Documenter les plis de Covid-19 (2/3). Epreuves et Documents

Cette deuxième partie entame le tour de situations, secteurs par secteurs, mordues par Covid-19, ce qu'elles révèlent et les propositions situées de transformation sociale qui accompagnent ces morsures. Contacts pour prolongements: martin.vanderelst@uclouvain.be, Elsa.Roland@ulb.ac.be, David.Jamar@umons.ac.be

Épreuves et documents.

Traitements : des lointains pas si lointains.

Épreuves de la pandémie dans une ville postcoloniale

L’ « opinion » n’est pas, à Bruxelles et dans les villes belges, homogène. Nos villes sont traversées de territoires interconnectés par-delà le territoire national : il est aujourd’hui crucial d’en prendre la mesure. Avons-nous idée de ce que ces histoires charrient ?

Les descendants des colonies belges éprouvent la pandémie, non comme une nouveauté mais comme un retour de scénarios déjà éprouvés. La propagation du virus en Afrique est relayée sous la forme apocalyptique de la « chronique d’une mort annoncée », avant peut-être de se mettre à craindre des effets retours venus de ces migrations. En témoigne le sort réservé aux binationaux Rwandais, Marocains ou Burundais ou aux Belges d’origine congolaise présents sur le continent africain. Si les citoyens belges ont été très rapidement rapatriés, parfois en jouant des coudes diplomatiques, comme s’il s’agissait du « corps sacré » de la nation, l’Etat ne s’est pas pressé. Il a fallu attendre le 13 avril 2020 pour que les 38 binationaux Belges et Burundais soient rapatriés[1] et plus encore pour les Belgo-Marocains. De manière plus générale, ce sont les inquiétudes des Afrodescendants face à Covid qu’il s’agit de s’intéresser aussi, inquiétudes diasporiques qui concernent dès lors également ce qui se passe sur le Continent. Nous risquons sans cela, - nous pouvons maintenant l’éprouver plus directement qu’hier -, d’en payer tous, les conséquences.

Or sur base de d’expériences épidémiques antérieures (Ebola, VIH, paludisme, tuberculose, etc.) dont les récits nous ont tant manqué, les différents pays africains se préparent et, contrairement à ce que nous avons fait, anticipent pour certains[2], mais manquent cruellement d’outils de dépistage et de soin[3], contrairement aux institutions chinoises. Nous ne savons pas, aujourd’hui, ce que sera le destin de la pandémie en Afrique mais nous avons à prendre les inquiétudes des concernés au sérieux.

Avec la crise sanitaire mondiale, les déséquilibres Nord-Sud sont en train d’atteindre un degré inédit. Le monde s’est lancé nous dit-on dans une course aux traitements ou vaccins. L’investissement budgétaire est parfois soudain et colossal (des milliards de dollars aux USA, par exemple), laissant entendre que le lien entre financement et réussite serait mécanique.

Vaccins et traitements: des controverses à compliquer

Le vaccin suppose de connaître l’agent pathogène, de comparer des potentiels candidats et de procéder à des essais sur de vastes populations : 1000 dollars par Américains ou Européens cobaye, nettement moins en Afrique, raison pour laquelle sans doute, au nom de systèmes de santé affaiblis, des voix cherchent à les tester, là. Se pose donc sérieusement la question de savoir sur qui serait testé le vaccin du BCG contre le coronavirus[4] si l’on ne veut pas perpétuer le geste de faire à nouveau des populations africaines des populations-tests, révélant, mais cette fois au vu et au su de tous, l’envers obscur des politiques de la modernité hygiénique : logiques raciales, appareillage coercitif ou dissuasif, exposition et exploitation des corps vils[5] dans une perspective de (re)mise en ordre du monde. La question des conditions de ce que l’on ferait là-bas, ne peut que revenir violemment ici, par le Sud du Nord. Eviter l’humiliation et la damnation là-bas serait peut-être une manière de ne pas rendre impossible les articulations minimales des villes européennes et de leurs habitants.

Par ailleurs, s’il ne s’agit pas de nier les effets bénéfiques possibles des vaccins, l’idée d’un miracle vaccinal risque d’entretenir le rêve d’une immunité réservée, simplement parce que sa production en masse risque bien de ne s’adresser qu’aux gouvernements pouvant se le payer. L’une des caractéristiques d’un vaccin est en effet son caractère ciblé et spécifique, d’autant plus susceptible d’être breveté par l’une des nombreuses spin-off ou par les laboratoires pharmaceutiques qui en achèteraient la formule.

Cette dernière remarque concerne également les traitements. Traiter une maladie ne signifie pas nécessairement une réussite totale et garantie mais des formes d’amélioration possible. Une autre possibilité, en réalité concurrente (d’autres acteurs sont concernés), est donc de tester des traitements qui amoindrissent la charge virale, plus efficace a priori en début d’infection. Ceci suppose d’avoir les capacités de dépistage ; le plus tôt aurait été le mieux. Il s’agit par exemple de la chloroquine que l’on pourrait produire à relativement grande échelle ou du Remdesivir.

(Cette partie a été rééditée le 24 avril 2020. Le recul permet de resserrer l’argument à ce qui en était l’essentiel : la nécessité de repenser la question de la vérité des soins.)

Administrée en début de maladie, la chloroquine aurait, à certaines conditions de prudence, des effets. Son administration est bloquée, non seulement par le manque de tests de dépistage, mais aussi par l’étrange habitude d’homologuer les médicaments, quelle que soit la maladie, selon les protocoles « en double aveugle ». Cet argument - n’est vrai que ce qui passe la rampe de cette chasse aux placebos -   renforce le pouvoir conventionnel des grands laboratoires s’arrogeant, contre d’autres praticiens, le droit exclusif de la « vérité» (lucrative) du soin – les tests en double aveugle sont la signature-sérieux que peuvent se payer de grandes entreprises contre d’autres - , se fait au mépris d’une analyse pragmatique de ce qui arrive aux cohortes de patients à l’hôpital en situation pandémique[1], à propos de maladies infectieuses dont on peut contrôler l’évolution de la charge virale. Qu’il y ait pu avoir, dans un premier temps (janvier, par exemple) des doutes sur un traitement en Chine comme en Europe n’est pas en soi une mauvaise nouvelle mais qu’après l’obtention de résultats cliniques (disponibles dès février, en mars), certes partiels une condamnation a priori soit jetée sur un traitement au nom de l’absence d’étude randomisée renvoie des virologues de Chine (Chen Caixian), mais aussi de France (Raoult), a priori au placard des « charlatans », c’est-à-dire des figures accusées d’entretenir la crédulité des opinions. Le double aveugle n’est pas tenable, contrairement bien entendu aux suivis des cohortes de traitement, à la recherche de précision des usages, à son adoption conditionnée ou à sa mise à l’écart progressive. Face à un nouveau virus pandémique, c’est de cela que nous avons besoin. Ajoutons encore que la peur d’avoir tort a semblé l’emporter, dans les discours du moins, sur le risque d’avoir soigné.

Plutôt que de faire porter le destin du soin sur une forme de vérité mal copiée des sciences expérimentales qui s’effectue sur la disqualification d’une expérience de la maladie considérée comme trop subjective, singulière, située (au risque d’abandonner des formes de traitement souvent vitales), ne s’agit-il pas écouter davantage tous les praticiens du soin des maladies infectieuses  [7]

En temps de pandémie, l’épistémologie du mépris est coûteuse en temps et le temps, coûteux en morts. L’enquête pourra se contenter ici de retracer les chemins de la surdité autant que les voies des évidences épistémologiques des Etats et de l’industrie. Mais elle devra le faire en comparant les modes de réaction différenciées d’un pays (la France) à d’autres (le Maroc, par exemple, qui prescrit la chloroquine, en l’absence de tests, sur base de diagnostics cliniques).

En tout état de cause, la concurrence fait proliférer les techniques mais restera la question de savoir sur quels groupes épidémiologiques elles seront majoritairement profilées (spécificités biologiques et sociales[8]), pour quels genres d’acheteurs, au nom de quels brevets ? Seront-ils biens communs ? Qu’en est-il des réseaux de laboratoires et d’échanges internationaux de savoirs qu’ils nécessitent ? Symptomatique à cet égard, la course à la chloroquine, dérivé de la quinine, exportée suite à la colonisation des Indes Américaines (écorce de Quinquina, Pérou), médicament utilisé dans le traitement du paludisme en Afrique. Soigner le coronavirus à la chloroquine impliquerait une diminution des stocks du produit. En l’absence de prise en compte de ce que la chloroquine soigne par ailleurs (le paludisme en Afrique, par exemple), l’OMS redoute qu’elle soit utilisée avant tout par les pays riches, au détriment du continent africain. Or la commercialisation thérapeutique de la chloroquine, par exemple, dépend des capacités industrielles et des politiques de brevets appuyées sur la propriété privée des savoirs.

Une association étonnante entre ONG, Etat sud-africain, associations de séropositifs, tenants des logiciels libres, universitaires et chercheurs avaient réussi à rouvrir cette fatale boîte noire, à propos de la production des anti-rétroviraux génériques dans le cadre de la lutte contre le SIDA.

Il est urgent en ces temps de pandémie, d’apprendre à écouter les propositions de ceux qui cherchent à déjouer les logiques de Big Pharma. Articuler épistémologie des traitements et connexions internationales semble cette fois nécessaire plutôt que « charitable ». Ces réponses nécessitent que l’enquête articule ici des acteurs de continents et de pratiques différentes, allers-retours dont les diasporas sont expertes ! Des moyens de recherches pluridisciplinaires doivent y être consacrés.

COVID-19 et les frontières de l’Europe : une insensibilité à fissurer.

Une urgence absolue: désemmurer!

Partout ailleurs, il est à craindre que les mesures de confinement, en l’absence de dépistages et de traitements, ne se traduisent, par un renforcement des frontières internes et externes à l’Europe. Frontex tue, tant et plus. C’est inefficace en termes de luttes contre une pandémie mais susceptible de réactiver un sens hygiéniste au national-nativisme. Pour l’extrême-droite, la suspension de l’espace Schengen devient une occasion d’accomplire le geste souverainiste (pour le Vlaams Belang, l’incurie sanitaire néo-libérale, à travers la propagande sur la fermeture de centres croix-rouges “profit” de logements pour migrants, réactive le vieux slogan souverainsite “protégez nos gens d’abord). Les néo-libéraux redécouvrent, quant à eux, les bénéfices de l’immigration économique choisie, à travers l’usage utilitariste des demandeurs d’asile (désormais non expulsables) en tant qu’armée de réserve conjoncturelle et temporelle[9]. Sont concernés les réfugiés et les 100 000 sans-papiers de Belgique dont une toute éventuelle réouverture de la question politique des régularisations semble disparaître des radars.

