] La transparence ici désigne un processus de mise en scène de la « douleur noire » comme seul mode de « révélation » ou de « représentation » de celle-ci dans la conscience des Blancs et qui passe par la marginalisation des principaux concernés.

[12] Gayatri Chakravorty Spivak, ‘Can the Subaltern Speak? Marxism and the Interpretation of Culture. C. Nelson and L. Grossberg’, Urbana, University of Illinois Press, 1988, 271–313.

[13] Astrid Jamar, ‘The Exclusivity of Inclusion: Global Construction of Vulnerable and Apolitical Victimhood in Peace Agreements’, International Journal of Transitional Justice 15, no. 2 (2021); Tazreena Sajjad, ‘Heavy Hands, Helping Hands, Holding Hands: The Politics of Exclusion in Victims’ Networks in Nepal’, International Journal of Transitional Justice 10, no. 1 (1 March 2016): 25–45, https://doi.org/10.1093/ijtj/ijv033; Brigittine M French, ‘Technologies of Telling: Discourse, Transparency, and Erasure in Guatemalan Truth Commission Testimony’, Journal of Human Rights 8, no. 1 (2009): 92–109; Erica Bouris, Complex Political Victims (Kumarian Press, 2007); Tshepo Madlingozi, ‘Good Victim, Bad Victim: Apartheid’s Beneficiaries, Victims and the Struggle for Social Justice’, Law, Memory and the Legacy of Apartheid: Ten Years after AZAPO v President of South Africa, 2007, 107–26.

[14] Véronique Clette-Gakuba, « Réflexions et problèmes sur la question des allié.es blanch.es », Médiapart, 1e décembre 2021.

[15] Sigmund Freud, Trois Essais Sur La Théorie Sexuelle (Flammarion, 2019 [1905]).

[16] J-A Mbembé, De La Postcolonie: Essai Sur l’imagination Politique Dans l’Afrique Contemporaine (KARTHALA Editions, 2000).

[17] Mills, Charles W, The Racial Contract. Ithaca and London: Cornell University Press, 1977.

[18] Audre Lorde, ‘The Uses of Anger: Women Responding to Racism’, Women and Language 11, no. 1 (1987): 4.

[19] Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, d’Achille Mbembe. La Découverte, 2016.

[20] Tshepo Madlingozi, op.cit. 2019,; Adam Sitze, The Impossible Machine: A Genealogy of South Africa’s Truth and Reconciliation Commission (University of Michigan Press, 2013) en Afrique du Sud; David MacDonald, The Sleeping Giant Awakens: Genocide, Indian Residential Schools, and the Challenge of Conciliation, University of Toronto Press, 2019; Dylan Robinson and Keavy Martin, eds., Arts of Engagement: Taking Aesthetic Action In and Beyond the Truth and Reconciliation Commission of Canada, Wilfrid Laurier University Press, 2016 au Canada; Brendan Ciarán Browne, ‘Disrupting Settler-Colonialism or Enforcing the Liberal “Peace”? Transitional (In) Justice in Palestine-Israel’, Journal of Holy Land and Palestine Studies 20, no. 1 (2021): 1–27 en Palestine et Israël.

[21] Madlingozi 2019, Op.cit. 275.

[22] Ingelaere Bert, “Do we understand life after genocide? Center and periphery in the construction of knowledge on Rwanda”, African Studies Review, Volume 53, Number 1 (April 2010), pp. 41–59 ; Olivia Umurerwa Rutazibwa, ‘Studying Agaciro: Moving beyond Wilsonian Interventionist Knowledge Production on Rwanda’, Journal of Intervention and Statebuilding 8, no. 4 (2014): 291–302; Yolande Bouka, ‘Nacibazo,“No Problem”: Moving behind the Official Discourse of Post-Genocide Justice in Rwanda’, in Emotional and Ethical Challenges for Field Research in Africa (Springer, 2013), 107–22.

[23] Jason K Stearns, The War That Doesn’t Say Its Name: The Unending Conflict in the Congo (Princeton University Press, 2022); ‘Stearns, Dancing in the Glory of Monsters: The Collapse of the Congo and the Great War of Africa (New York: Public Affairs, 2011); Nations Unies, “Rapport Du Projet Mapping Concernant Les Violations Les plus Graves Des Droits de l’homme et Du Droit International Humanitaire Commises Entre Mars 1993 et Juin 2003 Sur Le Territoire de La République Démocratique Du Congo Août 2010’, 2010Jason

[24] Devon EA Curtis, ‘What Is Our Research for? Responsibility, Humility and the Production of Knowledge about Burundi’, Africa Spectrum 54, no. 1 (2019): 4–21; Lorraine Josiane Manishatse, ‘Is Colonialism Sequel Cause of Major Problems in Burundi?’, Iwacu English News, 7 September 2019; René Lemarchand, ‘Burundi 1972: Genocide Denied, Revised, and Remembered’, in Forgotten Genocides: Oblivion, Denial, and Memory (University of Pennsylvania Press, 2011); Patricia Daley, Gender & Genocide in Burundi: The Search for Spaces of Peace in the Great Lakes Region, African Issues (James Currey, 2008); Marc Manirakiza, ‘Burundi: La Deviance d’un Pouvoir Solitaire 1976–1987’, Brussels: La Longue Vue, 1988.

[25] e.g. David Mwambari, ‘Agaciro, Vernacular Memory, and the Politics of Memory in Post-Genocide Rwanda’, African Affairs 120, no. 481 (2021): 611–28.

[26] Aymar Nyenyezi Bisoka et al., La Série Bukavu: Vers Une Décolonisation de La Recherche (Presses universitaires de Louvain, 2020).

[27] Vijayashri Sripati, ‘The United Nation’s Role in Post-Conflict Constitution-Making Processes: TWAIL Insights’, International Community Law Review 10, no. 4 (2008): 416.

[28] Sara Ahmed, ‘Killing Joy: Feminism and the History of Happiness’, Signs: Journal of Women in Culture and Society 35, no. 3 (2010): 571–94.

[29] Sara Ahmed, Op.cit: 582.

[30] Ibid.

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