Documenter les plis de COVID-19. (3/3). Propositions écologiques

Cette troisième partie engage à poursuivre les enquêtes en spéculant trois pistes de réponses possibles requises par un monde instable. Contacts : martin.vanderelst@uclouvain.be, Elsa.Roland@ulb.ac.be, David.Jamar@umons.ac.be

Propositions d’écologies

 

« Il n’y aura guère d’après. Il n’y aura qu’une suite ininterrompue d’événements imprévus. Si, de fait, le covid-19 est l’expression spectaculaire de l’impasse planétaire dans laquelle l’humanité se trouve, alors il ne s’agit, ni plus ni moins, de recomposer une Terre habitable parce qu’elle offrira à tous la possibilité d’une vie respirable. Il s’agit donc de se ressaisir des ressorts de notre monde, dans le but de forger de nouvelles terres »[1]

 

Prolonger les enquêtes !

Nous sentons bien, après ces longues pages, la radicale incomplétude d’un texte fait à partir des articulations dont nous disposons. Certains parmi nous, comme Natasia Hamarat, Graziella Vella, Nordine Saïdi ou Khadija Senhadji travaillent sur le rapport aux morts[2], à leurs religions, à leurs rites et à ce qui y compte. Dans des sociétés alliant sécularisme, libéralisme, rationalité scientifique et économique comme mode dominant de rapport au monde et aux êtres leur conférant une fonction utilitariste, la question de la mort est comme évacuée, pensée à la périphérie de l’existence et non pas comme l’une de ses composantes propres. De ce fait, dans une sortie de vicariat ontologique, la mort est déléguée à autrui et l’existence elle-même est un grand repas sacrificiel. Ainsi les temps sociaux consacrés au deuil sont extrêmement courts (p.ex. la perte d’un enfant ne justifierait dans le meilleur des cas que 4 jours d’absence dans un règlement de travail). Et Mbembe craint que de possibilité d’adieu, il y en aura de moins en moins et cette impossibilité signerait la fin des communautés[3]. Pourtant, alors que le temps de l’épidémie réintroduit la mort comme proprement constitutive de nos existences, il est frappant de voir que son traitement est au contraire réduit à une logique comptable à travers un décompte quotidien macabre censé souligner la gravité de la situation. Et que la possibilité des rites funéraires est dans le même temps quasiment réduite à néant entravant sérieusement toute perspective de deuil pour les proches des défunts : malades qui meurent seuls sans leurs proches, inhumations en comité ultra restreints, absences de prières funéraires et impossibilité pour les citoyens d’origine étrangère de rapatrier le corps au pays pour favoriser une proximité physique du défunt avec ses ancêtres – comme c’est souvent le cas pour les Belgo-Marocains. Ceci fait l’objet de réflexions de la part des concernés: l’une d’elles, pour les défunts morts sous confinement, relaie avec force la nécessité plus criante encore de soutenir plutôt que d’empêcher les cimetières multiconfessionnels en ouvrant les possibilités de traitements rituels (horaires, modes d’inhumation). Les luttes étaient brûlantes avant covid: elles le restent.[4]

D’autres, comme Yann Mouton travaillent la question de l’école ou d’autres encore sur la question des déplacements ou de la santé mentale, etc.

Il y a toute une série d’enquêtes à mener sur le degré de surexposition, les vitesses de propagation, de contamination, les degrés d’aggravation des symptômes en fonction des milieux, en ce compris les modalités d’expositions auxquels ces milieux, activités, ont affaire, autant de milieux dont nous dépendons tous. On sait déjà que le fait d’avoir une maladie chronique (insuffisance respiratoire, pathologie cardiaque, antécédent d’AVC, cancer…) est un facteur de risque. Avoir une activité de chauffeur, de livreur, de « care », de vendeurs, de gardien de sécurité, aussi. Habiter dans tel ou tel type de logement, également. Sans même parler des effets directs et indirects sur le « quotidien ». Nous savons en effet que le coronavirus n’est pas neutre, il se réplique et se propage à travers les frontières de race, de classe et de genre.