Au Portugal, par contre, en situation de pandémie, les droits de demandeurs d’asile ont été prolongés et, au moins provisoirement, renforcés (notamment à travers un revenu d’allocation spécifique) : c’est donc possible et témoigne contre ceux qui s’y refusent.

Dans nos villes, l’une des réactions à COVID-19 a été l’annulation des demandes d’asiles, activité visiblement jugée “non essentielle”[10]. L’espace Schengen a été suspendu entre les pays européens : l’on contrôle tout un chacun aux frontières.

Pour les candidats réfugiés, l’espace Schengen n’existait déjà plus. En Belgique, par exemple, avec la fermeture du camp de réfugiés de Calais, la frontière de la Flandre avec la France a donné lieu à des opérations policières (Médusa) de refoulement des réfugiés. Cette traque aux migrants s’est ensuite étendue à l’ensemble des réseaux autoroutiers et de chemins de fer, faisant de ces espaces de véritables postes frontières intérieurs. La suspension de l’espace Schengen à laquelle a donné lieu la pandémie de Covid-19 en Europe était donc déjà à l’œuvre dans les politiques mortifères et meurtrières de traques aux migrants. Ne nous réjouissons pas de cette généralisation de ce qui concernait les autres y compris à ceux qui soutenaient ces politiques ou y étaient indifférents, tant les opérations de répression actuelle pourraient annoncer une situation aggravée, notamment pour réfugiés et sans papiers, dans une acceptation plus générale de ces opérations.

Les routes migratoires menant, au péril de leurs vies à nos villes, ainsi que la situation aux frontières externes de l’UE sont durement frappées par la situation COVID-19. Sur les îles grecques, le coronavirus limite les déplacements, et entraîne une multiplication de pratiques illégales auxquelles quasiment plus personne ne prête attention ainsi que des risques sérieux de déportation vers la Turquie. Les opérations de sauvetage en Méditerranée ont également été suspendues. Nous ne savons désormais plus rien du drame humanitaire qui s’y déroule. Avec la guerre en Syrie, l’Union Européenne a réalisé un accord cynique avec la Turquie pour confiner les réfugiés à l’extérieur de l’Europe. Les accords de Dublin, ont également permis une destruction progressive de la Convention de Genève en faisant porter le poids de l’asile aux pays du sud de l’Europe, comme l’Italie. A l’aube de cette pandémie, nul ne peut oublier la fermeture des frontières européennes aux réfugiés syriens, afghans, iraniens et irakiens, ni les attaques des gardes-frontières grecs considérés par le Conseil de l’Europe comme le « bouclier de l’Europe ». 

Nul ne sait aujourd’hui ce qui adviendra de cette fermeture des frontières intra et extra-européennes mais, sans une forte opposition, elle ne pourra que radicaliser le spirale souverainiste et nationaliste dans laquelle nous étions déjà emportés.

Le coronavirus semble traverser facilement les frontières nationales. Comme d’autres questions de circulation qui doivent être traitée en pandémie, la frontière comme lieu de passage devrait être, plus que jamais, non un mur mais un lieu de soin et d'attention partagée. Des endroits où on accueille collectivement les problèmes posés par la circulation du virus plutôt qu’un non lieu. Une telle politique des frontières ne devrait-elle pas convaincre jusqu’à nos ennemis politiques qu’en la matière il n’y aura pas d’immunité collective hors des régularisations. Quels autres principes de droit international et de ce qui reste du droit d’asile sont bafoués sous COVID ?

La résurgence des frontières pour « tous » a des effets catastrophiques dont devraient convenir les tenants de l’UE. Depuis le début de la pandémie, les Italiens ont également été laissés seuls face au virus et à la terrible crise sanitaire qui en découle, révélant un projet européen avant tout économique et budgétaire. Nous, leurs voisins, les Européens du Nord avons continué à vivre comme si de rien n’était.

Cultiver la mutualisation des dettes.

Mais voilà, le nez sur le danger, lorsque le nombre de morts montait en Italie et que les premiers cas étaient signalés en Belgique, nombre d’âmes aux habitudes immunitaires ont cru bon de répondre à la proximité physique par le vieux racisme contre des Italiens supposés indisciplinés, irrationnels et désorganisés.

Il aura fallu que la pandémie frappe durement la France puis l’Allemagne pour que les lignes commencent à bouger. En quelques jours l’Italie, la France et l’Allemagne décident de mutualiser les dettes des pays membres de l’UE, la BCE lance un plan de 750 milliards d'euros. Le 23 mars 2020, les 27 ministres des finances décident de suspendre le « Pacte de stabilité et de croissance » (qui imposait de maintenir le déficit en dessous de 3 % du PIB et la dette publique sous les 60 % en activant la « clause de suspension générale »). Si l’enjeu de ces mesures est prioritairement de rassurer la santé des marchés et non la santé des populations européennes les plus éprouvées, si des pays réticents semblent jouer leur viabilité économique contre leurs voisins[11].

Il s’agira de relancer, d’appuyer, par tous les moyens possibles, à partir de décisions inédites de mutualisation de dettes à amplifier, les oppositions aux formes « as usual » de relance, en ce compris vis-à-vis des pays tiers. Par ailleurs, les plaintes italiennes pourraient bel et bien être recevables devant les instances européennes, politiques et/ou juridiques.

Nous savons que les politiques d’insensibilité de la modernité conquérante (systémique depuis la colonisation des Amériques), renvoyant dans la zone du non-être, de la non-existence, une partie toujours plus significative de l’humanité, ce pour tenter de la dominer, de l'exploiter, de l’arracher à sa culture et aux ancêtres, en toute impunité[12] se sont déjà retournées contre des formes d’articulation des savoirs en Europe : l’articulation collective de sens en commun y a été, effet retour, malmenée[13]. C’est sur fond de destruction des mondes non-européens que nous avons fabriqué notre sentiment de supériorité, que nous avons instauré un temps linéaire dont nous serions l’éternelle avant-garde. Tournés vers un avenir radieux à conquérir, nous avons laissé s’amonceler les cadavres et les ruines.

Ce n’est pas en détruisant les solidarités intra-européennes même si nous en connaissons le prix payé par d’autres que l’on cultivera des affects susceptibles de s’articuler à ces autres, dans le Sud ou le Sud du Nord. En effet, dans cette crise sanitaire, le maintien, voire le renforcement, des frontières nationales a comme conséquence principale d’aggraver encore davantage les inégalités exponentielles produites par la dette des pays les plus pauvres auprès des pays les plus riches. En régime néolibéral, les frontières sont des amplificateur d'inégalités, que ce soit à l'intérieur de l'Europe (entre les pays du sud comme l’Espagne ou l'Italie et les pays du nord comme l'Allemagne ou la Hollande) mais également d'une façon plus dramatique entre les pays du nord global et du sud global.[14] Piketty, dans la vaste enquête qu’il restitue dans “Capital et Idéologie”, montre bien que la « libre circulation » des biens et des capitaux (qui s'est mise en place à l'échelle mondiale à partir des années 1980) s’est déployée en dehors de tout objectif fiscal et social, comme si la transnationalisation des échanges pouvait se passer de recette fiscale, d'investissement éducatifs, de règles sociales et environnementales, réduisant ainsi considérablement la capacité des Etats à choisir leurs politiques sociales et fiscales. La contradiction la plus violente entre le mode néolibéral de la mondialisation des échanges et les fantasmes national-nativistes concerne la question de la libre circulation des personnes, qui de facto est instauré comme le seul point de débat autorisé.

En suivant les perspectives avancées par Piketty (2019), l’annulation des dettes des pays les plus pauvres à l’égard des pays les plus riches (comme le demande par exemple Emmanuel Macron à l’égard des pays africains) pourrait constituer l’occasion d’engager une réflexion vers des formes nouvelles de social-fédéralisme et notamment par l’instauration d’assemblées transnationales concernant la prise de décision concernant l’instauration de “biens communs globaux” comme le climat, la recherche, la justice fiscale globale, la politique de santé et d’accès aux traitements efficaces (comme devrait l’être la mise en place de médicaments et de vaccins contre le Covid-19).[15] Des formes de prélèvement exceptionnels sur la propriété privée (telle qu’historiquement elles ont été mis en place à l'issue des conflits de 1914-18 et 1939-45)[16] pourraient être envisagées pour contribuer à éteindre rapidement les dettes publiques.

Les formes nouvelles de coopérations transnationales ne constituent pas de réponses méta-politiques sur lesquelles il serait possible de s’entendre par la libre délibération mais elles peuvent constituer des réponses politiques à la fuite en avant vers la concurrence de tous contre tous que nous préparent les formes néo-libérales de déconfinement ou la remise en cause social-nativiste des échanges. Ces pistes de mutualisation ne se réduisent pas à une charitable redistribution. Elles sont susceptibles, comme propositions, de faire penser  en cascades.

Répliques de la pandémie en Belgique. Empoisonnements, plaintes, débordements

En toute logique complètement dépassé, le gouvernement belge a été contraint de confiner la population et de fermer les secteurs « non essentiels ». Mais les conséquences débordent de toute part. Nous en débutons le relevé ici bien que nous ne puissions pas le faire seuls.

Mise à mal du compromis libéral belge.

Généalogie d’une incapacité constitutionnelle

A travers cette politique du confinement, l’Etat néo-libéral semble avoir en réalité rejoué un geste archaïque, une « forme caricaturale de la figure du biopouvoir » dit Latour. Se découvre ainsi le gouffre immense entre les demandes de protection contre la mort et la réalité de l’Etat dont l’incurie d’approvisionnement en matériaux de protection (masques, gants, blouses, lits, etc.) est l’indice le plus frappant. L’hôpital est devenu – suivant les mots d’ordre du Just In Time – une institution plus faible : diminution du nombre de lits par le renvoi au « domicile », externalisant certaines formes de soins auprès de prestataires de services variés et déstockage matériel (les millions de masques FFP2 détruits en 2018 et non remplacés). L’Etat libéral semble capable de forcer la population au confinement mais demeure tragiquement incapable de produire les moyens de nous protéger, à l’encontre de toutes les recommandations de l’OMS. Dans ce contexte de pénurie organisée, le modèle hollandais, et auparavant anglais, pariant dans un premier temps (jusqu’à la fin mars) sur une « immunité collective », a été présenté comme une sorte de repoussoir. Or sans masques, ni autres formes de protections, il faut bien dire que les supermarchés, les transports en commun, les espaces confinés des prisons et des homes, les chaînes de production et de distribution ainsi que les hôpitaux constituent de nouveaux clusters de propagation du virus.        

