Désolé ! J'étais bourré....

Gueule de bois, je me réveille comme je peux. Mon radioréveil saute en hurlant la météo, il est 9h40. J’ouvre un œil, et me dégage tant bien que mal de mes draps. J’ai la tête lourde, je la soulève péniblement et titube assez habilement jusqu’à la salle de bain. J’y découvre un post-it : «  TGV 10h40 ».

Gueule de bois, je me réveille comme je peux. Mon radioréveil saute en hurlant la météo, il est 9h40. J’ouvre un œil, et me dégage tant bien que mal de mes draps. J’ai la tête lourde, je la soulève péniblement et titube assez habilement jusqu’à la salle de bain. J’y découvre un post-it : «  TGV 10h40 ». C’est mon écriture. J’ai du l’acheter sur internet en rentrant cette nuit. Que s’est-il passé cette nuit ? J’hésite un instant, un air de jazz passe à la radio ; je décide de partir. Un sac, des vêtements, une guitare, un tire bouchon et un jeu de tarot ; je suis prêt. Je ferme la porte, pensant à ce que je pourrais oublier. Là me viennent des souvenirs étranges et des relents d’alcools. Je me reprends et dit tout haut : « Au diable ! Si j’oublie quelque chose c’est que ça n’était pas important ». A moitié convaincu, je suis soucieux en dévalant les escaliers puis je pousse cette lourde porte en bois qui me sépare de la réalité. La nausée me vient. La réalité est déstabilisante pour moi le matin, c’est comme émergé d’un rêve, d’un rêve profond. C’est comme un sursaut, un plongeon. Mais en bon drogué, j’ai appris à négocier ce plongeon et même souvent à paraître respectable. Pas aujourd’hui, je fuis le regard des autres, et marche, anormalement rapidement, vers le métro. Comme si j’essayais de semer mon propre corps. J’habite dans une rue commerçante de Toulouse, où il y a toujours du monde ; pressé. Pressé de travailler, de livrer, d’acheter, de manger ou de faire chier simplement. Je fouille mes poches à la recherche de tabac, je n’ai pas oublié ça. Des feuilles ? Je n’ai pas oublié. Je me roule une cigarette et marche déterminé – à défaut de savoir ce que j’ai fais cette nuit – à savoir où je vais. J’ai oublié mon feu.

 J’entre dans une bouche de métro, me faufile dans la foule et saute discrètement le tourniquet. Je dévale l’escalier, vide ; les Hommes d’aujourd’hui ne savent-ils plus se servirent de leurs jambes. Je saute dans une rame de métro sur le départ et me félicite d’avoir pu y arriver alors que les autres sont coincés dans l’escalator. Je descends au prochain arrêt et reprend le métro dans l’autre sens, je me suis trompé de sens. Je me rends compte que je suis encore bourrée en m’imaginant vomir dans le métro. J’adore observer les gens dans le métro. Ici à Toulouse on ne voit pas autant d’excentricités qu’à Paris, le métro est plutôt calme. Alors je m’imagine des histoires en les regardants. Aujourd’hui, ce sont les gens qui me regardent. Je ne peux pas m’empêcher de sourire en imaginant ce qu’ils pensent de moi. Lui, le moustachu, doit se dire : « Ce n’est pas possible de voir quelqu’un de si jeune et déjà sans avenir. ». T’as bien raison le moustachu. Mais maintenant ce que je vois c’est Elle. Elle qui est si belle, si triste. Elle est blonde, Elle pleure. Elle a des valises, alors je m’imagine qu’Elle a des ennuis, qu’Elle a vécu un moment tragique. C’est cela, elle a perdu son amant dans de tragiques circonstances et - car Elle est une personne possédant le sens du drame – décide de faire ses valises, vers une nouvelle vie, dans une nouvelle ville. Elle est belle. C’est la gare. Je cours pour sortir du métro, il est 10h12. J’ai une demi-heure d’avance, une clope au bec, pas de briquet mais je suis à la gare de Toulouse.

