Documenter les plis de COVID-19 (1/3). Affects suprématistes et être pandémique.

Cette première partie se concentre sur les allers-retours des affects suprématistes en "réponse" inadéquate à Covid-19.

 

Quelques notes à propos du coronavirus  - 15 avril 2020

Préambule. Ce texte est un premier relevé très partiel et en cours, vu de Belgique, de la pandémie de coronavirus, des affects qu’elle charrie et de ce qui a été éprouvé dans nos modes d’existences. Nous avons besoin de documenter ce qui arrive, ce qui arrive de manière radicalement divergente selon les milieux touchés. A partir de ces documents, il s’agirait de formuler des doléances[1] susceptibles de renforcer nos capacités d’action sur le cours des choses, en ce compris le relais d’articulations politiques mais aussi de plaintes éventuellement juridiques. Certains éléments seront, pour le meilleur ou pour le pire, démentis par la suite des événements. Il n’en reste pas moins que covid-19 fait résonner les capacités différenciées de réponses en situation. En d’autres mots se rejoue aussi la question des « responsabilités » de situations en situations. Ce texte, parmi d’autres, devrait pouvoir aussi cultiver des idées de luttes de refus et/ou propositionnelles. Sa diffusion voudrait avoir pour effet, de croiser et de multiplier les comptes rendus. Ce texte appelle donc de nombreux prolongements et actualisations à venir. Nous y travaillons à partir de nos propres relais ; nous travaillerons les relais de ce qui nous parviendrait.

Une première partie tente de caractériser l’être COVID-19 et les affects d’insensibilité qui en favorisent l’expansion. Les pénalistes diraient qu’il s’agit là d’un « contexte », non pas extérieur, mais informant ce qui traverse sur des modes divers les situations et leurs appréciations.

Une deuxième partie entreprend un premier tour de ces situations, tentant à chaque fois d’en ébaucher les documentations et de saisir ce que, de cette documentation, il y aurait moyen de faire afin de relayer les plaintes (et les quelques propositions) qui en émergent déjà. 

Contacts :  martin.vanderelst@uclouvain.be, Elsa.Roland@ulb.ac.be, David.Jamar@umons.ac.be [2]

 

Le Coronavirus (Covid-19) frappe aujourd’hui partout. C’est un nouvel être invisible et neutre qui déstructure et reconfigure le monde en profondeur de Wuhan à Bergame, Brescia, Valence, en passant par New York, Lesbos, Téhéran, Doha ou Alken (dans le Limbourg, Belgique) et qui met gravement sous tensions les infrastructures mondiales ainsi que les différents systèmes de santé publique déjà fragilisés par les cures néolibérales d'austérité[3]. Nous vivons, depuis la grippe de Hong Kong de 1969 qui a disparu de nos récits, la troisième émergence d’un coronavirus dangereux en moins de vingt ans, après le SRAS en 2003 et le MERS en 2012. En passant, apparemment, de la chauve-souris pour laquelle il semble inoffensif à l’homme via un mammifère (« zoonose »), ce virus a rencontré avec le contact humain un hôte au système immunitaire mal préparé et capable de se le transmettre sans intermédiaires, profitant des périodes d’incubation, ce qui lui permet de développer toute une ingénierie de réplication et de multiplication, se saisissant opportunément des dispositifs de mises en contacts d’humains et de leurs objets. Moins virulent, par exemple qu’Ebola, le coronavirus est pourtant plus contagieux (comparable à la grippe espagnole). La rapidité à laquelle s'opère sa transmission a fini par englober la quasi-totalité des pays, s'explique aussi en raison d’un grand nombre de porteurs asymptomatiques ou peu symptomatiques mais susceptibles de le transmettre ainsi que par sa transmission par aérosolisation dont les indices se sont, au fil du temps, accumulés. La courbe des symptômes et de leurs gravités épouse celle de l’âge. Le nombre d’individus nouvellement infectés par rapport à l’ensemble de la population est donc élevé, bien plus que pour une grippe saisonnière[4], ce qui met gravement sous tension le système sanitaire et hospitalier. Les contaminés qui, préalablement à l’attaque de Covid-19, avaient déjà des pathologies respiratoires chroniques, des problèmes cardiovasculaires, neurologiques et métaboliques, ou souffraient de pathologies liées à la pollution, en subissent les assauts les plus furieux. Ici la comorbidité comme facteur aggravant doit être avant tout appréhendée en termes de conséquences sur le plan de la santé de modes de vie profondément inégalitaire (notamment via le lien entre pauvreté, VIH, tuberculose et hépatite C)[5]. L’attention aux effets socio-politiques de comorbidité comme facteur d'aggravation des symptômes Covid-19 peut être restituée à partir de ce que Mbembe nomme la « redistribution inégalitaire de la vulnérabilité »[6] ?