Depuis la fin du XIXe siècle nous vivions sous la gouvernementalité d’Etats pour qui la garantie d’une force de travail conditionne la protection des populations contre les épidémies. Contrainte de devoir arrêter la production, une crise de gouvernementalité biopolitique nous replonge à la formation de l’Etat belge en 1830 ainsi qu’au paradigme de la « défense sociale » mis en place fin du 19e siècle. En effet, la structure constitutionnelle de l’Etat belge depuis 1830 – comme l’ont bien noté Marx et Engels dans Belgique, État modèle du constitutionnalisme continental – s’est établie sur la reconnaissance juridique de la « libre concurrence » et de la « liberté du travail ». Les libertés individuelles et économiques sont garanties par l’Etat libéral tandis que l’Etat gendarme (L’Etat de police comme dit Foucault) se charge du maintien de la production par la répression. Avec le paradigme de la « défense sociale » (élaboré dès le début du XIXe par des juristes comme Ducpétiaux, fondateur des prisons cellulaires en Belgique, puis appliqué aux institutions disciplinaires) l’Etat gendarme se fait plus paternel : protéger, contrôler et intégrer les plus « vulnérables » et discipliner et réprimer les individus considérés comme dangereux. En réponse également aux luttes sociales, l’Etat belge, de la fin du XIXe au milieu du XXe, se constitue ainsi comme une sorte de synthèse entre socialisme et libéralisme individualiste[17]. En France, le New Public Management est apparu comme une révolution organisationnelle visant à désarmer, à partir des années 70, les forces des luttes sociales[18] et à faire circuler sans frictions les marchandises, se départissant au passage des « moyens de faire vivre ». En Belgique, appels d’offres publics à destination de promoteurs privés (nos grands travaux hygiénistes ne suivent aucun fleuve tranquille d’un volontarisme étatique, discours volontariste venant plutôt recouvrir les actions une fois faites), régimes concessionnaires dans les domaines économiques et sociaux,  théories qui évoquent les prémisses du « capital humain », habitent depuis très longtemps les politiques publiques ; l’on peut même dire que Leopold II, roi entrepreneur, en expérimenta tous les recoins en Belgique comme dans les concessions de son Etat Indépendant du Congo. La révolution néo-libérale, effective ici comme ailleurs, y trouva sans doute un terrain plus propice tant au niveau des formes pratiques de gouvernance que des théoriciens de celles-ci : les théories belges de NPM s’exportent bien et ce, depuis longtemps. 

Ce qui continue à être en crise dans la figure de l’Etat belge tel que nous l’avons connu jusqu’ici c’est l’impossibilité de tenter de limiter la létalité de l’épidémie tout en évitant de porter atteinte aux chefs d’entreprises. En découle, dans l’urgence, des mesures aveugles de confinement faisant porter le poids d’un ralentissement d’une épidémie sur le respect de comportements individuels encadrés pénalement.

Paradoxes en cascades

Pour autant, la neutralité du Covid-19 contraint le gouvernement à devoir négocier avec et parfois contre eux la fermeture des entreprises non essentielles impliquant des contacts avec les publics ou ne pouvant pas pratiquer la « distanciation sociale » ou le télétravail, ce qui a rendu nerveuse la part du monde patronal qui appelle à une reprise criminelle de l’activité productive dans tous les secteurs à l’arrêt aussi vite que possible. L’incurie de l’Etat à agir sur la production pour protéger la population en produisant masques et autres systèmes de protection en masse, en contrôlant les prix, est aussi à comprendre comme une incapacité constitutionnelle. D’une certaine façon, le gouvernement actuel a déjà rompu le cadre qui garantissait jusqu’alors la « liberté d’entreprise » dans certains secteurs mais tout se passe depuis comme si la socialisation des moyens de protection (notamment en réquisitionnant les entreprises qui pourraient les produire ou en inversant la charge de la preuve de ce qu’est une entreprise utile, par Covid) demeurait un horizon impossible.

Ce paradoxe en produit d’autres, en cascades. Certaines activités entrepreneuriales sont interdites mais, pour celles qui sont autorisées – distanciation sociale sur site ou télétravail ou activités répondant à des besoins vitaux[19], usant donc, ici d’un argument de protection et là d’un argument ‘vital’ pour la société – le gouvernement mise sur une activation du marché du travail, activant notamment une main-d’œuvre mise en « attente » par covid-19 (l’axiome gouvernemental d’interdictions de certaines activités, celui du chômage temporaire, cf infra, chapitre « Travail et dangereuses quotidienneté ») ou activant une nouvelle main-d’œuvre qui n’avait jamais été pensée comme telle. Il s’agit que les marchés de niches des secteurs ‘critiques’ fonctionnent.

Ainsi, le 11/04/2020, le gouvernement réagit à COVID-19, en raison du manque de main-d’œuvre attendu dans des secteurs dits « critiques ». Il ne réagit pas secteur par secteur, convention par convention, mais dans cette bulle critique en usant de mesures « générales », par de nouveaux axiomes compliquant les axiomes déjà alambiqués d’interdiction de certaines activités, en faisant progresser l’agenda déjà existant de la flexibilité du travail à l’attention des secteurs ‘critiques’. De tels secteurs sont définis comme les secteurs pouvant continuer leurs activités et ils sont critiques si, dans ces cadres, ils ‘manquent’ de main-d’œuvre selon, cette fois, non des décisions négociées mais les ajustements d’un marché du travail laissé libre dans les portions encadrées les normes COVID-19. Ces nouveaux axiomes prennent appui sur des propositions plus anciennes : déplafonnement ‘provisoire’ des heures supplémentaires (revendication patronale générale) et des heures de travail étudiant (ancienne revendication des secteurs horticoles, du commerce de détail et de gros, de la logistique, etc., rendue possible par la faiblesse des bourses d’études), accumulation possible des CDD (revendication patronale de tous les secteurs aux volume d’activité non linéaires), assouplissement de la possibilité d’horaires flottants (idem, mais sur base hebdomadaire, voire journalière, plutôt dans la vente au détail, les call-centers ou la restauration rapide), détachements de main-d’œuvre (ceci revient à faire de toute entreprise, une entreprise d’intérim, radicalisant à outrance l’aspect ‘marchandise’ du travail et du travailleurs lui-même ; ce détachement est rendu célèbre dans l’industrie, notamment nucléaire), et accès au marché du travail des demandeurs d’asile, y compris ceux d’entre eux qui auraient déposé des recours contre des décisions défavorables (au bénéfice des secteurs horticoles, notamment). Ce dernier point est symptomatique d’une gouvernementalité « opportuniste » : il suppose la transformation des procédures d’asiles en « opportunités d’emploi » alors qu’historiquement, cette voie d’entrée unique (l’asile) signait la fin des possibilités d’immigration économique, séparant soigneusement ces deux catégories. Il serait odieux que ce dernier axiome n’engage pas le gouvernement à revoir sa politique migration (pour d’autres développements, cf. supra « Les frontières de l’Europe »).

Nous nous situons donc clairement dans une période de latence de la gouvernementalité libérale, multipliant les axiomes paradoxaux. C’est là que se situe le paradoxe de notre temps.

Pour sortir du paradoxe, nous pourrions collectivement nous mettre à apprendre à présenter nos entreprises et leurs utilités. C’est ce que font, par exemple, les travailleurs d’Audi Forest qui, alliés à des chercheurs universitaires, proposent la production de respirateurs plutôt que de voitures. Un enjeu de santé publique croise ici la route d’une question de socialisation du travail et de ses utilités.Ces expériences sont à amplifier, à compliquer encore. Ajoutons, ce 24 avril 2020, qu’il ne s’agit pas ici de proposer une entente entre entreprises gérant « as usual » leurs opportunités d’investissement. Une expérience française a tourné court. Mais elle a tourné court, empressement opportuniste, par manque d’articulations à des praticiens (médecins, infirmiers, etc.). https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-8500respirateurs-artificiels-ont-ils-ete-fabriques-pour-rien_3930273.html.

Par ailleurs, ne faisons pas comme si l’argent n’existait pas. Lors des crises précédentes de l’Etat libéral telles qu’elles se sont manifestées lors des deux Guerres Mondiales, la Belgique a opéré des choix fiscaux conjoncturels et structurels dont nous payons aujourd’hui les conséquences, notamment en mobilisant l’épargne des particuliers sur le court terme et en fragilisant la sécurité sociale sur le long terme[20]. Comme l’étudie Piketty dans Capital et Idéologie, d’autres réponses ont existé en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique latine, notamment des impôts exceptionnels sur les grosses fortunes par l'intermédiaire d’impôts progressifs.[21] Des formes d’expropriation et de nationalisation ont également été mises en œuvre. Il semble qu’aujourd’hui l’amortissement de la crise économique en cours se prépare, une nouvelle fois, par une ponction sur l’épargne.

Pour être en mesure de répondre à l'offensive néolibérale en cours, il devient urgent de mener une étude comparative des ces différentes expériences historiques en analysant leurs effets en termes d’inégalités. Thomas Piketty, sur base de son étude généalogique du capital, de la transmission du patrimoine et des idéologies propriétaristes propose d’articuler : un régime de propriété sociale et temporaire, une dotation universelle en capital, la circulation permanente des biens et un impôt progressif sur le revenu, sur les successions et sur la propriété (voir Piketty, 2019, p. 1130).  L’impôt progressif sur les actifs privés (immobiliers, terriens, professionnels et financiers) permettrait, par exemple, une beaucoup plus grande latitude dans la répartition de la charge (recours à des taux variables suivant l’ampleur de la fortune)[22] que la seule ponction indifférenciée sur l’épargne.

Comme le montre l'histoire du XXe siècle, les situations de crise comme les guerres ou les pandémies offrent des points de bifurcations reflétant des causes plus profondes et ouvrant sur des trajectoires inédites.[23] Il n’existe aucune causalité mécanique entre crises sociales, sanitaires et financières et redistribution fiscale. Les mobilisations et les luttes sociales ont à jouer ici, comme elles l’ont toujours fait, un rôle génératif.      

Covid-19 au travers d’un système de santé publique fragilisé.