 Dans ma poche, je trouve un billet de 10 et me précipite donc vers le bistrot de la gare, m’assis au comptoir et lance : « Bonjour, un café serré et une blonde fraîche s’il vous plait. ». Le barman acquiesce du regard et s’exécute sans lâcher un mot. Puis : «  Ça fera 4,50. ». Étrange. Je bois le café d’un trait et la bière cul sec. Je cours acheter le journal et un briquet puis me dirige vers les quais. Enfin, je me vautre sur un banc, jette mon sac et me roule un peu d’herbe pour fumer en attendant le train. Maintenant je le sais, je vais à Montpellier. C’est une bonne destination. Je me démerderai toujours là bas quoiqu’il m’y attende. Puis c’est un trajet qui me convient ; juste assez long pour voir un peu de paysage et assez court pour ne pas me foutre la gerbe. C’est presque reposant quand le train est vide. J’ai toujours trouvé dans les gares vides, ou sur quelques ponts piétons de la capitale où l’on se trouve entourée d’innombrables rails de train, quelque chose d’apaisant. Et ce jour là, il n’y a personne dans le train. On doit être cinq avec le chauffeur. Je m’échoue sur une banquette quelconque, le nez contre la fenêtre, pensant à ce qui aurait pu se passer cette nuit. Des images ont défilés dans ma têtes, quelques unes de la nuit d’hier, des paysages, la mer, Elle. Je suis bientôt à Montpellier, et remarque dans le reflet de la vitre la marque des grilles de ventilation sur mon menton. Mais qu’ai-je fais ? Pourquoi ce billet de train ? J’en ai certainement parlé à quelqu’un. Quelqu’un qui m’attend peut être ici, à la gare de Montpellier. A première vue, personne que je connais mais aucune raison qu’il y est quelqu’un, ce ne serait pas habituel et j’y trouve un certain soulagement. Je décide d’aller au bar et d’essayer de joindre quelques amis. Dans l’espoir qu’ils puissent m’éclairer sur ce que je fais ici, sans qu’ils ne comprennent que je ne sais plus ce que je fais.

 Le bar St Roch, ici je me sens calme, c’est comme un abri. Mon portable n’a presque plus de batterie. Je note les numéros dont j’aurais besoin et en appelle un. A peine eu le temps de dire : «  je suis à Montpellier au St Roch… » ; Que la batterie lâche. Tant qu’il fait beau tout va bien. Boire. Attendre. Il ne reste que ça.

 C’est Elle. Quelle agréable surprise. Quelle surprise surtout ! Elle est toujours aussi triste, et blonde, et belle. Connait-elle le St Roch ou Elle est venue par hasard ? Le hasard ne m’offre pas tant d’habitude. Que fait Elle ici ? Il fait beau, Elle est belle, il fait bon. Peut-être que Elle aussi se sent bien au St Roch ! Et Elle aussi vient ici quand elle se sent perdue ! Comme moi ! Peut-être est-elle là pour moi, et moi pour Elle. Peut être que la tristesse l’a emmené ici. Peut-être que la tristesse a pris le billet de train. « Monsieur ? » Peut-être que la tristesse a imité mon écriture, elle la connait mon écriture, ma tristesse. Elle m’aurait emmené ici pour … « Monsieur ? Insiste le serveur.

-Ah pardon… Un café et une blonde, s’il vous plaît. Et un verre d’eau, merci. » Je divague. Je manque de sommeil.

 Depuis qu’Elle est arrivée, rien ne s’est passé, personne ne s’est occupé d’elle. Et Elle ne semble pas s’en soucier. Les serveurs continuent de l’ignorer comme si, à lui parler, ils risquaient d’eux aussi sombrer. Ce ne serait certainement pas avec la même beauté, la même pureté. A ceux qui connaissent le St Roch savent que la pureté s’y fait rare parmi le personnel. - Mon cœur.- Elle a les yeux verts, je le vois maintenant. Et des cheveux à la fois sombres et dorés. Mon cœur me brûle de lui parler. Mais je reste sur ma chaise, à l’observer, le regard vide. Elle ne regarde jamais vers moi, et je peux continuer de la regarder. Elle n’a pas arrêté de pianoter sur son téléphone depuis et enfin on lui demande ce qu’elle veut. Le même serveur me sert –après 10min, soit dit en passant- et nos regards se croisent un instant. Mon cœur me brûle de lui parler, ma raison me retient. Foutu raison. J’attends. Elle boit.

