Eppu : Art Traveler

   J’ai rencontré Eppu en Croatie. Quel beau pays la Croatie. Encore sauvage malgré l’affluence de tous ces touristes. La côte est magnifique. On y trouve toute sorte de coin. Pour se baigner, dormir sans être dérangé. Les croates sont plutôt sympa. On sent que la guerre n’est pas loin et que beaucoup ont souffert. Le tourisme leur apporte du travail, certes, mais aussi des problèmes. Tous ces jeunes français, italiens, espagnols qui viennent pour faire la fête. Ils boivent, se droguent et conduisent. Alors les croates sont prudent. Ils se tiennent droit, fier et strict. Pas très loquace aux premiers abords, ils sont chaleureux quand on sait leur parler. Ah que j'aime la Croatie

    On s’est enfoncé dans la campagne. Plus de touriste pour nous tourmenter seulement des routes et des fermes. De vieux bâtiments abandonnés, usés par la guerre. Je me rappelle de cet ancien bâtiment de l’ONU, sur le bord de la route. En gros, dessus était marqué : « à vendre » ; Je ne sais plus en quelle langue. On distinguait dessus des tirs de balles et peut être de mortier. Une bonne partie était détruite. Nous nous enfoncions donc dans cette campagne, et prenions de l’altitude, jusqu’à rejoindre quelques dizaines de milliers de personnes pour un festival entre deux montagne. C’est là que nous allions rencontrer Eppu.

 

   Eppu n’est pas croate mais finnois. Il vient de Laponie, je ne suis pas sûr mais je crois que cette région est partagée par différents pays et que l’une d’elles est en Finlande. Bref, Eppu. Nous l’avions rencontré dans le campement d’une amie française, par ailleurs c’est elle qui nous avait incité à faire ce voyage pour la rejoindre. Eppu, qui avait surgi de nulle part, nous proposa du thé, il ne connaissait personne et cela ne lui semblait pas, mais alors vraiment pas, être un problème. Il s’assit et nous fît tourner son petit bol en bois où il servait le thé. La première discussion porta sur ce petit bol. Je ne saurais plus vous dire le nom de cette chose. Ces petits bols étaient fabriqués en Thaïlande. Et vous seriez étonné de savoir que ce ne sont pas des hommes qui les fabriquent. Il nous expliqua que des vers était déposé sur ce bois particulier et gourmand comme ils étaient ces petits vers dévoraient ce bois, et il se creusait. Au bout de quelques années ils retiraient les vers et au lieu d’un morceau de bois, ils trouvaient un récipient. Avant d’être retiré les vers y avaient fais nid avec la sciure digérée de leur interminable repas. Si bien que les hommes nettoyant le bout de bois découvraient pour la première fois la forme du récipient. Il n’était jamais parfaitement rond, jamais de forme identique cependant toujours parfaitement lisse. Il décorait alors l’extérieur du bol. Ces bols ne se vendent pas me disait-il. Savoir comment il l’avait obtenu, voilà un premier mystère à son sujet.

   Eppu a une aura exceptionnelle. Lorsque qu’il parle, toujours calmement, tout le monde l’écoute. Il ne parle pas énormément mais ce qu’il dit est toujours intéressant. Nous avions établi notre campement juste en face du sien. Il était bien équipé. Il avait une sorte de demi-tente qui le protégeait du soleil la journée et quelque peu de la pluie. C’était fait de peau de bête et de bout de bois. Il dormait à la belle étoile ou presque. Cela me semblait très confortable. Il avait aussi une petite table basse où il préparait ses soupes, son thé et autres breuvages hallucinogènes. Le matin nous partagions du thé, quelques fruits secs, lui prenait des champignons, moi du LSD, et nous discutions une petite heure pendant que le shilom tournait. Il me racontait ses voyages en Thaïlande, en Inde, au Laos, en Chine, il me parlait de la Laponie, de ceux qu’il avait rencontré, de ce qu’il avait appris. Mais toujours prudent il ne voulait rien me dévoiler. Il me disait toujours que si je voulais comprendre, il fallait y aller. Ce qui sans vous le cacher, m’a beaucoup frustré. Il m’a dit aussi, une fois, que c’est après un chagrin d’amour qu’il décida de changer de vie. Il se mit à chercher un amour différent et inconditionnel. L’amour de la vie était devenu  l’amour de sa vie.

 

   A cette époque il voyageait avec une Toyota Corolla surchargée. Il disait que ces voitures étaient increvables, j’en fus très étonné. Mais il avait à plusieurs reprises traversé l’Asie avec, sur des routes que peu oseraient emprunter alors je l’ai cru, et certainement je l’ai répété.  Cependant au moment de partir du campement, la voiture, elle, ne voulait plus bouger. Il dut travailler, je ne sais où et combien de temps, pour la réparer. Il a tout de même réussi à la bricoler pour démarrer. Il était question qu’il suive un convoi pour un squatte dans une maison au bord de la mer. Nous aurions voulu y aller, mais la France et son quotidien nous obligeait à rentrer.

   Tous les matins Eppu se levait de bonne heure. Souvent il rentrait à son campement après nous mais se levait tout de même pour faire son taïchi. Souvent il se recouchait  l’après-midi.  Eppu avait appris toute sorte d’arts martiaux. En Thaïlande et en Chine. Il m’eut même dit qu’il avait pu visiter un temple Shaolin et participer à leurs activités. Il préparait des soupes, ou des friandises à base de miel et de fruits secs. Il les vendait ensuite un peu partout sur le campement. C’est de cette façon qu’il payait sa nourriture et le peu de drogue – Du charras et des champignons – dont il avait usage. Avec les champignons il préparait une sorte de thé, avec du lait, beaucoup d’épices et du miel encore. Il en buvait toute la nuit, profitant des différents concerts de musique électronique. Il le partageait volontiers.

   Eppu je vous le dis c’était quelqu’un. Même sans parler je pouvais rester assis, à observer. Les étoiles, la vie. Sa présence me réconfortait. Parfois je lui contais des histoires, traduisant tant bien que mal des passages des mille une nuits. Je ne sais pas s’il comprenait, s’il appréciait. Je suis sûr, que moi, j’aimais lui en parler. En partant je lui ai laissé un des tomes. Lui disant qu’il pourra un jour le lire s’il apprend le français, ou alors le donner. Qui sait peut être un jour si je le revois, il me le rendra.

   Je ne sais pas ce que c’est, ce qui exactement m’a tant que ça marqué chez lui. Ce qui est sûr, c’est que je voulais vous en parler. Peut-être que vous aussi vous serez intrigué. Peut-être que ses photos, ou ses récits vous intéresseront. Peut être qu’à votre tour vous serez contaminé par son amour du voyage et de la nature. Par son amour de la vie. 

 

 http://earthpeacecafe.com/

 

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