Personne ne peut prétendre, seul, faire le tour des plis du Corona, de ce qu’ils nous disent. Il n’y aura pas de surplomb, ou plutôt, celui-ci nous aidera mal à ouvrir les descriptions de ce qui arrive. Le corona est venu  interrompre brusquement le cour des choses; il met en cause le ‘as usual’. Nous avons besoin de répondre de ces situations, d’interrompre certains automatismes, d’expérimenter d’autres branchements. Chacune des entrées de ce texte doit encore travailler ses articulations, s’engager à prolonger les premiers relais avec les acteurs avec lesquels nous sommes, par nos pratiques universitaires ou/et activistes, en relation.

“Ne pas y retourner”: oui, mais comment?

COVID-19 en s'infiltrant dans – et en affaiblissant – l'organisme humain se propage également aux infrastructures qu’il met sous tension; il a la particularité d’avoir touché les élites bien plus que d’autres microbes. Nous avons d’ailleurs entendu certains dirigeants nous affirmer qu’ils s’en trouvaient ‘changés’ : plus comme avant disent-ils même parfois. Mais « ceux qui nous gouvernent » gèrent, en pratique, la crise dans la perspective d’un retour as usual. La normalité était bien le problème, et de manière vitale pour Noirs, Arabes et Blancs sous-prolétarisés : à quoi bon y retourner ? Quant à ceux qui nous gouvernent mais aussi aux classes moyennes et supérieures, bon nombre de ses tenants semblent découvrir tout un peuple dont ils dépendent.

Obscurs déconfinements: une publicité des débats, a minima!

Le confinement tel qu’il est pratiqué[5], sans protections, sans imagination, sans pensées des effets consiste en la production d’une simili-immunité de dominants aux prix de risques infectieux quotidiens des classes subalternes pour « faire tourner l’économie ».

Les gouvernements ne « prennent conscience » de rien, ils réagissent dans l’urgence et sans autre stratégie que celle de la reprise à venir[6]. Déjà les spins doctors de la reprise néo-libérale proposent de raccourcir les grandes vacances pour « rattraper notre retard économique » tout en « rattrapant le retard des enfants » et pour favoriser le « sentiment de prendre les choses en mains » (cf. Geert Noels)[7]. De son côté, le Centre for Economic Policy Research (CEPR) propose d'identifier les personnes immunisées contre le nouveau coronavirus et celles qui ne seraient pas porteuses afin qu’elles puissent reprendre le travail et relancer la production. Cette fois, il y aurait des tests mais dans quels agencements !

Le 07/04/2020, le gouvernement belge composé de membres des partis libéraux, chrétiens-démocrates flamands, et soutenu, de l’extérieur par les partis socialistes et écologistes et centristes, nomme un « Groupe des Dix », usurpant par là un nom réservé à une instance participant des négociations collectives en Belgique. Celui-ci est chargé de préparer le déconfinement. Il est présenté comme un face-à-face avec d’un côté les « experts » du Corona, à savoir cinq épidémiologistes, modélisateurs et responsables de services de maladies infectieuses, et de l’autre des experts de la « société » représentée ici par une juriste, le Gouverneur de la Banque Nationale, l’ancien patron de la Poste ayant présidé à sa « modernisation », un économiste, et pour les aspects « sociaux », une Secrétaire générale de la fédération des services sociaux. Les représentants syndicaux y sont totalement absents et la « société civile » fait la part belle aux tenants d’une reprise ‘as usual’. Aucun représentant de quoi que ce soit ici soumis à l’enquête. Aucune mise en débat de sa composition. Ces modes de gouvernementalité en temps de crise oscillent ici entre, d’une part empathie discursive (un représentant des services sociaux) et diverses formes d’état d’exception (délire sécuritaire) et placent, d’autre part, l’approche technocratique au cœur des décisions politiques. Ces logiques de gouvernance, hormis le fait qu’elles mettent le curseur sur la nécessité de la reprise économique et du business as usual, laissent peu (pour ne pas dire pas du tout) la place à l’énonciation des expériences subjectives qui pourtant seraient à même de pouvoir guider l’action politique. Cela en dit long sur le degré d’arrogance de ce qui se prépare. Les débats de ce « Groupe » tout illégitime qu’il soit, doivent, a minima, être rendus publics. Il s’agirait là de la seule manière de ne pas dessaisir la nature des épreuves vécues et rendues perceptibles que nous avons, en partie, détaillées. Cette publicité permettrait de réagir et d’intervenir – refusant par là le statut de peuple ignorant à conduire –  mais également de nous appuyer politiquement et juridiquement sur les motivations des décisions à venir, sans avoir à attendre une éventuelle commission d’enquête parlementaire. Ce serait la moindre des choses, un premier geste de mises en politique des savoirs sur ces êtres.