 Aussitôt après son café et son verre d’eau Elle s’en va. Je décide impulsivement de la suivre. Elle prend un peu d’avance mais vu la taille de cette valise je n’aurais aucun mal à la rattraper. Je bois le café cul sec et ma bière d’un trait, je laisse le verre d’eau, et pars à la poursuite d’Elle. Elle descend la rue Jean Moulin et tourne à gauche en bas. Je peux la voir d’ici et prend une rue parallèle. On dirait qu’elle retourne vers la gare. J’y trouverai au moins une cabine.

 J’aurais du la croiser ici. Elle ne va pas vers la gare. Je pense l’avoir aperçue rentrer dans un immeuble à cotés, ou plutôt aperçu sa valise qui rentre dans l’immeuble. Une valise comme celle-ci ça ne s’oublie pas. Une grosse valise rose à roulette qui devait peser le double de son poids. J’ai l’habitude des sacs à dos mais ces valises sont censé être plus pratique ; En tout cas celle-ci semblait un fardeau lourd à tirer. Soit Elle n’a pas de force, soit Elle planque un cadavre. Mais peu importe il m’est impossible de sonner bêtement à l’immeuble en espérant tomber sur Elle. Je m’imagine déjà essayer de décrire une belle fille aux yeux verts, profonds et mélancoliques, aux cheveux dorés et sombres, trainant péniblement une valise rose lourde comme un cadavre. Je ris seul dans la rue, planter devant un immeuble devant lequel je suis passé un nombre de fois et qui pour la première fois m’interpelle.

 J’ai enfin réussi, grâce à la seule cabine téléphonique fonctionnelle que j’eus pu trouver à la gare, à contacter un ami. Un ami proche. Et là brusquement, je me suis souvenu à quel point je hais le tramway et toute cette lenteur qu’il dégage. J’ai même parfois l’impression, en marchant aux abords d’un tramway, que mon cœur se met à ralentir. Mais je préfère tout de même ça que de me faire baldinguer sous terre, en bon campagnard j’ai besoin de voir le ciel pour savoir où se trouve le nord. Et en bon voyageur je ne peux me déplacer paisiblement sans savoir plus ou moins où je vais. Bref, j’ai pris le tramway pour rejoindre l’ami en question. Et après m’être dis, pour la centième fois certainement, que plus jamais je ne prendrais le tram pour venir ici, que marcher serai plus simple, je suis entré chez lui. C’est toujours un plaisir de le voir. Mais aujourd’hui c’est une surprise, pour lui comme d’habitude (je ne préviens jamais avant de venir le voir), mais pour moi aussi et cela n’est pas fréquent. Puis vient la question. Celle que je redoutais, celle que j’aurais pu méditer si j’avais marché, celle que je me pose depuis que mon réveil a sonné, celle que je me pose depuis que je suis né :

«  Qu’est ce que tu fais ici ?

- Ben je viens te voir. Quoi d’autres ?

-  Non mais qu’est ce-que tu fais à Montpellier ?

-  Ben je ne sais pas trop, j’avais envie de me changer les idées, voir du peuple, Montpellier me manquait. » Je n’ai pas menti, tout cela est vrai. Mais il y a une raison, certainement, ou peut être pas. Mais je ne la connaissais pas et celle-ci me semblait crédible en l’instant. Ce n’était pas vraiment convainquant mais la question n’est pas revenu, pas tout de suite du moins. «  ah Tu ne viens pas pour la soirée de Benoit ?

- Si si, aussi. » Là je mens.

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