Dans cette tempête pandémique mondiale, il n’y a ni position d'extériorité ni position commune. Plus que jamais, les conditions d’existence, de subsistance, de protection, d’exposition, le rapport au travail, aux territoires et aux statuts constituent des capacités de description des événements différenciées et asymétriques. Difficile dès lors de savoir, d’avance, où et comment la pandémie nous situe. Pour tous ceux que colonisation, destructions et réformes des systèmes de protection et capitalisme n’ont jamais épargnés, elle aggrave, radicalise et complique des quotidiens déjà largement vécus sous le signe de l’urgence de la survie, de la débrouille et de la violence endémique. Pour la part de ceux dont l’horizon assuré est donné par une certaine tranquillité quotidienne sans avoir à sentir que celle-ci dépend historiquement de la mise en danger et de l’exploitation d'autrui, l'aggravation de la catastrophe semble vécue sous le prisme de la crise (économique, climatique, éthique, civilisationnelle, sociale, domestique, etc.). Entre ces deux pôles, nombreux sont aussi les groupes qui tentent de s’arracher, par des stabilisations qu’ils savent bien souvent précaires, à l’urgence de la survie.

Que faire en temps de tempête ? Décrire ce qui nous est arrivé, en multipliant les prises, en les documentant. Déplier les problèmes en cascade touchant des situations hétérogènes. Diagnostiquer ce qui a fabriqué l’impréparation de nos pays et en saisir les prix. Voir au fond, à partir des documents à notre disposition ce que « révèle » Covid-19 par les chemins inégalitaires qu’il se fraie.  

Le coronavirus contamine aujourd’hui une planète profondément inégalitaire, marquée par des déséquilibres abyssaux entre le Sud global et le Nord global ont nos pays sont responsables. Il est déjà la figure d’autres catastrophes à venir. Contrairement à nous, il frappe aveuglément. En soi, il est indifférent aux rapports de classe, de race et de genre[7]. Par contre, il circule à travers les infrastructures existantes, il les mobilise à son avantage et il les mord, les reconfigure. De cette façon, le Covid-19 tue selon une politique de la race, de la classe et du genre parfaitement identifiable même si celle-ci se rejoue, à chaque fois différemment selon les situations qu’il rencontre. En effet, les degrés d’exposition aux risques sont, eux, hautement dépendants de ces infrastructures et des rapports de domination qui les traversent (rapports de travail et situations différentielles de confinement, accès aux mesures de protection[8]), avec des allers-retours étonnants puisque y compris « ceux qui nous gouvernent» ont appris, certes selon des rythmes différents, qu’ils pouvaient être contaminés, que les stratégies d’immunisation usuelles (confort, espacements sociaux, indifférences, murs) sont en échec du point de vue d’une sécurité sanitaire qu’ils s’étaient gardés par la production de formes-de-mort pour d’autres exposés, vulnérabilisés, abandonnés, mal ou peu comptés, etc[9] et à laquelle ils s’étaient habitués. En effet, comme l’écrit Norman Ajari, « L’insensibilité est la capacité à infliger des souffrances à un autre humain, ou à en être témoin, sans éprouver le moindre désir de les faire cesser ou de les diminuer. Il s’agit, au sein de n’importe quelle organisation sociale raciste, d’une qualité prisée pour ne pas dire indispensable. La pandémie touche en priorité les plus vulnérables (Noirs, Arabes, Blancs sous-prolétarisés « déclassés »[10]) mais intègre y compris des élites qui se vivaient déconnectées (qui ont organisé leur existence coupée de ceux qui ne bénéficient pas du même degré de protection), y compris dans les milieux les plus protégés, jusqu’aux institutions impérialistes et coloniales qui avaient l’habitude de frapper partout sans jamais en subir les conséquences. D’elles, nous pouvons dire, qu’elles se retrouvent « coronées[11] ». Même les gouvernements les plus réticents (Johnson, Trump) déclarent l’état d’urgence sanitaire. 


 Nos affects à l’épreuve d’un être pandémique. (in)capacités de réponses

La voie de l’insensibilité  

C’est un regard d’abord distant et arrogant qui s’est posé sur la propagation du virus depuis Wuhan, comme si les pandémies étaient des phénomènes dont nous serions immunisés par le soi-disant Progrès de notre temps linéaire ainsi que par la séparation géographique fantasmée avec des mondes, entre sur-être[12] et non être pour paraphraser Fanon, dits « sous-développés », « en voie de développement » et d’autres supposés à la pointe du « développement », ou encore relevant de pratiques alimentaires exotiques (mangeurs de chauve-souris). Une affaire de Chinois… Nous avons parié - ou nous avons fait mine de parier - sur la robustesse de nos infrastructures que nous savions pourtant fragilisées par des décennies de néo-libéralisme.

Dans le courant du mois de janvier et jusqu’à la fin février, nous avons pu lire que le système belge et sa « médecine de proximité » serait de nature à mieux réagir à l’épidémie si elle arrivait. Nous trouvions que, politiquement, le confinement à la chinoise était sans doute le réflexe autoritaire d’un pays qui l’est tout autant. Nous ajoutions aussi que le virus réagirait très certainement mal à des printemps devenus plus chauds et secs. N’avions-nous pas surréagi à la grippe H1N1 ?[13] Toutes ces raisons étaient sans doute en elles-mêmes recevables. Quelque chose arrive-t-il ? Comment ? Quelles sont les atouts d’un espace politique pour y faire face ? Ce faisceau de raison permettait sans doute à la Ministre de la Santé d’affirmer début février, sans avoir alors l’impression de choquer son auditoire, que nous aurions affaire, dans le pire des scénarios à une « grosse grippe » (cf. prise de parole lors du JT de la  RTBF de Maggie De Block 7 février 2020). 