Nous avons besoin de démultiplier ce genre de mises en publics pour d’autres raisons encore. Nous l’avons dit, nous nous attendons déjà à d’autres êtres porteurs d’affaiblissements et de catastrophes aux effets en cascades.

Combattre les réponses toutes faites.

Ces effets en cascades sont incertains, parfois même contradictoires des points de vue écologiques, politiques et sociaux. Ils exigent de se départir d’une série de solutions “réflexes”, à commencer par les plus sombres d’entre elles.

Globalisation versus souverainisme.

A ce titre, une série d’oppositions empoisonnent ces capacités plutôt qu’elles ne les soutiennent. La première d’entre elles nous met devant cette folle alternative : globalisation versus souverainisme. COVID-19 peut très bien l’activer. Comment nier en effet qu’il a suivi d’abord les circuits d’échanges de biens et de personnes entre des sites de production globale (de l’automobile de Wuhan, aux centres de loisirs, en passant par les places financières mondiales) ? Il a, pour ne rien arranger, pris dans et par les incapacités politiques de beaucoup des gouvernements occidentaux. La déroute concernant les tests, les masques et les capacités hospitalières, la situation d’abandon dans les homes, le comportement de gouvernements qui tentèrent de « détourner » des masques destinés à des pays acheteurs plus prompts, tous ces faits nourrissent ce qu’il faut nommer : humiliation. Ce sentiment d’humiliation, déjà quotidien au sein du sous-prolétariat, a atteint des classes sociales qui n’y étaient pas habituées, embarquant avec lui les groupes blancs qui se sentaient, tout de même préservés de la manière par laquelle le Sud était traité. Déjà l’extrême-droite européenne et belge s’appuie sur covid-19 pour en appeler à une fermeture générale de tout ce qui pourrait l’être, en commençant par les frontières autant qu’à une militarisation des espaces publics renforçant le terreau d’un trumpisme à la belge. C’est dangereux pour tous. L’argument souverainiste a aussi ses tenants à gauche cherchant à « relocaliser » les productions, comme manières de chercher à reprendre en main l’appareil productif, nation par nation. A chaque pays ses usines de masques, de tests ou de respirateurs, bref « son » appareil productif, éventuellement mâtiné de « solidarité internationale » sous formes d’aides au développement à l’attention des pays qui n’en auraient pas les moyens.

Pour le dire avec Bruno Latour, réduire à des effets de « globalisation » tous les processus mondiaux qui nous attachent précisément en fait un repoussoir produisant le retour au « local » tout aussi réduit par rapport à ce dont a besoin une localité pour subsister. Qui plus est par temps de tempête ! Que savons-nous de ce qu’il y aurait, à l’avenir, à fabriquer. Le Capitalocène s’annonce d’ores et déjà comme une ère aux temps incertains et aux effets non linéaires : il ne s’agit pas d’une catastrophe unitaire mais d’une multiplication des réactions d’une Gaïa chatouilleuse[8]. En tout état de cause, il signe la fin des solutions tous terrains. A chaque être qui survient, et plusieurs pourraient survenir en même temps (fragilité alimentaire soudaine et virus, par exemple), il s’agit de se montrer capables de répondre, de manière différente selon les situations et les localités. Aucune raison de penser qu’un Etat ou une région pourraient répondre, seuls, avec « leur » appareil productif. Ce rêve nous fait perdre un temps précieux. Quant aux frontières hermétiques et meurtrières, elles pourraient bien enfermer, ironie qui n’arrange personne, ceux-là même qui les dressent.