La destruction des protections

Avant que les premiers morts du Coronavirus ne soient comptés en Belgique, nos gouvernements ont préféré amplifier la parole de ceux des experts belges qui ont largement minorisé les effets prévisibles plutôt que les médecins de Wuhan ou de Bergame, se rendant ainsi activement impréparés (masques, dépistage, protections, respirateurs). Sans moyens de dépistage, les gouvernements ne peuvent pas non plus recenser. « Ne pas bien savoir » en est devenu une politique assumée. Il se prolonge d’ailleurs puisqu’en l’absence de testing généralisé, il aurait été tout-à-fait possible, à l’instar de ce que savent les épidémiologistes et avec les moyens du bord, de réaliser des enquêtes épidémiologiques (par téléphone) et des enquêtes de suivi des contaminations sur base d’un échantillon de « positifs », en remontant à leurs proches. Ces enquêtes n’ont pas encore été lancées après trois semaines de confinement, ni en Belgique ni en France, contrairement à ce qui se pratique, par exemple en Grande-Bretagne[24]. Comment ne pas porter ces absences aux comptes à rendre ?

Nous avos bien régressé depuis les précautions à l’époque jugées « délirantes » qui présidèrent à la grippe H1N1[25] : les stocks de masques récemment détruits datent de cette précédente épidémie pour laquelle, même si elle n’eut pas lieu, il semble que nous étions il y a un peu plus de dix ans, mieux préparés. En l’absence de dépistage systématique, les qualifier d’inutiles revient à considérer un masque efficace pour les seuls cas qui auraient été vus ou repérés[26]. Dépendre de masques et de tests nous signale pourtant notre dépendance aux réseaux transnationaux de production (Chine pour les uns, Chine et USA pour les autres) mais en la matière, la Corée du Sud, tout aussi dépendante a, sur le court terme, pu organiser le dépistage massif. Il faudra en Belgique comme en France, en tirer le bilan[27], en retracer les réseaux de responsabilités. Dans un deuxième temps, nous avons alors vu le gouvernement bruxellois tenter un appel à la production de masques par la population, à destination de travailleurs exposés. Pendant ce temps, dans les hôpitaux, des recommandations d’économie dans les usages (utiliser plutôt deux fois qu’une) de masques chirurgicaux ou FFP2 ont fait mine de gérer la pénurie. Nous avons vu, à la mi-mars, les appels aux dons des hôpitaux pour s’acheter des respirateurs. Nous voyons aussi la Croix-Rouge ici, l’armée là-bas, faire sentir aux populations européennes ce que signifie, dans le Sud, médecine d’urgence[28].

Des “héros” nus

Monde politique et médiatique, dans leur rhétorique guerrière, nous présentent le personnel soignant sous le prisme sacrificiel de l’héroïsme. Plus directement, le personnel soignant, hospitalier, les médecins, les agents d’accueil, les infirmières, les aides-soignantes, (souvent à Bruxelles, des femmes noires ou arabes[29]), les personnels d’entretien des institutions sanitaires se sont retrouvés sans protection face aux patients et aux espaces infectés, et ce, très longtemps, d’autant plus longtemps qu’elles travaillaient hors des premiers services d’urgence (maisons de repos, maisons d’accueil, HP), bricolant leurs propres protections. Les personnels hospitaliers ainsi que de soin ne sont pas systématiquement dépistés et sauf grosse température sont contraints de travailler, et même rappelables en cas de dépistage positif COVID (09/04/2020), risquant leur propre santé, celle de leur famille, de leurs collègues et des malades, puis des familles des malades.

Aux risques de l’abandon des vieux

Le défaut d’anticipation par impossibilité de dépistage prend une tournure criminelle dans les homes et maisons de retraite. Les personnes âgées étant considérées comme déjà « hors circuit » ne sont plus soignées et meurent loin de leurs proches confinés dans les maisons de repos. Cette situation de crise est le résultat d’une absence d’anticipation épidémique (comme le montrent les cas de la Corée du Sud ou de Taiwan, préparés depuis l'épidémie du SRAS en 2003) mais aussi de la destruction progressive du système des soins de santé par les politiques d’austérité néo-libérales. Rien que de 2014 à 2018, le gouvernement Michel a organisé une coupe de 900 millions dans les soins de santé, soit 4% du budget total. Le dépistage, insuffisant pour des raisons nous dit-on logistique (prélèvement, transports, retours des laboratoires et informatisation), sera peut-être finalement organisé avec des semaines de retard, semaines qui ont permis à la mort de se répandre. C’est bien qu’il y aurait eu moyen de l’organiser en s’y préparant. Il s’agit d’un enjeu qui dépasse les malheureux décédés. Déjà, le traitement de la vieillesse est défaillant. Les inégalités sociales se prolongent dans le choix des résidences en fin de vie : soins possibles à la maison ou non, avec des soutiens familiaux ou des soutiens institutionnels, énormes disparités de condition entre les homes et/ou les résidences médicalisées. Dans les homes publics, et leur travail socialement dévalorisé, comptent une grande proportion d’aides-soignantes aux origines africaines maghrébines dans des contextes de surcharge de travail (manque de personnel, syndicalisation difficile et plus que découragée par les directions), particulièrement dans les maisons de repos qui comptent le plus grand nombre de personnes déclassées. Sous-estimer l’impact de cet abandon dans ce qui est déjà vécu sur le mode des échanges de culpabilités intrafamiliales ne peut qu’entretenir toutes les rancoeurs, toutes les envies de « faire payer » y compris sous de sombres modes ce redoublement humiliant. Dans un contexte de racisme endémique, il ne faudra pas s’étonner de réactions trumpistes si les récits de ‘débrouilles’ et pour tout dire d’aides humanitaires, de toutes ces infirmières, aides-ménagères et aides-soignantes, ne font pas l’objet des amplifications nécessaires, y compris du point de vue racial.

Dans une perspective aussi de droit pénal, il s’agira, en documentant par comparaison les solutions coréennes, de relever le réseau de responsabilité ayant débouché sur des morts en masse, notamment dans les maisons de repos.

Les infirmières et aides-soignantes ont été, parfois même avant les experts médicaux, les premières donneuses d’alerte, en Chine, en Italie et en Belgique. Il s’agirait de prendre au sérieux leurs paroles diagnostiques (d’une situation de gestion de la pénurie), de faire le récit de leurs actions quotidiennes, d’en tracer les doléances, travail déjà entamé par le mouvement des « blouses blanches ».

 « Lorsque nous soignons, lorsque nous sommes au chevet d’un patient isolé, nos gestes sont mécaniques. Presque automatiques. Sur ces gestes mécaniques, une chose change et devient aussi automatique : la charge mentale. Toujours penser: me suis-je bien protégée? Les yeux, le nez…Ce que je retiendrai de tout ça, c’est ce qui me bouleverse le plus : la solitude des patients. L’angoisse des familles ne pouvant pas voir leurs proches. Je continuerai à être triste, terriblement triste pour les patients qui partent seuls. Nous étions pourtant là. Mais ils ne voyaient pas nos sourires. Pourtant, on leur disait : ‘regardez mes yeux. Vous voyez ? Je vous souris ! (...) Je vous promets que je vous souris. Je m’appelle ...Je vous ai soigné la nuit passée. » (Mio Ky, infirmière).

Paroles de malades! Propositions politiques et décoloniales

Avec la surcharge du système hospitalier qui produit la crise sanitaire en cours, la mort et les affects qui la charrient semblent comme faire irruption dans l’espace public. Tout se passe dès lors comme si c’était la société dans son ensemble qui se trouvait contrainte de faire l’expérience de l’angoisse existentielle du risque de maladie. Pour la plupart des personnes en bonne santé, la maladie est un fait ponctuel, un accident et non pas une réalité quotidienne. L'hôpital était jusqu’alors vécu comme un lieu repoussoir, duquel il s’agissait de se tenir le plus éloigné possible. Pour les personnes atteintes de maladies chroniques, potentiellement mortelles, la maladie, l’hôpital, la souffrance, le travail de préparation face à la mort n’est pas quelque chose qui pouvait être discuté socialement. Trop lourdes pour les proches, vectrices d’angoisses pour les personnes en bonne santé, les personnes en situation de maladie chronique n’ont d’autres choix que d’éviter le sujet ou de se replier sur elles-mêmes. Le Covid-19 de par sa propagation à l’ensemble de la société majoritaire, commence à faire entendre dans le quotidien de tout un chacun l’expérience des malades de l’hôpital, des effets secondaires, des angoisses quant aux manières de mourir mais aussi commence à faire sentir le poids des logiques de marché sur l’accès ou pas aux médicaments, sur la logique des prix (et des remboursements) ainsi qu’à la recherche de traitements. Avec la crise du Covid-19 et la médiatisation de son drame, les personnes qui ne sont pas atteints de maladie chronique découvrent avec horreur le scandale de l’univers médical. Si les personnes en bonne santé, ou supposées telles, découvrent soudainement la panique de l’isolement, de l’hospitalisation, l’impuissance face aux diagnostics, elles entrent en réalité, sans s’en rendre véritablement compte, dans la communauté bien vivante des malades et ce, même si elles sont en ‘bonne santé’.

Cependant, le caractère majoritaire de la propagation, des symptômes et des effets de la contamination du Covid-19 a déjà pour effet de mettre à l’arrêt ou de ralentir les traitements des autres maladies dans les hôpitaux. Cette mise à l’arrêt ou ce ralentissement prennent appui sur d’autres arrêts de traitement qui, sur base des décisions antérieures de la Ministre de la Justice, n’étaient plus ou plus que partiellement remboursés : certains traitements de fond d’une hépatite sans en avoir les moyens privés avait déjà, mais dans un relatif et scandaleux silence, tué ou affaibli nombre de malades des classes populaires. On peut craindre maintenant que la course aux vaccins et aux traitements ne produise, au sein du capitalisme pharmaceutique, d’autre formes de minorisation, et de nouvelles formes de maladies orphelines ou devenues moins dignes d’intérêt (en Europe, on estime qu’une maladie est « rare » quand elle touche une personne sur 2000 ; cependant, les maladies rares touchent 30 millions d’Européens) au détriment principal de ces mêmes classes populaires.

Nous avons besoin de renforcer cette prise de parole sur la maladie[30], sur la souffrance, sur la vie sous risque de mort, depuis des conditions de vie drastiquement inégalitaires. Cette parole jusqu’alors refoulée ou assourdie devient soudainement une parole intensément politique.

Les récits de malades chroniques ont en effet quelque chose de fondamental à nous dire sur notre société de la performance néolibérale et de ses modalités de soin, quelque chose qu’il nous était insupportable d’entendre jusqu’alors sur la question de la vulnérabilité. La maladie sort à nouveau de son confinement hospitalier ou de ses difficultés « privées » pour nous contraindre à ré-apprendre collectivement à poser les questions qu’elle soulève.