Mais ce récit de la complexité, toujours prompt, en son nom, à sauver les meubles, fait l’impasse sur l’écrasement a priori d’autres sensibilités[14]. L’OMS ne cessait de s’inquiéter, dès janvier 2020, de l’impréparation de nombreux pays à une pandémie qu’elle espérait encore évitable aux conditions de mesures prises : dans le langage d’organisations internationales devant composer au milieu d’intérêts divers, cet appel résonnait comme une mise en garde franche, à moins bien sûr de considérer cette organisation comme trop volontiers « alarmiste », voire trop influencée par les dirigeants chinois. Quant à ceux des épidémiologistes qui annonçaient 800.000 cas possibles en Belgique et des milliers de morts, il leur était renvoyé le qualificatif « d’alarmiste », parfois en mobilisant l’avis de médecins non épidémiologistes, d’ailleurs : puisque nous voyions le risque, nous nous en sortirions mieux. Les bateaux-croisières aux larges de l’Océan Indien n’avaient pas été suffisants à sonner l’alarme quoiqu’ils opéraient déjà un lien entre « eux » et « nous », par l’intermédiaire des loisirs de riches touristes, brûlant les richesses acquises par l’extractivisme : leur mise en quarantaine a semblé inquiétante mais suffisante, minimisant ainsi le pouvoir de ceux-là (comme plus tard ceux des vacanciers-skieurs) à disséminer covid-19[15].

Ce qu’il nous faut pointer ici, ce n’est pas tant le fait que les événements donnèrent tort à ces réactions et de fait, certaines hypothèses n’étaient sans doute pas si farfelues qu’elles nous le semblent à présent (températures, climats, affaiblissement possible du virus, spécificités locales de vie d’un virus, etc. peuvent de fait avoir une influence), non, ce qu’il faut pointer, c’est le caractère systématique et orienté visant à faire taire tout ce qui pouvait nous rendre sensible, alors que cette sensibilité aurait pu s’accompagner d’une véritable préparation, au virus qui arrivait. Il s’agit donc d’en faire le diagnostic tant les mêmes opérations qui ont prévalu à la minimisation peuvent très bien devenir des manières de les absoudre au nom du mot d’ordre refusant de juger le passé à l’aune du présent. Il s’agit donc de saisir maintenant certains des éléments qui ont rendu possibles cette réaction immunologique aux sensibilités exprimées.

Paradoxalement, les processus à l’œuvre dans les pandémies semblent également affaiblir les sensibilités qui permettraient de les combattre. Il ne s’agit pas  d’une fatalité mais d’une redoutable complication, amenée à se répéter encore sous d’autres modalités, comme elle répète elle-même de manière originale ce qui était déjà arrivé à d’autres. De nouvelles pandémies plus dangereuses encore que celle que nous subissons aujourd’hui se préparent déjà à l’horizon du modèle extractiviste et écocide de « plantation » économique et de l’état de nos institutions. Nous ne gagnerons pas la guerre contre le coronavirus - celle-ci n’a d’ailleurs aucun sens (on ne peut ni tuer ni exterminer un virus) - nous devons apprendre à vivre avec ce micro-organisme mondial en organisant des formes transnationales de protection et d’immunité. Après la crise actuelle, il est déjà certains que nous connaîtrons d’autres réémergences que ce soit du Covid-19 ou d’autres maladies par saut d’espèce desquels nous ne sommes pas immunisés. Nos gouvernements d’urgence (en Belgique on parle d’un gouvernement « coronavirus » d’urgence) dans leurs courses à l’auto-confinement vivront encore d’autres formes de contamination du fait des proximités inter-spécifiques de plus en plus grandes : il n’y a d’ailleurs pas que la zoonose sauvage qui peut émerger ; les zoonoses domestiques ou industrielles (pensons aux productions en masse de viandes de poulet) ont déjà montré leur potentiel de production ou de propagation (grippe aviaire).

Êtres pandémiques: milieux de conquêtes.

L’émergence de microbes qui nous tuent ou affaiblissent des organisations sociales qui n’en demandaient pas tant, n’est pas neuve, que ceux-ci résultent des rencontres dues à la chasse ou à la cueillette ou de la production d’un domus néolithique et de son lot de commensaux (souris, rats, etc.). Mais le fait pandémique n’est pas anhistorique, pas plus qu’il n’est uniquement statistique ; il dépend de la rencontre d’un microbe particulier et d’un modèle impérial susceptible de connecter le monde de parts en parts. Les analyses généalogiques des génomes des virus ou bactéries pandémiques globales semblent en faire remonter les traces à la Rome impériale (une variole, vraisemblablement, pour la peste antonine du 2e siècle, peut-être Ebola au 3e siècle, puis peste bubonique avec ses rebonds de 540 au 8e siècle), avec, combinés à des changements climatiques affectant l’Empire, pour effets les fragilisations en cascades d’écosystèmes et d’écologies politiques hétérogènes mais connectées au sein de l’Empire[16]. Là est l’originalité de l’être pandémique : de tels êtres mettent à l’épreuve les temps de réponses politiques (linéaire vs événementiel) ; elles frappent également les différents espaces et régimes politiques concernés de manière plus ou moins spécifiques, à partir de leurs faiblesses pour partie inattendues (routes ou marais, modalités de médecine, prises en charge des morts, modes de subsistance, structure sociale). Depuis, l’histoire des pandémies s’accompagne des histoires de Conquêtes : 1492 et le génocide amérindien, circulations inédites de microbes jusqu’au cœur de l’Afrique en font un compagnon mortel des histoires coloniales, avec leurs effets retours en métropole. Comment ne pas oublier non plus la déforestation intensive, la destruction des éco-systèmes, l’action désastreuse des entreprises polluantes et destructrices de la biodiversité.