Négocier le long des chaînes de valeur

Sans en réduire les tenants aux figures souverainistes, il s’agit de nous méfier de « circuit court » quand ces termes deviennent des mots d’ordre candidats aux « leçons de la pandémie ». Covid-19 fait en effet trembler la question « à quoi sommes-nous attachés ? ». Si les circuits courts permettent de le sentir, plus proche, il serait impensable d’oublier en quoi et comment ces circuits s’appuient, pour exister sur des espaces où les capitalisations (coloniales et postcoloniales) le permettent. La discussion braudélienne de ce qui est réservé aux marchés locaux, avec leurs maîtrises locales et de ce qui fait l’objet d’échanges transnationaux peut être menée (ce qui circule et jusqu’où) mais pas en faisant l’économie d’une politique des comptes et des réparations, afin d’en assurer des maîtrises collectives y compris transnationales qui ne peuvent que compter dans nos villes dites cosmopolites. Le rêve des « économies locales » s’ils s’articulent malencontreusement aux rêves souverainistes oublient leurs versants cauchemardesques : un effondrement brutal des échanges aux effets, eux aussi, incontrôlés. Souvenons-nous : c’est de tels effondrements dont Polanyi[9]  disait qu’ils avaient contribué à la Grande Guerre.

Pour le dire autrement, aucun site ne parviendra à s’extraire seul des chaînes de valeur[10] sans envoyer à la catastrophe incontrôlée une grande part des autres sites de cette chaîne ; nous n’avons pas ici de formule toute prête mais, ce que dit covid-19 et ce qu’il s’agit de faire à propos de ce virus et non comme une simple métaphore, c’est de s’intéresser enfin à tous ces nœuds de production, sous-traitant par sous-traitant, noeuds dont nous dépendons, jusqu’aux confins coloniaux et postcoloniaux des sites d’extraction, et de rendre visibles les plaintes collectives qui en émanent, bref de penser et de négocier au sein des filières, au sein de ce qui fait, à un moment donné « un mode de vie ». Le travail est immense mais permet une circulation de savoirs « terrestres » utiles impliquant, d’une manière peut-être enfin non coloniale, humains et non humains. Ce travail nous articule autrement, y compris du point de vue des affects[11].

Apprendre des reprises “en manuel”

Une autre opposition met en scène “automatismes de production” versus “créativités artisanales”. De fait, les circulations mondiales en passent bien entendu par des machineries de production. Karl Polanyi, encore lui, avait bien insisté sur les enjeux de contrôle des êtres techniques. L’habilité à « refaire soi-même » est certes utile à certains confinés, en tant que stratégies de survie. Mais il y a d’autres affaires à amplifier. Nous ne nous débarrasserons pas, d’un seul coup, de toutes ces machineries de production qui font les infrastructures[12] et la somme d’arrangements sociaux qu’elles permettent[13]. Nous ne sommes même pas sûrs de ce qu’il serait souhaitable de se « débarrasser » ; nous n’en avons pas fait le compte. Ce que nous pouvons proposer serait plutôt de la « reprise en manuel » possible de ces sites. Personne ne peut les reprendre « seuls » ; ces machineries s’entourent. En période covid-19, un début de tentative a bel et bien eu lieu, notamment dans l’usine Audi, à Forest. Il s’agissait bien d’un essai : faire tourner une usine pour d’autres affaires que ce qu’elle prévoyait initialement, pour des respirateurs (par exemple en convertissant des moteurs d’essuie-glaces en pompe pour respirateurs). Cela nécessite alors d’entourer l’opération d’alliés extérieurs, ici ingénieurs et spécialistes des machineries médicales. D’autres acteurs entrent dans l’usine pour des raisons qui se négocient, ici des respirateurs, et pour un temps donné (et non en tout temps comme dans le rêve souverainiste), en vertu d’une situation qui l’exige.

Ajoutons, ce 24 avril 2020, qu’il ne s’agit pas ici de proposer une entente entre entreprises gérant « as usual » leurs opportunités d’investissement. Une expérience française a tourné court. Tourner court cela peut être par empressement opportuniste et, en tous les cas, par manque d’articulations à des praticiens (médecins, infirmiers, etc.). La reprise en manuel suppose bien l’implication d’un grand réseau d’acteurs. Il faudra d’ailleurs apprendre et réapprendre de ces expériences, y compris de leurs échecs !