Il faudra aussi écouter et relayer les plaintes de tous les refoulés de l’hôpital ou du système de soins au nom d’impossibilités financières (les remboursements) mais aussi de symptômes jugés non sérieux : « syndrome méditerranéen» se voient entendre hommes et femmes non blanches en réponse à des plaintes mal identifiées par le système hospitalier qui a tendance à requalifier les troubles du lourd au plus léger, voire à faire mine de ne pas les comprendre, comme le pleurent les parents anglophones d’origine ghanéenne, de la petite Rachel, décédée en Flandres du Corona, diagnostiquée « allergique».

 Mises en question des formes d’enfermement.

La situation sanitaire dans les centres fermés et dans les prisons était déjà catastrophique et est devenue critique : surpopulation carcérale, droits téléphoniques limités, espaces communs restreints, etc. Le manque de personnel et des mesures de distanciation physique entraînent la suspension des parloirs et l’arrêt de toutes les activités, en ce compris les activités de formation. Cette distanciation a un sens terrible en prison et ne peut mener qu’à des séquelles psychologiques ou psychiatriques graves, même en l’absence de symptômes liés au COVID-19. Il en va de même des familles et des proches des détenus qui ne peuvent aussi que voir leurs droits de contacts anéantis. Et l’on parle après de « réinsertion »... Le personnel pénitentiaire est lui aussi exposé, et manque de matériel de protection. Le parquet a décidé de reporter le commencement de l’exécution de certaines peines. La logique voudrait que les peines d’enfermement en cours soient levées, les soins prodigués. Que signifie l’exécution d’une peine doublée par le risque pandémique ?

Il s’agit ici de tracer les effets conjugués du confinement (visites), de la pandémie et de l’emprisonnement sur la mise en risque de la santé des détenus. Les détenus sont tributaires de mesures prises pour eux, par les établissements, par l’Etat, par les tribunaux d’application des peines. La responsabilité de ces acteurs est engagée en ce qui concerne le maintien de l’enfermement, les prises en charges médicales et les alertes qu’ils ont la capacité de déclencher. Des associations d’aide aux détenus et certains juristes ou avocats en ont après tout été capables[31].

Par ailleurs, si certaines peines ont pu être levées maintenant (fin mars), pourquoi ne pas imaginer qu’elles le soient lorsque COVID-19 sera moins déchaînés ? A quelles conditions qui pointent déjà ? Par ailleurs, enquête politique, nous aurons besoin des récits des luttes (avocats, juristes, membres d’administrations, associations) qui ont permis ces décisions.

Les conditions de promiscuité dans les centres fermés sont également très préoccupantes. Même nos ennemis politiques devraient concevoir que les expulsions sont impossibles : les centres fermés perdent le sens que vous leur accordiez. Un certain nombre de sans-papiers se sont vus libérés. Certaines propositions visent à les transformer en hôpital d’appoint. De quelle activité prioritaire avant nous besoin, en temps de pandémie ? Les centres fermés semblent, plus que jamais, excédentaires.

La régularisation du séjour des personnes sans-papiers n’est-elle pas une politique, non seulement pour nous élémentaire, mais ici de santé publique ? Les centres fermés ne sont pas plus compatibles avec le COVID qu’ils ne l’étaient avant. Par ailleurs, les questions posées aux prisons peuvent être traitées, y compris juridiquement, à l’attention des institutions de répression des sans-papiers.

Habitats, ségrégations, espaces publics.

Réquisitions municipales sous Covid: des processus à amplifier

De manière générale, le paiement des loyers sera rendu difficile pour toute une série de gens dont les ressources ont été diminuées voire réduites à néant et ce, même si la corporation des huissiers semble communiquer un allègement de ses actions. De la même manière, certaines banques accordent des délais, certes minimaux, dans leurs prélèvements automatiques (Prêts hypothécaires, notamment). Des idées de constitutions de fonds solidaires émergent : au-delà d’un certain plafond de loyer, versement d’une part à un fonds socialisés, à destination des locataires en difficulté.

Par ailleurs, nous avons assisté à un premier ensemble de réquisitions, par les pouvoirs communaux d’hôtels à destination des sans-abris et sans-papiers. Ces réquisitions ne sont certes que le pendant du vide de l’activité hôtelière, déjà mise en place par l’un ou l’autre hôtelier avant COVID, notamment dans l’aide au logement des réfugiés. Il n’en reste pas moins que l’activation de ces dispositifs de réquisition et leur extension à d’autres formes de vides d’usage parfois structurels (par exemple, les espaces de bureaux à Bruxelles qui font l’objet d’une économie historique de la promotion immobilière et de la spéculation), depuis longtemps réclamées par les associations de défense des locataires et des sans-abris, est donc possible.

Quelle est la justification d’espaces de bâtiments vides ? Il s’agirait d’inverser la charge de la preuve et d’en tirer de sérieuses conséquences fiscales ou de réquisition. Par ailleurs, la tension des loyers ne peut pas éternellement se voir mise en balance avec l’investissement immobilier. La mise à disposition de logements pour autrui n’est pas, nous le rappellent les syndicats de locataires, une affaire « strictement privée » ?                              

Cette réquisition des logements vides, comme mesure d'urgence et d'extrême nécessité, pourrait être couplée à une transformation plus profonde du régime de propriété à long terme. Une forme temporaire de la propriété (Piketty, 2019) pourrait être instaurée par la circulation permanente des patrimoines via la mise en place d’un impôt fortement progressif sur la propriété (avec un tel impôt les propriétaires privés les plus fortunés doivent rendre à la collectivité une partie de ce qu'ils possèdent).   

Sans-abrisme: financer les initiatives, socialiser les ressources

D’un côté, le confinement a rendu possible l’ombre d’un instant le partage d’une condition avec les multitudes qui peuplent les prisons du monde, et ces autres dont la vie est brisée en miettes face aux murs et frontières. Nombreux ont été les messages émanant de Gaza, des prisons ou aux confins de l’Europe : « cher monde, ça fait quoi d’être bloqué ? » (Gaza). Mais le confinement reste une stratégie basée sur le principe de « la normalité acquise » de la propriété, du domicile. Les personnes qui n’ont pas de domicile ou qui pratiquent le couch-surfing à des fins non touristiques se retrouvent donc surexposées. Elles sont également particulièrement vulnérables aux violences policières et aux amendes. Le relais effectif ayant principalement été l’effort du pouvoir communal. La seule réponse gouvernementale consiste en l’octroi de lits, en faible nombre, pour des malades sur base d’un « diagnostic » des travailleurs sociaux. La proximité physique, avec ou sans COVID-19, fait partie de la condition de leur survie quotidienne (tuyaux, échanges d’informations, solidarités quotidiennes) en l’absence de dispositifs publics satisfaisants. Il est vital de trouver un endroit où ces personnes déjà vulnérabilisées puissent se protéger du virus. Les Banques Alimentaires tirent elles aussi la sonnette d’alarme. Quant aux Restos du Cœur, ils s’adressent au gouvernement pour obtenir une aide financière et logistique. Et que dire des collectifs comme Belgium Kitchen qui, chaque jour, s’organisent pour que des repas et de l’hébergement soient possibles pour et avec des réfugiés. En raison des débordements récents dans les supermarchés et l’industrie alimentaire, il ne reste que peu d’excédents alors qu’ils représentent 60% de l’approvisionnement de ces associations. Nous rappelons également que les professionnels d’aide aux sans-abris sont également des professionnels de première ligne. Ils n’ont, à ce jour, aucune protection, ni suivi sanitaire. Les associations d’aide qui ont ré-ouvert, ont dû se débrouiller pour faire exister la ‘distance sociale’ et se procurer des masques artisanaux réalisés par des citoyens volontaires.

Il s’agit a minima d’écouter ces acteurs et d’apprendre à sécuriser ces formes d’aide, par la socialisation garantie des excédents déjà menacée avant COVID-19, par le soutien actif et massif, en termes spatiaux et financiers à des formes de logements et d’initiatives collectives variées (squats, logements socialisés, principes de domiciliation, etc.).

Covid en ville: mutations (toujours) mortelles du racisme épidémique

La question des habitats concerne aussi les questions de ségrégations socio-spatiales. Il faudra prendre en compte la répartition sociale et raciale de la pandémie en fonction de la géographie du capital foncier. La comorbidité relève en effet également de la rencontre entre Covid-19 et le racisme environnemental[32]: il semble se propager aisément dans de l’air pollué[33], air bordant de préférence des quartiers habités par l’immigration post-coloniale, comme par un ensemble sous-prolétarisé de « blancs déclassés ». Le virus y trouve de nouveaux clusters, également marqués par une densité de populations forte au sein d’immeubles aux surfaces plus restreintes (confinés) et des habitants plus exposés dans la maintenance de l’infrastructure (exposés) : le racisme environnemental mute en racisme épidémique.

C’est pourtant de ces quartiers que sont parties les initiatives de relance citoyenne de solidarité (initiatives covid-solidaires de soutiens, dès le début du confinement à Schaerbeek, notamment, en plus des initiatives plus informelles) ; de plus jeunes se proposant aux courses des plus âgés, des relais dans les productions de masques, des idées quant aux manières de vivre une vie sociale en tentant, avec les informations disponibles de se déconfiner partiellement : réunions, rencontres en nombre réduits, échanges d’informations sur les risques pris ou à faire prendre.

Pour ces activistes de quartier, l’extérieur est déjà, en temps normal, problématique (contrôles policiers, notamment). C’est sans doute pour cette raisons que cette habitude a pu se prendre.

Il s’agira de se le dire collectivement. En temps de COVID, ces contrôles ont déjà rendu difficiles ces initiatives, tout comme l’absence de mises à dispositions d’espaces susceptibles d’être gérés collectivement sur base de confiances qui s’y construisent. La réponse sécuritaire, dérisoire à l’aune des responsabilités en cascades menant au confinement de masse, et les contrôles au faciès ont ici, fragilisé grandement ce qui, pourtant, cultive activement des formes de soin, aux bénéfices de nombreux groupes sociaux[34].