De ces opérations de Conquête se nourrissent les sentiments suprémacistes. Quelques mois avant l’une des épidémies romaines les plus mortelles, les célébrations de l’Empire allaient bon train : tant d’éléphants, d’ivoire, d’esclaves, tant de peuples rendus subalternes ou intégrés... Ceci nous concerne. Bien plus tard, autour de 1492, quelques différentiels d’armement, de transport, de système de circulation monétaire (assurances-risques comme formes de capitalisation[17]) et de quelques techniques militaires ont permis les colonisations de l’Afrique, des Indes et des Amériques, favorisé le commerce des esclaves, laissés entendre qu’il en allait des progrès de la civilisation, de l’exploitation enfin fructueuse de terres et de temps. Le Capital les ont rendues désirables, en même temps qu’il grossissait à des niveaux jamais atteints ; en Europe, les industries pouvaient soumettre des éléments qui, idéalement, n’auraient plus qu’à bien se tenir. En tous les cas, est-ce cela qui était opposé par les mots et par la force, effets retour ici aussi, aux récalcitrants.

Il nous est impossible ici d’en retracer toute la généalogie mais il nous semble hautement improbable que ces charges historiques n’aient aucun rapport avec la manière par lesquelles les élites économiques, politiques et culturelles de nos pays, ou celles et ceux qui s’en inspirent, penchent le plus souvent du côté d’un sentiment d’immunité. La force des intérêts économiques ou politiques ne suffisent pas à en rendre compte : ces intérêts coulent par et dans des affects qui, d’ailleurs, peuvent ensuite sembler voiler leurs yeux ou devenir « contradictoires » y compris du point de vue de ces intérêts (crise financière à venir du COVID19, risques de déstabilisation politique). Ceci ne les empêche pas, bien entendu, d’y trouver des voies de recomposition.

Il nous semble aujourd’hui, après plus de trois semaines de confinement (en date du 15 avril 2020), invraisemblable de ne pas relever, à un rang élevé dans ceux qui ont fait l’inaction ou les sentiments d’assurances, cet étrange sentiment de protection que dont l’Europe s’est sentie parée, ici par rapport à la Chine sur qui nous avions l’habitude de projeter nos angoisses épidémiques. Un sentiment d’une supériorité immunitaire acquise (à toutes épreuves) s’est notamment traduit dans nos sociétés occidentales par une sinophobie endémique qui s’est exprimée, dans le courant du mois de février, aussi bien dans des actes de violence ou de ségrégation, que par des blagues racistes ou, de nos jours encore, dans des théories complotistes.

Comment ne pas le porter aux comptes de ce qui nous a rendu incapables d’anticiper la venue du Coronavirus en Europe et d’ainsi éviter d’autres milliers de morts. C’est important de le poser comme ce que les pénalistes nomment « contexte[18] », d’autant que les questions d’affects, coloniales et raciales peinent à exister au sein des universités francophones. Or, cette question est celle qui permet de tracer l’histoire de nos (in)sensibilités. Pour le dire autrement, par sinophobie résultante, suprématisme et habituation à l’insensibilité rendent invisibles un fait fondamental : la zoonose (transmission d’un virus par saut d'espèce) sauvage sort et sortira de plus en plus des plis de la terre au fil des opérations extractivistes auxquelles nous sommes reliés, à des degrés inégaux, pour mener nos vies : directement, par contacts des travailleurs de l’extraction avec de nouveaux microbes et indirectement, par déstructuration des écosystèmes et des modes de vie affectés, obligés de modifier ou d’intensifier des modes de subsistances dangereux. A celles-ci s’ajoutent les opérations industrielles impliquant des échanges interspécifiques entre humains et non humains fragilisés dans ce travail (les élevages intensifs de poulet, par exemple).

C’est d’ailleurs cette (in)sensibilité qui se prolonge aussi au rang des récits comparatifs des premières semaines de l’épidémie en Belgique. La crise sanitaire actuelle et son caractère inédit de par sa forte propagation aux pays occidentaux a eu comme effet de recouvrir la mémoire des épidémies récentes, minoritaires ou non occidentales. Si La Peste , roman ethnocentré[19] d’Albert Camus est devenu le livre le plus vendu, les souvenirs des épidémies d’Ebola[20], comme des épidémies de coronavirus précédentes SRAS (2002-2003) ou du MERS (2013) ont été largement refoulés ; elles ne semblaient pas concerner nos propres vies. Même l’épidémie de VIH, moins contagieuse mais à ce jour plus mortelle, qui se caractérise par un complexe effet-retour en Occident mais qui a d’abord frappé l’Afrique centrale (par l’intermédiaire du travail forcé belge et français, d’apartheid urbains à Léopoldville et Brazzaville, et de larges campagnes de vaccinations, motivées notamment par le maintien de la force de travail et la non contamination en retour des blancs à la syphilis et au pian par exemple, mais pour les Noirs sans soin pour aiguilles et seringues[21]) peine à populariser son histoire, ô combien spécifique, mais ô combien instructives[22] (sans parler des épidémies de paludisme, des voyages atlantiques et esclavagistes de la fièvre jaune, de trypanosomiase, etc.). Il en va de même de la syphilis, ramenée par Colomb à Naples[23], transmise dans toute l’Europe impériale, soignée par le vol de plantes amérindiennes, puis vraisemblablement exportée en Afrique subsaharienne au 19e siècle.