Le partage des savoirs sur ce qui fait exister nos automatismes, même industriels, peut faire entrevoir des formes de réponses, d’habiletés techniques, de renégociations avec ces êtres-là. Ce qui vaut pour une de ces machines n’est pas tel quel transposable à une autre ; les reprises en manuel exigent des collectifs plus ou moins vastes, plus ou moins informés ; ils ouvrent cependant ces machines sur des prises inattendues, susceptibles si on y parvient, de ne pas en faire simplement une infrastructure à arrêter parce que effectivement menaçante de formes de vie. Il s’agit moins là d’une « appropriation » que de formes possibles d’articulations pour des réponses appropriées. Au fond, les automatismes peuvent-ils peut-être s’évaluer à ces formes de plasticité si nous nous y employons.

De quoi nous donner envie finalement de les « collectiviser » ou de les « communaliser », non pas “en général” mais à partir de territoires d’expériences impliqués, d’emblée radicalement hétérogènes (travailleurs, voisins, ingénieurs, médecins, par exemple). C’est coûteux, comme d’autres propositions que donneront toutes les enquêtes covid ici proposées mais ce n’est pas comme si, nous l’avons vu, des économistes n’avaient pas travaillé, ces dernières années à des formes de financement, à des politiques fiscales[14] structurelles ou conjoncturelles (en cas de crises)[15].  

          Ces formes de “reprises en manuel” génèrent un accroissement de compétences et des savoirs ouvriers, ingénieurs et techniciens le long des chaînes de production. Elles supposent également l’intervention de praticiens ou de groupes de demandes extérieurs aux unités techniques d’exploitation (par exemple les médecins mais aussi, selon les cas, le voisinage, bref les acteurs qui construisent des raisons de s’en mêler).  Il faudra réfléchir aux formes qui permettent de pérenniser et de renforcer cette reconnaissance des habiletés et ces partages des savoirs afin de se mêler, comme salariés ou acteurs pouvant se faire valoir comme impliqués, c’est-à-dire intéressés à la machine, de “ce qui” est produit. Ce fait serait neuf pour les formes de négociations sociales belges et françaises qui n’ont dans leurs compétences que la question des conditions salariales et de travail[16]. On peut par exemple, imaginer des conseils de filières (phylum d’externalisation) et des conseils de sites (ce qui se traite localement, avec les sous-traitants et leurs travailleurs) relevant les problèmes qui arrivent (écologiques, pandémiques, sociaux, technologiques) à explorer par les travailleurs et techniciens comme par les acteurs impliqués dans les reprises en manuel. C’est à partir de ces problèmes que l’on peut repenser ce qui s'apparenterait à une planification productive sensible à son ‘environnement’. Ce serait, par exemple, aux directions opérationnelles de contester les propositions des conseils et non l’inverse. Un réel partage du pouvoir et des décisions en découle, autrement dit des formes collectives mais situées d’appropriation des moyens de production.

Négocier les “propriétés” des traitements: penser avec Marlette Kyssama Nsona

De manière très concrète, ces contrôles de machinerie, nous sommes amenés à les rencontrer à propos des traitements, notamment des vaccins, des tests et des débats qu’ils suscitent. Covid-19 a déclenché l’engagement de budget de recherches colossaux. Les tests d’immunité semblent même devenir une condition de déconfinement. Il y aura, à n’en pas douter, une série d’analyses dénonçant la « société de contrôle ». Elles seront d’autant plus légitimes que nous n’arriverons pas à nous opposer aux manières par lesquels vaccins et tests d’immunité s’imposent. Nous avons mentionné les tests vaccinaux sur corps africains. Marlette Kyssama Nsona nous force à penser : l’Afrique, nous dit-elle, constitue historiquement et actuellement, l’une des principales « pharmacies du monde »[17], par les histoires de plantes médicinales, comme par l’analyse des propagations virales, ou encore par l’entremise des tests médicaux sur des corps rendus « cheap[18] »: "L'Afrique est en dehors de l'espace de création de la connaissance. Les processus de recherches et les bénéfices intellectuels/financiers s'établissent en Europe ou en Amérique. Par contre, quand il faut faire des tests, c'est vers l'Afrique qu'on se tourne." (Marlette Kyssama[19], La Perm #10. La violence de ces rapports ne consiste pas tant, dit-elle, dans le fait de contribuer à la production de savoirs mondiaux que dans le scandaleux refus d’une partie, blanche, de ce monde à en négocier les modalités – appropriations primitives et formes d’enquêtes unilatérales –, les possibilités de production – absence de transferts technologiques, notamment – et les retombées  - des médicaments pour qui?, générique vs brevets, mais aussi retombées pour les Etats en termes d’imposition - pour celles et ceux sur le corps de qui se font ces savoirs, ici en Afrique.