Il est certain que les contrôles policiers dans l’espace public ont continué. Ils ont provoqué la mort du jeune Adil, coupable d’être monté, avec un ami sur un scooter, puis d’avoir probablement craint une énième amende (09/04/2020) alors que la police patrouillait pour imposer, à tout prix (course poursuite meurtrière, dangereuse et disproportionnée), les comportements de « confinés », ciblant visiblement le croissant pauvre de Bruxelles, le flou juridique laissant une large place à l’arbitraire de situation : la police danse avec les habitants de la communauté huppée de Woluwe Saint-Lambert, alors que, dans le croissant pauvre, tout se passe comme si, dès que des jeunes échangent quelques mots, cherchent à de l’autre côté du canal (espace vert, faire tel ou tel sport), la police de la Zone les attend. Politique du chiffre ? Permis de chasse ? Rappelons que dans le croissant pauvre pourtant, l’on n’a pas assisté à la moindre « Lockdown party » ou autre « Dernier verre en terrasse », alors que les départs en résidence secondaire participant de la dissémination virale n’y sont pas le lot quotidien. Comme le signalait Nordine Saïdi de Bruxelles Panthères dès le 31 mars 2020, suite à un contrôle abusif à Schaerbeek : « Ce sont aussi dans ces quartiers que les situations sociales et matérielles des habitants rendent le confinement le moins supportable. Ce sont ces appartements trop exigus, ces enfants sans jardin, ces jeunes qui n’ont même pas une terrasse où fumer une cigarette… Et paradoxalement – ou pas – c’est dans ces quartiers-là que le non-respect des règles semble susciter les réactions les plus sévères et disproportionnées de la part des autorités. Dans les quartiers plus riches, on voit des dizaines de joggeurs, des centaines de promeneurs de petits chiens, des milliers de cyclistes… et nettement moins de contrôles, en tout cas beaucoup moins violents. ». Ajoutons-y qu’il est statistiquement hautement probable que ces jeunes de Schaerbeek ou d’Anderlecht – nos voisins – comptent parmi leurs proches, des travailleurs appartenant aux catégories des exposés. Comment accepter dès lors de se faire verbaliser en rue lorsque l’on sait qu’un proche court des risques insensés, en raison de l’impréparation des autorités en termes de protections (masques, etc.) ? Ce qui est devenu certain, c’est que les drones et autres appareils de surveillance depuis le ciel ont trouvé dans COVID-19 un terrain d’expression et d’expérimentation (envoi de messages, identification des individus dans les quartiers) ; ils donnent aux formes de « poursuite » et de chasses d’autres technologies de ciblages de quartiers. Ces chasses diverses doivent pouvoir faire l’objet d’enquêtes du Comité P et de plaintes pénales (mise en danger de la vie d’autrui, meurtre, atteintes aux libertés individuelles, actions policières disproportionnées).

Les périlleuses (dis)continuités du travail: ce que Covid donne à voir.

La pandémie mord également sur le quotidien, le rendant plus dangereux, y compris pour une part de la population qui n’y était pas habituée[35]. Ceci se joue très différemment selon les rapports de travail. L’ensemble des espaces de travail sont reconfigurés selon des rapports de classe, de race et de genre. Sans le vouloir, COVID les révèle, voire les amplifie ou les reconfigure. La question des rapports au travail déborde sur tous les espaces de vie ; nous n’étions pas habitués à le dire de manière si explicite.

De façon transversale, cette division du travail, oppose les travailleurs « confinés » aux travailleurs « exposés ». Les confinés sont sommés de le rester au risque de répressions policières à la mesure non assumée de l’absence de modalités de protection. Au sein du groupe « exposés », il y a d’une part ceux qui ont affaire à des clients ou usagers et ceux qui ont affaire avant tout à leurs collègues. Au sein du groupe « confinés », il y a ceux dont les activités sont suspendues et ceux dont les activités sont maintenues.

Corps exposés: documenter les risques, penser les rapports de race

Outre les travailleurs du secteur de la santé, de l’aide aux sans-abris, etc., c’est l’ensemble jugé ‘essentiel’ du système logistique de circulation des biens et des personnes qui est exposé. En back Office, il y a du confiné à domicile (télétravail de gestion ou de communication) ou de l’exposé avec les collègues (Amazon, par exemple, call-centers, etc). En front office de ce capitalisme logistique, il y a les livreurs de marchandises, le personnel des transports en commun et les taxis. Comment ne pas sentir ici les profonds rapports de classe et de race des modalités d’exposition ? En effet, la question de la classe et de la race s’articule ici clairement l’une, l’autre. Ce sont de fait les travailleurs issus de l’immigration qui assurent une bonne part de la survie du capitalisme logistique. Pendant ce temps, le bourgmestre PS de Liège,  Willy Demeyer croit bon, le 31/03/2020, de moraliser le comportement des Afrodescendants (ne pas écouter les pasteurs, se laver les mains, etc.) au prétexte qu’ils seraient « surreprésentés » dans les hôpitaux liégeois. En l’absence de toute donnée épidémiologique fiable, il serait a minima opportun de souligner la profonde racialisation des marchés d’emploi et de non emploi, avant toute forme de responsabilisation paternaliste.

Aux tâches logistiques, s’ajoutent les activités de maintenance collectives ou individuelles, comme les éboueurs, les aides à domiciles, les services postaux et bancaires et le secteur de l’approvisionnement (grandes surfaces, indépendants, etc.), les agents de sécurité. Autrement dit, si la proximité physique avec collègues et clients est suspendue pour tous ceux dont il est jugé, dans les entreprises ou les secteurs qu’ils peuvent faire du télétravail, nombre d’activités économiques de face à face, jugées socialement nécessaires, mais très souvent aussi capitalistiquement nécessaires, sont quant à elles maintenues faisant courir des risques aux travailleurs précaires et indépendants, supposés pratiquer, avec les moyens du bord la « distanciation sociale ». Ainsi, ces dernières semaines les vendeuses et vendeurs des supermarchés, ainsi que les agents de sécurité du secteur de la distribution (qui filtrent aujourd’hui le nombre de clients) ont été exposés sans protection aux achats de masse dus à la peur du confinement, nommée « panique » par les médias et le gouvernement, alors qu’il s’agit d’une absence bien légitime de confiance envers ceux qui nous gouvernent, surtout si l’on pense ne pas avoir les moyens de supporter une augmentation future des prix dont l’on sait depuis le 10/04/2020 qu’elle oscille entre 5 et 10 pourcents.

 Si des contrôles de l’inspection du travail ont été annoncés pour contrôler les mesures de protection prises par les employeurs, cette inspection n’a aucunement, et depuis de longues années, les moyens de cette politique, qui plus est en situation pandémique. Plus crucialement encore, il n’est pas demandé aux entreprises de justifier de l’utilité sociale de leurs activités : si la machine peut tourner dans une forme bricolée de distanciation sociale, qu’elle tourne, semble-t-on dire ! Aucune mesure générale incitant à la diminution et au partage du temps de travail pour des emplois mieux protégés ! En la matière, ce sont plutôt les secteurs à forte représentativité syndicale, les secteurs « forts » dit-on, où les statuts de travail sont encore relativement stables, qui ont pu, ici ou là, imposer des négociations et revendications, selon les orientations de leurs délégations syndicales. Les secteurs faibles, nous y reviendrons, sont caractérisés par l’ensemble des folles créativités du capitalisme 2.0 : CDD et interim, faux indépendants, ubérisation, flexibilité contrainte, intensification, etc. Dans ces horizons de carrières, se croisent, en compétition structurelle, Noirs et Arabes aux qualifications non reconnues et Blancs sous-prolétarisés au capital scolaire inexistant, aux côtés d’étudiants qui misent sur un changement prochain d’horizon. Comment ne pas y voir des rapports de race au sein des rapports de classe ?

L’un de ces travailleurs, Mohamed Nahi, à Forest (Colruyt) est en effet décédé le 02/04/2020 du COVID-19 : il s’était vu refuser le port de masques et de gants qu’il demandait pour lui et ses collègues, au motif que cela ferait « paniquer le client ». Parmi nos proches connaissances, Khalid, facteur n'a, lui, toujours pas reçu ni de masque ni de gant, il travaille avec son propre matériel de survie ! Mustapha lui travaille à la STIB. Il a eu le cancer et ne roule plus les trams, Maintenant il les nettoie...il risque d'en mourir. Cela fait maintenant plus d’un mois (à la date du 15 avril 2020). L’absence de masques, même bricolés à duré des semaines ! Il faudra s’en souvenir quelles que soient les évolutions postérieures en la matière.

Documenter les injonctions des entreprises à l’exposition COVID-19 dans leurs formes les plus multiples est central s’il s’agit d’en référer aux tribunaux du travail comme à la justice pénale (responsabilité des entreprises en matière de santé au travail). Il s’agit également d’une enquête syndicale de première importance pour des articulations à venir. S’il s’agit de partir des expériences telles qu’elles se vivent, cette enquête doit également, en plus des rapports de genre, enfin donner sa pleine visibilité à la dimension raciale de la division du travail et de ses risques.

Cela faisait longtemps que l’on avait plus senti, de manière si diffuse, l’importance de la médecine du travail. De la même manière, ne peut-on pas s’inspirer de ce qui existe dans les entreprises à risques en termes de négociations des conditions de travail ? Il s’agit alors de rassembler les représentations syndicales de l’ensemble des sous-traitants. Il est alors envisageable de remonter les filières de productions, afin que les risques se communiquent. Le syndicalisme de réseaux faisait déjà l’objet d’échanges et d’expérimentations. Ne s’agit-il pas d’une piste à activer et à prolonger, y compris en matières salariales ?

Dans le même ordre d’idées, certains travailleurs dans des secteurs exposés ont promu une réduction du temps de travail et une répartition des postes exposés. Cette socialisation des risques n’est-elle pas une forme de reprise, située, de régulations collectives des temps de tâches et de travail ?  

Si ces activités en cours furent ou ont semblé si nécessaires, il s’agit d’imaginer des formes de valorisation et de participations sérieuses de ces travailleurs à la définition de leurs conditions de travail.

Corps confinés: une Sécu pour penser les zones grises du salariat (travail au noir et espaces domestiques).

La sécurité sociale n’a jamais eu si bonne presse. Le dispositif du chômage temporaire a été, inégalement, mais massivement mobilisé sans que personne ne cherche à le remettre en cause. En soi, c’est un événement. Il s’agira cependant que les comptes de la Sécurité Sociale soient sans condition renfloués[36] : les déficits y servent plus qu’à leur tour de prétextes à des destructions de protection. Les activateurs de l’ONEM sont à l’arrêt. 3 semaines après le début du confinement, à la demande d’élus de gauche relayant des demandes associatives pressantes, la dégressivité des allocations de chômage a été suspendue pour trois mois. Evénement COVID : le 08 avril 2020, a finalement été à nouveau reconnu le caractère massivement involontaire du « chômage » en l’absence de postes de travail en suffisance ! Ces arrangements sont conjoncturels mais pourraient être relayés. Ce sont des situations et énoncés susceptibles de devenir ingrédients de lutte politique.

Pour autant, l’ensemble des arrangements pourvoyeurs de revenus nécessaires d’appoint impliquant petits boulots et contributions aux dépenses sont également à l’arrêt (gardiennage d’enfants, aides-ménagères, petits travaux, etc.), avec pour conséquence de grandes tensions financières et sociales, au sein de logements confinés.