Il nous faudra apprendre à écouter ces histoires qui mettent en relation sciences sociales, biologie moléculaire, bouleversements d’écosystèmes et épidémiologiques.

“Ne paniquez pas!”: un insensible mot d’ordre.

Ce que l’insensibilité fait par rapport à l’extérieur, elle le fait aussi à l’intérieur. La pandémie le rend palpable. Pendant le désintérêt officiel de ce que disaient, ou finirent par dire[24] des experts et médecins Chinois comme Zhong Nanshan, et bien d’autres, l’on a continué à croire, selon la morgue habituelle des modernisateurs, ou fait mine de croire par une sorte de panique froide, que ce qui arrivait aux autres, au-delà des frontières épargnerait l’Europe du Nord. Ont été ridiculisés, chez nous aussi, celles et ceux qui en bas commençaient à s’inquiéter : les mamans, dont les paroles ont été disqualifiées comme autant de craintes de « bonnes femmes », les hypocondriaques[25], etc. « Ne paniquez pas » a été le seul mot d’ordre des élites européennes pendant de longues semaines. Qui va oser ne pas serrer la main ? N’est-il pas en train de paniquer à la manière des dupes éternels, de pauvres crédules ? Quant aux masques, il n’en était pas question s’il s’agissait, y compris dans les institutions universitaires, de tenir son rang, sa ligne de conduite, dirait Goffman ? C’est souvent le personnel administratif d’exécution, féminin notamment, qui a, le premier, exprimé ses inquiétudes et n’a pas craint de « céder » à la panique.

Et après tout, « ne paniquez pas », vous les entrepreneurs, les travailleurs dans la force de l’âge, après tout ce n’étaient que des vieux qui semblaient concernés ; des vieux ou des malades. Qui, parmi les « jeunes » en bonne santé, ne s’est pas senti rassuré par ce terrible énoncé ? La mort en série dans les homes s’est déroulée sous nos yeux. Nous y reviendrons.

Quel effroi de sentir que les aînés n’auraient rien d’important à nous dire.

Bien souvent, nous n’avons eu d’autre choix que d’accorder, en pratique ou dans les âmes selon nos positions sociales différenciées, cette confiance aveugle face au somnambulisme[26] suprématiste de nos gouvernants. Nous avons même été sommés de le faire. Certains, conditionnés à ce que leur confort se paie au prix de la limite du vivable de l’inconfort des autres  – Pourquoi serait-ce donc différent face à une bactérie ? – l’ont accepté avec plus d’entrain que d’autres. Quitte à ne pas réclamer de prises de dispositions politiques (masques, tests, renforcement hospitalier). En Belgique, les masques ont été jusqu’à la mi-avril, par les gouvernements et leurs experts, qualifiés « d’inutiles », à réserver aux « malades » dépistés, les autres ne sachant de toutes les façons pas « s’en servir ».

L’opinion – c’est-à-dire ce qui est construit comme ignorant, à informer ou ici à rassurer car il s’agit de, versatile, s’en méfier – a été découragée de les porter : égoïstes, crédules en proie aux paniques, voire convertis aux comportements « ridicules » d’Asie du Sud-Est étaient alors ceux qui ne les livraient pas au personnel soignant[27]. Sans doute leur usage était-il suspecté de faire paniquer ceux qui en étaient dépourvus. Ou cela revenait à dire qu’ils n’auraient été efficaces que lorsque l’on serait capable de les produire en masse, en perspective d’un déconfinement à venir[28].

Nous avons pourtant été témoins, dès avant le confinement et bien avant les retournements des discours experts, d’abord chez ceux qui ruminaient ou n’avaient pas l’entrain des premiers à accepter les énoncés gouvernementaux (“Ne paniquez pas!”), de bricolages de gestes de protection collectives pendant que le gouvernement décourageait le port du masque (“Ils ne sauront pas s’en servir! ça ne sert à rien!”). Depuis, le port du masque est, par exemple, devenu une des conditions envisagées au déconfinement jusqu’à convertir ceux qui craignaient d’être qualifiés de crédules. L’aérosolisation du virus semble pourtant avoir donné à ces « crédules », une bonne part de raison.

Insensibilités suprématistes, sentiments délirants d’immunité vis-à-vis de non humains virus et mépris pour les inquiets récalcitrants marchent main dans la main. Retournement quand nous devons maintenant convenir que ces affaires avaient déjà le pouvoir de nous en apprendre, de manière utile pour tous.