En bout de chaînes, en Europe sans d’autres négociations des modalités de déconfinement, de mises à disposition des savoirs virologiques, nous ne pourrions aboutir aussi qu’à une autre opposition binaire entre « technosciences » et « libertés individuelles ».

...

Nous disons que ces propositions sont d’ordre écologique. Elles ne visent pas à propos d’un être à « régler » l’ensemble des réponses aux questions qui se pose sous Capitalocène mais, à partir de covid19, elles nous permettent d’en cultiver les possibilités sur un mode « non capitaliste ». A tout le moins cherchent-elles à s’opposer à des formes de « reprises » articulant néolibéralisme à « économie durable ». Aucune de ces propositions, qui ont besoin de tous les savoirs expérientiels possibles, ne peut tout simplement tenir s’il s’agit de laisser les propriétaires terriens inventer des formules juridiques leur permettant de fermer ou plutôt de se réserver les chemins, et les passages - nouvelles enclosures en temps pandémique – ou les élites mondiales s’arracher les terres qu’ils imaginent protégées de Nouvelle-Zélande (leurs prix n’ont jamais été aussi élevés en temps qu’espaces-valeur refuge), alors que les travailleurs exposés de chez Colruyt, de la STIB ou de la Poste meurent de surexposition aux maladies et virus du capitalisme contemporain. Il n’y a pas de refuge tenable mais des enjeux d’articulations ne se basant sur aucune expérience « pure ».

Nous verrons mais il est certain que revenir « as usual» n’est jamais un retour à la situation « d’avant »; ce n’est pas un retour à la « normale », retour à la « normale » dont l’horizon est par ailleurs insupportables dans toute une série de milieux pour qui il signifie « humiliation » et dangers quotidiens. Ne pas tenir compte, ne rien faire de toutes les faillites, les demandes, les cris de ce moment, les plaintes étouffées de multiples secteurs, serait une amplification de la catastrophe : du « as usual», humiliation et désespoir en plus. Comment s’étonnerait-on d’ailleurs alors de l’amplification des trumpismes européens ? Nous devons donc contribuer à maintenir et activer les traces de ces plaintes criantes ou étouffées.

Nous n’avons ici qu’un maigre aperçu de ce qui (nous) arrive. Nous savons que, sous d’autres formes, d’autres virus, d’autres catastrophes nous attendent en vertu des formes écocides d’extraction et d’une insensibilité toute coloniale. Nous savons que les questions sur nos « modes de vie », sur ce dont nous dépendons ne font que s’ouvrir. C’est pour cela aussi que nous devons documenter les plis de CovID-19, les politiser si nous ne voulons pas nous laisser submerger par la panique sanitaire qui produit impuissance et amertume. Des étudiants, des élèves, des chercheuses, des activistes, des mères des familles, des collectifs citoyens sont déjà à l’ouvrage pour produire un peuple de la pandémie, des plaintes contre l’Etat pour mise en danger de la vie d'autrui sont en cours. Les plaintes et doléances des secteurs les plus touchés constitueront les matériaux des luttes présentes et à venir, politiques et juridiques. Les réponses qui font sens aideront à pointer celles qui ne le font pas. Il s’agit de les faire communiquer, en une chaîne de signifiance commune (pour un nouveau sens commun de la pandémie à instaurer), afin de formuler les propositions qui nous permettront de réactiver les luttes politiques nécessaires, vitales.