Aucune des mesures de « chômage temporaire » pour les entreprises qui y auraient recours, ne semble concerner tout l’entre-deux des petits boulots du salariat néo-taylorien: intérims, contrats d’appoint, travail au noir, etc. Soit, ils sont poussés à s’exposer, soit ils sont « confinés sans ressources ». Ils continuent à payer  le prix d’une fragilisation du statut et des allocations des « travailleurs sans emploi ». C’est en ce sens qu’une série de revendications, en Italie (mars 2020) de « revenus de pandémie » ont vu le jour.

N’y a-t-il pas là matière, sur base de la situation présente, à repenser le statut de travailleurs sans emploi, le niveau des allocations et à mettre en échec les politiques névrotiques d’activation, de mises à l’emploi, de sanctions, d’humiliations ? Les collectifs de chômeurs ne pourraient-ils pas siéger au sein du Conseil National du Travail ? Nous sentons déjà les appels gouvernementaux à la « solidarité de tous ». Une série de propositions de refinancement par la contribution du capital ou des revenus du capital existent, des plus structurelles aux plus conjoncturelles. Voir, parmi tant d’autres, les propositions de Thomas Piketty mais aussi, en ce qui concerne le COVID, la taxe progressive européenne sur les bénéfices des entreprises qui continuent à tourner, proposée par Camille Landais, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman. Une autre voie possible est de faire payer des cotisations de sécurité sociale aux machines; non seulement, les machines participent de l’extraction de valeur à des degrés jamais atteints mais encore l’infrastructure exige d’être “soignée”, des modes de prises en charge collectives qui excèdent les opérations de travail.

Les télétravailleurs confinés, s’ils sont moins exposés aux risques directs, rien ne semble organiser les surcoûts inhérents au travail à domicile, ni la protection contre les pressions et le harcèlement des employeurs.

Rien ne vient prendre en compte les différences cruciales entre les domiciles, leurs surfaces, les rapports de genre et la gestion de l’éducation des enfants qui leur est sous-traitée. Au contraire, ils semblent appelés à faire preuve que la « mobilisation pour le travail » continue, de manière plus ou moins névrotique, sans que cette situation de « confiné » ne puisse faire alors occasion de pensée, y compris pour les travailleurs universitaires dont il semble que ce soit le travail. Les premières plaintes émergent comme des velléités de grève du télétravail.

Il s’agit d’apprendre à politiser et à socialiser la question du télétravail et de ses conditions, faisant du domicile un enjeu de négociation collective, aux niveaux des négociations intersectorielles, dans les secteurs et au sein des CE.

Covid à l’école: la continuité pédagogique de quoi?

Familles en tension: intensification des inégalités de classe, de race, de genre

La continuité pédagogique imposée aux enfants et à leurs familles, de même qu’aux enseignants est significative. Les déclarations de la ministre interdisant aux écoles d’effectuer de nouveaux enseignements « dans un souci d’assurer une égalité devant les apprentissages » n’ont été respectées que dans certaines écoles à ISE faible. Dans les autres écoles, les élèves et leurs familles ont été débordées de travail et de dispositifs online, supposant un dispositif informatique par jeune. Les écoles élitistes ont donc compté sur les parents, comme elles le font depuis le XIXe siècle, pour assurer la continuité entre l’école et la famille[37]. Continuités et ruptures (école-famille) ne sont pas des problèmes nouveaux, mais se trouvent profondément radicalisés par la crise actuelle. Ici les inégalités de confinement sont les plus flagrantes. Certains, les jeunes héritiers, reclus dans leurs villas à la campagne profitent du confinement pour « avancer », « approfondir », « revoir » ; d’autres, confinés dans des logements sociaux sont débordés par le travail et mis en situation de danger par cette nécessité de continuer l’enseignement à tout prix et par la surcharge de travail socialement différenciée induite par les dispositifs pédagogiques online.

A l’instar des travailleurs du tertiaire, la continuité pédagogique contre vents et marées, est une des formes du « business as usual ». Plus que jamais, elle rend visible et exacerbe les inégalités produites par l’appareil scolaire. Le prix de cette continuité est payé par les jeunes. La charge mentale en revient aux parents et ce, de manière radicalement inégale, selon l’aisance qu’ils ont acquis vis-à-vis de l’institution scolaire. Le mot d’ordre qu’aucun pouvoir institutionnel ne vient contredire selon lequel « nos enfants vont prendre du retard » n’empoisonne pas tous les milieux avec la même intensité. Il ne sera pas non plus utilisé de la même manière lorsque les conseils de classe décideront de la réussite ou du redoublement des enfants. Il est également porté principalement par les femmes seules avec enfants qui voient leur travail reproductif s’accumuler sans aucune décharge à leur travail productif. Mais il est aussi payé plus particulièrement dans les familles par les femmes qui réalisent déjà en moyenne 72 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales et qui voient dans cette crise accroître les violences intrafamiliales et les tâches ménagères de plus de 30% selon les associations qui s’y consacrent. Quelles en seront les conséquences ?

Ne pas reprendre l’école: penser à l’école!

Les appels à la reprise des cours (“le déconfinement doux”) sont dès le 13 avril lancés comme des ballons d’essai: au nom de “l’école pour tous” (version socialiste), au nom de “la reprise du travail des parents” (version libérale), au nom de la constitution d’un “groupe d’immunité” (ceci fait débat au sein des virologues), au nom de “la sociabilité des enfants” (projection des désirs des enfants). On imagine déjà les embouteillages aux entrées et sorties d’écoles et les mesures d’isolement prolongés envers les grands-parents.

Dans tous les cas, il semble inenvisageable de reprendre, ni cette année, ni la suivante, en comme si rien ne s’était passé pour les élèves, leurs familles, les milieux dans lesquels ils vivent, les questions que tout ceci charrie. En septembre, c’est de comptes-rendus des élèves dont nous aurons besoin dans le scolaire comme dans le parascolaire. Que s’est-il passé pour eux ? n’est pas la moindre question. Les syndicats enseignants n’ont pas uniquement parler des conditions de travail de leurs affiliés. Ils ont également témoigné de cette nécessité d’échange avec les élèves dans la presse, dès le 31/03/2020.

Plutôt que d’assurer la simili-continuité d’une pédagogie par ailleurs en échec en attendant le sacro-saint « retour à la normale », ie la normale de criantes inégalités, ne faut-il pas tenter une période de récolte et d’imaginations de pédagogies mutuelles ? Notamment en commençant par faire réussir TOUS les élèves ? Pour ensuite avoir le temps et l’espace de décrire avec les élèves et leurs parents ce par quoi de l’école nous sommes tenus (voire empoisonnés), ce à quoi nous sommes attachés et ce qu’impliquent comme ensemble d’ajustements multilocaux, nos propositions de transformation, bref pour PENSER ? Business as usual n’est-il pas ici une manière d’empêcher ces questions d’émerger ? 

A l’Unif: fuir les névroses, sentir covid par tous les moyens.

Enfin, peut-être aurions-nous pu, nous, universitaires, commencer par là. Les universités ont, en Belgique, dès le 12/03/20, été les premières institutions à arrêter le travail en présentiel, avant toute décision gouvernementale. Mais elles ont alors contribué à amplifier sous covid, le mot d’ordre de « continuité pédagogique », selon des modalités qu’elles interprètent d’ailleurs différemment.

Dans celles des universités qui se rêvent à la pointe du progrès numérique (et qui fait du basculement du présentiel au virtuel une sorte d’odyssée icarienne), à l’aide des parts des départements de pédagogie qui peinaient à l’imposer auparavant, on impose aux enseignants une « continuité pédagogique et des enseignements » sans se soucier des conséquences de cette surcharge de travail sur leur vie, leur santé et celle de leur famille, pas plus que sur celle de leurs étudiants. Aujourd’hui cette continuité pédagogique est plus que jamais intenable, elle se surajoute aux situations plus invisibilisées que sont celles des étudiants à qui on retire le titre de séjour, qui se retrouvent sans toit, sans emploi, sans de quoi se nourrir.

Dans certaines facultés ou universités, ce rêve appuyé par « covid+continuité » a pu cependant être ralenti au nom de raisons divergentes entre elles. Aux rêves technologiques, s’opposent, comme en miroir, les rêves nostalgiques du campus d’avant la suspension, au nom d’un sentimentalisme technophobe magnifiant la position professorale « en situation ». D’autres se réjouissent d’en revenir au « sérieux », à la recherche ; ils ne sont pas nécessairement prompts à multiplier les cours sur TEAMS. D’autres encore font traîner le rêve numérique en arguant de matériel non adapté, d’une incompétence technique (avec sérieux ou malice) ou de réseaux surchargés. D’autres enfin craignent que les assistants, voire les enseignants ne soient remplacés par les MOOC et autres powerpoint ventriloques. Nous verrons ce qu’il en adviendra, quelles techniques s’imposeront, lesquelles d’entre elles auront été négociées et quelles traces cela laissera-t-il dans les rapports entre membres des personnels académiques, administratifs et de recherche. Une chose est certaine, le travail de maintenance de l’université a été, dans certains secteurs (informatique, secrétariats) amplifié jusqu’à saturation.

Enfin, ici le diktat de la « continuité pédagogique » révèle l’existence d’une fracture numérique béante dans les usages, les pratiques et dans la possession des outils, aussi bien chez les étudiants que chez les enseignants. Le rêve délirant de l’enseignement généralisé à distance tourne ainsi au cauchemar.

Il y aurait cependant à se demander comment continue de circuler, à travers ces différentes réactions, plus ou moins apologétiques, plus ou moins réfractaires,  un même entêtement à vouloir gouverner, à éduquer à tout prix la jeunesse de 3 à 25 ans et à prétendre pallier ce que les pédagogues considèrent comme les « défaillances » des familles. A travers cet acharnement, se révèle aussi le rapport hégémonique qu’entretiennent ceux des enseignants et professeurs d’université, le plus souvent en position d’autorité académique, qui pensent leurs savoirs comme universels, intemporels, repliés sur les sillons de leurs disciplines, sans prise aucune sur le réel de l’épreuve en cours méprisant toute formes de savoir cherchant à intensifier les formes d’expérience de ceux qui les portent: souvenons-nous de l’organisation structurelle de la méfiance envers les “études décoloniales” en France et de la distraction maladive des institutions universitaires belges à leur égard. Ces négations contribuent à rendre difficilement pensables les effets de covid-19, autant que les insensibilités à son égard.