Aujourd’hui, nous subissons les conséquences, sans en payer l’incommensurable prix, de plus de 500 ans de domination coloniale : insensibilités aux parts d’histoires des points de vue colonisés, mépris pour la plupart des êtres, humains et non humains qui habitent la terre, assignations de populations à la limite de l’être et du non-être. « Nous sommes ceux qui avons vaincu la peste » constitue bien le cri d’un Pyrrhus somnambule qui ne doute de rien, jamais de lui-même. Et maintenant, on ne compte plus les appels modernisateurs promettant, au futur antérieur, le moment où l’on aura vaincu COVID-19, sur le mépris des morts et des humiliations présentes s’ajoutant à celles, passées. Mais c’est aussi au nom de celles et ceux qui se sont montrés sensibles, qui, de manières rapides ont exprimés craintes puis plaintes, qu’il s’agira de retracer les sites de responsabilités. Ceux-ci sont multiples.

Nous ne pouvons pas demander des comptes, opposer et/puis imaginer à partir de rien ou seulement à partir des seules revendications générales comme si toutes et tous nous étions touchés de la même manière, comme si nous étions attachés aux mêmes territoires. Nous ne pourrons le faire qu’à partir du diagnostic, notamment issu des plaintes précises que COVID-19 fait littéralement exploser. Il s’agit ici de documenter ces situations, de permettre à ces plaintes de continuer à exister dès maintenant et dans les opérations de déconfinement et leurs velléités de retour à la normale, lorsqu’il s’agira de demander des comptes et/ou d’imaginer des transformations sociales sur base de celles que COVID-19 a aussi rendu possibles. Si tout n’a pas été « pour le pire », c’est en vertu de réactions différenciées et parfois surprenantes[29].

Il n’y a pas, cela se saurait, une grande classe homogène déjà prête à la lutte mais des gens diversement affectés et attachés. D’ici et en en passant et jusqu’à des continents différents. Aux prix d’humiliations différentes. Tout ceci ne s’articulera pas si on ne prend pas le temps de les énoncer, de les décrire précisément car on ne pourra pas se passer de ces diagnostics. Ne faisons pas semblant d'être dans le même bateau de la même manière. Les plaintes qui remontent au contact de COVID-19 n’exigent pas toutes le même traitement. Parmi tous les opposants au capitalisme, nos exigences de changements sont différentes car elles se vivent depuis des situations hétérogènes.

C’est le sens que nous donnons ici au terme de « doléances ». Ce terme recouvre plusieurs propositions politiques, à commencer par celles qui font référence aux derniers « Etats Généraux » de 1789 réunis par Louis XVI : là ce dispositif de l’Ancien Régime intensifia, bouts par bouts, une situation qui allait rapidement devenir révolutionnaire. Il semblerait que le président Macron l’ait mobilisé quand, en réponse au mouvement des Gilets Jaunes, il proposa de sillonner les conférences nationales qu’il organisait autour de questions générales. On y recueille alors des avis ; une proposition et « en même temps » la proposition contraire ; puis le destinataire présidentiel propose la synthèse de ces écoutes « en même temps ». Ce n’est pas le sens que nous proposons et ce n’est pas ce qui convient à COVID-19. COVID est ce qui arrive ; il produit des effets. Au rang de ces effets se diffusent des plaintes qui existaient déjà. Elles existaient mais à l’état de simples « faits divers ». Des débuts d’enquêtes se publicisent posant la question de ce qui arrive, de comment on en arrive là, de quels sites de responsabilité cela dépend. C’est alors que les « faits divers » raisonnent autrement. Nos sciences sociales sont susceptibles d’amplifier ces terrains qui naissent littéralement si nous considérons enfin que les terrains ne sont pas disponibles mais se relaient à partir de ces cris et de ces idées, voire de ces micro-transformations, en en prolongeant la portée de ceux auxquels nous pouvons nous rendre sensibles. C’est parce qu’il y a relai que le terrain ne peut être délimité à l’avance pas plus qu’il ne se prête, par avance à tel ou tel arsenal d’hypothèses préalables qui auraient déjà plié le jeu.

 Faire enquête de ce qui empoisonne maintenant, documenter les situations, y compris les propositions alternatives qui les habitent, permettra peut-être de contribuer à faire sentir par quoi l’on est tenu, ce qui, précisément relève de l’intolérable en vertu de quoi et pour qui, avec quels moyens de résolution ou de réparation. Des doléances pour rassembler, constituer des matériaux, porter plaintes, exiger des comptes, réseaux par réseaux, segments par segments. Plaintes et responsabilités sans lesquelles, l’enquête ne resterait qu’une folle abstraction, sur le dos des morts, des malades, des exposés. Nous allons maintenant tenter, à partir de ce que nous avons déjà reçu, un premier recensement de ces épreuves, incomplet, nécessitant à chaque fois plus de précisions que ce que nous rapportons, nécessitant aussi l’ouverture d’autres chapitres. 

Il est temps, le Covid-19 est venu sonner l’alarme.    

 

[1] Voir à ce sujet, Bruno Latour, Où atterrir? Comment s’orienter en politique? La Découverte. Il s’agit de se rendre capable de décrire ce par quoi nous sommes tenus (et mal tenus, voire empoisonnés), ce à quoi nous sommes attachés, et ce qu’impliquent comme ensemble d’ajustements multilocaux, nos propositions de transformation. Notre réappropriation du terme est présentée en fin de première partie.