 

 

 

[1] Achille Mbembe, « Le droit universel à la respiration », AOC. Achille Mbembe fait ici de la respiration, une affaire ici située (poumons, effets différenciés).

[2] Natasia Hamarat nous communique ce lien : https://www.erudit.org/fr/revues/as/1999-v23-n2-as808/015601ar/.

[3] Voir Achille Mbembe, REF. Mbembe ajoute: « Car, la communauté ou plutôt ​l’en-commun ne repose pas uniquement sur la possibilité de dire ​aurevoir,​ c’est-à-dire de prendre chaque fois avec d’autres un rendez-vous unique et chaque fois à honorer de nouveau.​ L’en-commun repose aussi sur la possibilité du partage sans condition et chaque fois à reprendre de quelque chose d’absolument intrinsèque, c’est-à-dire d’incomptable, d’incalculable, et donc ​sans prix​ »

[4] Voir Graziella Vella, « Les territoires des morts », Clara, n°6.

[5] Nous n’entrons pas ici dans les morbides calculs de coût/bénéfices comparant confinement et non confinement mais insistons sur ce qui l’a rendu nécessaire et sur ses modalités pratiques.

[6] Comme nos dirigeants sont sortis de la crise des subprimes de 2008 sans que rien ne change pour un mieux, nous risquons bien de sortir de cette crise aux conséquences bien plus graves avec les mêmes angles morts que ceux qui nous ont conduits à la catastrophe. Comme l’écrit Alain Brossat,  “en démocratie de marché, la seule « santé » qui compte durablement, aux yeux des gouvernants, c’est, précisément, celle des marchés, par opposition à celle des populations”.

[7] Econopolis (entreprise née à la faveur de la dernière crise financière de 2009 spécialisé dans la gestion d’actifs, de conseil d'investissement et en études économique et stratégiques) justifie également se raccourcissement des grandes vacances pour “compenser les retards accumulés en matière d’apprentissage”.

[8] Voir Isabelle Stengers, Aux temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient. La Découverte.

[9] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Gallimard

[10] Voir Anna L. Tsing, Frictions. An ethnography of global connection, Princeton University Press.

[11] Pour un relevé des affects coloniaux qui empoisonnent de fait l’environnementalisme blanc, voir notamment Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil.

[12] Voir dans le débat nucléaire, voir David Jamar, « Aux prises avec cette machine-là », in Didier Debaise et Isabelle Stengers, Gestes spéculatifs, Presses du Réel.

[13] Voir Timothy Mitchell, Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole. La Découverte.

[14] Voir Thomas Piketty, op.cit.

[15] Le capital d’opportunité d’une crise peut très bien être taxé selon une progressivité radicale des revenus qu’il a procuré sur une période donnée.

[16] Les démocraties sociales belges et françaises s’appuient sur des élections sociales en entreprises. Les instances d’information et de négociations qui en émanent traitent des horaires, des aménagements de carrières, des conditions encadrant les licenciements, d’une part et des aspects de santé au travail, d’autre part. Cette institutionnalisation du conflit social ne traite pas de ce qui est produit mais, d’un point de vue syndical, tente d’arracher des compensations à l’exploitation. “Eux, c’est eux; nous, c’est nous” constitue la maxime de cette doctrine de “contrôle ouvrier”. Il s’agissait aussi pour les syndicats de ne pas avoir à assumer les décisions d’orientation stratégique (comme dans la cogestion allemande, susceptible de “lier” les syndicats à ces consultations). Nos propositions nous semblent prendre la tangente de cette opposition historique.

[17] C’est aussi le cas des corps de certains groupes amérindiens dont une série d’experts en immunologie s’intéressent aux « macrobiotes » en tant qu’ils seraient ressources médicales.

[18] Sur cette notion de « cheap », voir Raj Patel et Jason W. Moore, Comment notre monde est devenu cheap. Une histoire inquiète de l’humanité. Flammarion.

[19] Marlette Kysama est pharmaco-chimiste, Secrétaire Générale de la Ligue Panafricaine, UMOJA, Section Congo.

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