Plusieurs questions restent en suspens. A quelles conditions les savoirs universitaires peuvent-ils se rendre pertinents pour, devant ou avec les acteurs qui contribuent à briser les murs de l’insensibilité, abriter en son sein ceux qui n’ont d’autre choix que de déployer des savoirs pour arracher leur dignité ? Autant de question qui ne peuvent être prises en charge si nous nous abritons derrière d’improbables murs épistémologiques, reléguant les “expériences” comme de vulgaires cas. Ceci commence aussi par la prise au sérieux des problèmes qui animent leurs étudiants dont les, plus nombreux qu’avant, rescapés de l’école, Noirs, Arabes, Blancs déclassés ?


 

 

[1] Une analyse des temps de réactions différenciés sera nécessaire, selon les pays d’origine et les rapports qu’il s’agit d'entretenir avec ce pays. Le cas du Burundi dont l’allié président refusa le départ de citoyens par ailleurs belges, est exemplaire. Mais la question est celle de la responsabilité du gouvernement belge et non de celle d’un pays souverain : nous avons supprimé, pour les binationaux, le droit automatique à l’assistance consulaire. Dans une toute autre affaire, Ali Aarrass, belgo-marocain abandonné dans les prisons marocaines peut en témoigner. Après 12 ans d’emprisonnement inique, Ali a été d’ailleurs libéré ce 02 avril 2020, en plein pandémie.

[2] Le Sénégal, l’Afrique du Sud et le Rwanda ont pu confiné leurs populations dès les premiers signes de contamination, accompagnant ces mesures d’une organisation alimentaire ou d’une contribution financière des élites ; la RDC limite les déplacements à Kinshasa. Les réponses au Covid-19 sont ici, comme ailleurs, largement dépendantes de l’historicité des régimes politiques mais aussi des relations post- et néo-coloniales à l'oeuvre.

[3] Ils ont pour principaux moyens, des confinements aux conséquences économiques qui s’annoncent désastreuses (rendus impraticables pour une part significative de la population dont la survie dépend de l'économie urbaine) et les capacités solidaires de leurs habitants, non aidés par des systèmes de santé rendus quasiment inexistants par les différents plans imposés par le FMI et la BM. Face à la propagation du virus, les Africains continuent quant à eux à payer la dette post-coloniale, les précarisant davantage

[4]  On sait que pour Ebola comme pour le VIH les populations africaines ont été utilisées comme des populations test pour les occidentaux. Comme cela s’est produit au lendemain de la seconde guerre lors des campagnes coloniales de “lomidinisation préventive”, campagnes dangereuses et forcées (le produit s’est avéré dangereux et inefficace). Guillaume Lachenal, Le médicament qui devait sauver l’Afrique. Un scandale pharmaceutique aux colonies. La Découverte.

[5] Grégoire Chamayou, Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles. La Découverte.

[6]  En faisant confiance aux praticiens soignant des maladies infectieuses dont la charge virale se détecte dans le sang, l’on pourrait à l’opposé considérer que la comparaison historique des cohortes (celles s’étant présentées avant administration du traitement et celles qui en bénéficient) devrait pragmatiquement suffire, en contrôlant toute une série de variables (débuts de maladie ou non, âges, co-morbidités diverses, etc.). La question est ouverte ; elle porte sur la vérité des traitements et non sur des positions « a priori ».

[7] Pour ces discussions, voir notamment, Tobie Nathan et Isabelle Stengers, Médecins et sorciers. La Découverte, ou encore, pour une analyse des pratiques et politiques de l’industrie du médicament, voir Philippe Pignarre, Qu’est-ce qu’un médicament ? Un objet étrange, entre science, marché et société. La Découverte.

[8] Une inquiétude pointe quant aux relations entre les porteurs sains hétérozygotes de la drépanocytose et la maladie ou ses traitements, au sein de la diaspora africaine. Ces inquiétudes résonnent avec la crainte que ne soient jamais prises en compte les spécificités de covid en Afrique.

[9] Il s’agit de la promotion d’une forme de présence de deuxième, voire de troisième zone, si l’on prolonge ici les études d’Abdelmalek Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. Raisons d’Agir.

[10] Par contre, les délais judiciaires relevant du droit des étrangers sont les seuls à ne pas avoir été prolongés, fait dénoncé par la commission droit des étrangers d’Avocats.be. « Les dossiers judiciaires paralysés, sauf pour les étrangers », L’Echo, 02/04/2020.

[11] En effet, depuis le début de la crise, face à l’abandon des solidarités intra-européennes, l’essentiel de l’aide à l’Italie est venu de la Chine, de Cuba et du Venezuela. Dans un premier temps, les Pays-Bas, avec un certain nombre d’autres pays (Autriche, Finlande, Pays Baltes), se sont opposés à l’allocation d’un fonds d’urgence européen de 410 milliards aux pays les plus durement touchés par la pandémie. Aujourd’hui, sous la pression, ils reviennent en arrière mais s’opposent toujours à une mutualisation des dettes. Il s’agit de refus égoïstes qui semblent jouer le contribuable néerlandais contre la solidarité internationale.

[12] L’insensibilité résonne en effet alors avec l’innocence, comme le dit Houria Bouteldja: « Moi je vous vois, je vous fréquente, je vous observe. Vous avez tous ce visage d’innocence. C’est là que réside votre dernière victoire, avoir réussi à vous exonérer de toute faute (…) Nous sommes coupables, vous êtes innocents (…) Vous êtes des anges parce vous avez le pouvoir de vous déclarer être des anges et celui de faire de nous des barbares. (…) L’indigène spolié est vulgaire, le Blanc spoliateur est raffiné. À un bout de la chaîne se trouve la barbarie, à l’autre la civilisation. C’est bon ce truc d’être innocent : ça permet de jouer la candeur, et d’être toujours du côté aimable… » Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous: vers une politique de l’amour révolutionnaire. Prairies ordinaires.

[13] Voir Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle. La Découverte.

[14] Le contexte de forte concurrence fiscale et sociale entre les social-démocraties européennes pose de d'ailleurs de multiples difficultés aux pays africains, asiatiques et latino-américains dans leur développement de modèles sociaux viables.

[15] L'instauration de telles assemblées transnationales pourrait également voter des formes d'impôts communs sur les plus hauts revenus et patrimoines, sur les plus grandes entreprises, les transations financière, les émissions carbones, etc.

[16]

[17] Elsa Roland, Généalogie des dispositifs éducatifs en Belgique (XIV - XXe siècle). Disciplinarisation et biopolitique de l’enfance (Thèse).    

[18] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire. La Fabrique

 

[19] Les syndicats n’ont pas été associés à la confection de cette liste de « secteurs vitaux ». et l’on nous parlera des bienfaits de la concertation sociale !

[20] La sécurité sociale telle qu’elle se met en place au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale s'effectue en réalité d’emblée sur un partenariat public/privé : « Après le deuxième GM la Belgique est un des seuls Etats à favoriser des intervention strictement économique; contre toutes les politiques de planification d’Etat, de dirigisme et d’interventionnisme keynésien » (Foucault, Naissance de la biopolitique, p. 83). En outre, cette forme libérale de sécurité sociale n’a jamais fait l’objet d’une systématisation et d’une réflexion d’ensemble sur les formes de répartition des richesses. Elle est donc demeuré un acquis fragile qui a mal résisté aux assauts néolibéraux des années 1980-90 qui se sont déployés, entre autre, sous le forme d’une fédéralisation de l’Etat social (Dirck, La concurrence ethnique : la Belgique, l’Europe et le néolibéralisme) .         

[21] En particulier en Italie, en Tchécoslovaquie, en Autriche et en Hongrie entre 1919 et 1923,(jusqu'à 50 %), au Japon en 1946-7 (90%), en France (45 %, impôt de solidarité nationale : au budget général et pas spécifiquement affectés à réduire la dette).

[22] Avec le plus souvent une exemption totale des plus faibles patrimoines et des taux de l’ordre de 5 %-10 % pour les propriétés moyennes, et de 30 %-50 % pour les grandes fortunes, voire davantage.

[23] « Après le sang versé par les classes populaires, il était impossible de ne pas demander un effort inédit aux classes privilégiées, afin d’apurer les dettes issues de la guerre, et aussi pour permettre la reconstruction de pays durement éprouvés et la mise en place d’une plus grande justice. »

[24] Entretien de William Dab, épidémiologiste dans https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-la-gestion-de-lepidemie-est-mediocre-selon-william-dab_fr_5e91885bc5b6f7b1ea816f95

[25] L’Avis n° 48 du 30 mars 2009 relatif au plan opérationnel belge « pandémie influenza », à la demande de la Ministre de la santé Onkelinx signalait alors la mise à disposition par l’Etat de 32 millions de masques chirurgicaux et de 6 millions de masques FFP2.

 

[26] Aujourd’hui, ce sont certaines communes qui recommandent à leurs habitants de sortir masqués (Wavre, par exemple).

[27] Voir, Jean-Claude Gaudillière, op.cit.

[28] https://www.youtube.com/watch?time_continue=5&v=oJLqyuxm96k&feature=emb_logo

[29] C’est aussi le cas en France, et également de médecins qui font littéralement tenir certains grands hôpitaux : https://lesjours.fr/obsessions/urgences/ep6-medecins-etrangers/. En Belgique deux des trois premières travailleuses dans des secteurs de santé, ici, centre pour personnes désorientées et maison de repos, (hôpital et homes) victimes de COVID sont afrodescendantes : Françoise Soamaro et Madame M.

[30] Voir, notamment, les travaux de l’Institut DingDingDong. Voir également les combats des malades du Sida dans Didier Lestrade, Act Up, une histoire, Denoël.

[31] Le Genepi a notamment relayé une carte blanche largement partagée, dès le 26 mars 2020.

[32] Voir à ce sujet Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. La Découverte.

[33] En l’absence de testing généralisé, les seuls indicateurs qui seront à notre disposition pour en prendre l’exacte mesure seront le nombre d’hospitalisation et le nombre de décès par communes et par âge. Le nombre de cas « positifs » ne pourra pas servir d’indicateur fiable : il dépend en effet des propensions à tester que l’on peut supposer sensibles aux indicateurs socio-économiques. 

[34] Ces formes collectives de soin limitent les déplacements inutiles entre quartiers, diminuent les inquiétudes et très directement, permettent à des vieux, des malades de tous bords de disposer des attentions nécessaires.

[35] Voir, encore une fois, Norman Ajari, op.cit., à propos des groupes, Noirs et Arabes pour qui l’expérience « quotidienne » est source, non de repli et de joyeuse appropriation, mais de dangers.

[36] Et pas par une flat tax que serait un impôt Corona généralisé injuste socialement.

[37] Voir, à ce sujet Yann Mouton, “A propos de l’école à la maison”, 03/04/2020.

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