[2] L’ensemble de ce texte a bénéficié d’interventions, d’encouragements, de contributions, de remarques ou de franches critiques et des impulsions de Nordine Saïdi, Véronique Clette-Gakuba, Didier Debaise, Katrin Solhdju, Isabelle Stengers, Yann Mouton, Meike Brodersen, Marion Jacot-Descombes, Daniel Tanuro, Fleur L’Heureux-Courtois, Graziella Vella, Nicolas Prignot, Serge Dalla Piazza, Natasia Hamarat, Alain Jamar, Khadija Senhadji, Marianne Van Leeuw-Koplewicz, Benedikte Zitouni. La liste est appelée à s’allonger, nous l’espérons.

[3] Ces politiques d’austérité se sont accompagnées, dans les années 80-90 d’une remise en cause des stratégies horizontales de politiques de santé mondiale, qui incluaient notamment dans les pays en voie de développement, une attention particulière aux maladies infectieuses et à leurs modes de traitement. Voir Jean-Paul Gaudillière, « Covid-19 et santé globale : la fin du grand partage ? », AOC. Elles ont signifié, en Europe, une chute drastique du nombre de lits au sein des hôpitaux : new public management.

[4] Une série de statistiques, y compris à « gauche », ont circulé, et circulent toujours, relativisant la mortalité de COVID-19. Elles ont la caractéristique de s’ébaucher à l’échelle mondiale lissée et de ne pas prendre en compte les morts indirects par surcharge hospitalière. Dès que l’on rapporte ces statistiques à une zone où se déploie activement la pandémie – la Lombardie, par exemple – COVID-19 tue plus que la grippe et plus que la route. Par contre, il est vrai que, dans les régions du monde les plus pauvres, il ne fait que s’ajouter à la malaria et aux questions de malnutrition, en amplifiant les effets vraisemblablement cependant. Les réactions « de gauche » ont été tardives, à l’exception notable de la gauche trotskyste belge.

[5] “Des faits et des chiffres : inégalités sociales de santé”, Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l'exclusion sociale : il existe un lien entre pauvreté et incidence de la tuberculose qui est lié à la sous-alimentation, à la surpopulation, à un renouvellement insuffisant de l’air ambiant, ainsi qu’à de mauvais équipements sanitaires. Sur le plan géographique, on observe également une corrélation avec l’urbanisation (Bruxelles, Liège, Anvers et Charleroi). L’incidence se concentre au sein de groupes à risques spécifiques, comme les demandeurs d’asile et les sans-abris. Par ailleurs, en Europe, 2,5 millions de personnes vivent avec le VIH (virus de l’immunodéficience humaine), dont un tiers l’ignore. Plus de 28 millions de personnes sont atteintes d’hépatite virale, dont seule une minorité diagnostiquée et encore beaucoup moins, traitée (3,5 % des hépatites C, p. ex.). Se pose aussi ici la question entre le coût des traitements thérapeutiques et la possibilité de remboursement, ainsi que d’accès aux soins. Pour ce qui concerne l’hépatite C, la maladie se guérit relativement bien, mais le coût du traitement par patient s’élève à quelques dizaines de milliers d’euros. Ce n’est que très récemment que le remboursement à été élargi à toutes les personnes infectées par le VHC. 

[6] ​Achille Mbembe, ​Brutalisme​, La Decouverte. Dans “Le droit universel à la respiration”, par rapport à cette crises sanitaire, Achille Mbembe se demande si le coronavirus, en s’attaquant à notre respiration, ne serait-il alors que le nom rendant visible tout ce qui sur la longue durée du capitalisme aura confiné des races entières à une respiration difficile, à une vie pesante,

[7] Cette indifférence du virus devra faire l’objet d’études virologiques approfondies. Il semble que les hommes soient plus exposés à la mort par covid sans que l’on sache s’il s’agit d’une prédisposition de sexe ou d’une combinaison plus complexe. D’autres éléments seront à analyser en termes de génétique des populations.

[8] Alors que la plupart des Etats européens rationnent les tests aux cas les plus graves, y compris pour le personnel hospitalier, nous découvrons chaque jour, des “positifs” peu symptomatiques lorsqu’ils occupent des positions économiques, culturelles, politiques jugées importantes.

[9] Norman Ajari, La dignité ou la mort. Ethique et politique de la race, La Découverte.

[10] La notion de blanc déclassé renvoie aux « petits blancs » de France et au White Trash US :  http://indigenes-republique.fr/les-beaufs-et-les-barbares-sortir-du-dilemme/.

[11] Réservons le terme “coroné” à la soudaine sensation d’une brutale perte d’immunité. Elle s’accompagne d’un vent de panique qui ne s’accompagne pas d’une tentative d’activation de ressources collectives éventuelles. Le terme s’applique à ceux qui nous gouvernent comme à la jeunesse blanche branchée faisant valoir son droit aux parcs et aux derniers verres en terrasse. Nous pouvons dire que nous avons, également et à des degrés divers, été atteints.

[12] On peut peut-être ici aller outre la formulation de Fanon en parlant de « sur-être » tant la vision linéaire du progrès humain et scientifique qui est consubstantielle à la modernité blanche semble se présenter comme hors « réalité biologique », immunisé en nature des microbes, comme si les Blancs avaient le pouvoir de surplomber cette réalité. Merci à Khadija Senhadji pour cette mention.

[13] La destruction des stocks de masques FFP2 et son renouvellement est également la conséquence de l’absence de transformation des cadres politiques d'appréhension des troubles épidémiques. Après la tempête H1N1, le retour à la normalisation néolibérale n’a entrainé aucun changement prospectif. Ce qui explique qu’à l’arrivée de Covid-19 il n’existait aucun plan pandémique de disponible.    

[14] Pour ne parler d’abord que des sensibilités institutionnelles, au retour des vacances de fin février, le 01/03/2020, le bourgmestre de la commune huppée de Woluwé Saint-Lambert, Olivier Maingain se trouve accusé de « faire cavalier seul », d’agir de manière désordonnée, voire d’agir de manière disproportionnée, lorsqu’il tente, au nom de ses compétences municipales, de restreindre l’accès à certains espaces de rassemblements sportifs et culturels.

[15] Ce qui arrive aux riches ne peut en rien nous rassurer face à un être pandémique. C’est minimiser leur être-vecteur.

[16] Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome.  La Découverte. Nous devons aussi la précision de ces récits à la paléogénétique et, mais c’est ici une autre histoire, aux …glaciologues et dendrochronologues. L’Empire fut en même temps confronté à la fin de l’Optimum Climatique Romain, aux effets inattendus et différenciés selon les écosystèmes variés qu’il abritait.

[17] Voir Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. La Découverte.

[18] Il ne s’agit pas du « contexte extérieur » cher aux sciences sociales lorsqu’elles veulent se débarrasser d’un problème d’articulation. Il s’agit plutôt de circonstances qui habitent la situation, non directement qualifiables juridiquement mais susceptibles d’influencer le sens des jugements.

[19] Ce roman peine lui-même à rendre compte des épidémies qui ne semblent pas menacer les vies occidentales puisque le regard de l’auteur reste essentiellement eurocentré (l’expérience des indigènes algériens confrontés à l’épidémie y est tout simplement absente). Merci à Khadija Senhadji pour cette mention.

[20] Des chauves-souris et des hommes, le roman d'Ebola de Véronique Tadjo

[21] Allers-retours qui se caractérisent par le passage d’un chimpanzé à un humain au début du 20ème siècle au Congo (conséquence du modèle colonial extractiviste belge), puis en toute vraisemblance, contamination parentérale absolument nécessaire au VIH humain, sous l’effet de la chasse systématique à coups de seringues usagées au pian ou à la syphilis alors menaçantes pour le système colonial belge et français, avant de s’épanouir dans le travail forcé et l’apartheid de Kinshasa, pour plus tard, migré à Haïti et dans la communauté homosexuelle ouest-américaine.

[22] Jacques Pépin, Aux Origines du Sida. Enquête sur les racines coloniales d’une pandémie. Paris, Seuil, 2019 (fr), traduction de The Origins of AIDS, Cambridge University Press, 2011.

[23] Samir Boumediene, La colonisation des savoirs, Une histoire des plantes médicinales. Les éditions des mondes à faire.

[24] Ces experts et lanceurs d’alerte n’ont pas vu leur parole directement prise en compte, c’est un fait, vraisemblablement également motivé par des considérations économiques et politiques : Wuhan est un important centre d’activité à l’échelle locale et mondiale. Il n’empêche que ceci ne peut avoir pour fonction de dédouaner « nos » responsables, ou de faire à la Chine, la morale au nom des Droits Humains. Des mots sont arrivés au tournant de l’année et nous n’en avons rien fait, plus aptes à commenter la politique chinoise que d’envisager nos modes de réponses, en oubliant par ailleurs combien nos économies et certains de nos conforts dépendent des productions chinoises.  

[25] Les hypocondriaques d’entre nous à l’imagination spéculative (particulièrement active en temps de pandémie) réclamons le titre provisoire tant convoité de “sorcières” par temps de prolifération sauvage du virus.

[26] Le somnambulisme est un trouble avec lequel vivent ceux qui en sont atteint. Il ne leur viendrait cependant jamais à l’idée d’organiser leurs vies en situation somnambule. 

[27] Il nous a été dit et répété de les réserver au personnel hospitalier, comme si les masques de chantier qui traînaient dans nos caves leur étaient en droit destinés, alors que nous avons vu, dans la première semaine d’avril, 3 millions de masques FFP2 « chinois » renvoyés à l’expéditeur pour « non-conformité ».

[28]  Ces masques sont maintenant envisagés comme condition du déconfinement comme le souligne ici Marius Gilbert:

https://parismatch.be/actualites/387096/coronavirus-a-t-on-minimise-des-risques-previsibles-les-reponses-nuancees-de-marius-gilbert

[29] Pour en donner un simple exemple, l’ABSYM, syndicat très corporatiste des médecins, habituel grand défenseur des honoraires médicaux élevés et du numerus clausus, est aussi, par son porte-parole, l’un de ces acteurs qui ont sonné l’alarmes en termes d’équipement médical et d’impréparation gouvernementale.

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