Qu'est-ce que tu fais ici ?

Maintenant je le sais, je vais à Montpellier. C’est une bonne destination. Je me démerderai toujours là bas quoiqu’il m’y attende. Puis c’est un trajet qui me convient ; juste assez long pour voir un peu de paysage et assez court pour ne pas me foutre la gerbe. C’est presque reposant quand le train est vide. J’ai toujours trouvé dans les gares vides, ou sur quelques ponts piétons de la capitale où l’on se trouve entourée d’innombrables rails de train, quelque chose d’apaisant. Et ce jour là, il n’y a personne dans le train. On doit être cinq avec le chauffeur. Je m’échoue sur une banquette quelconque, le nez contre la fenêtre, pensant à ce qui aurait pu se passer cette nuit. Des images ont défilés dans ma têtes, quelques unes de la nuit d’hier, des paysages, la mer, Elle. Je suis bientôt à Montpellier, et remarque dans le reflet de la vitre la marque des grilles de ventilation sur mon menton. Mais qu’ai-je fais ? Pourquoi ce billet de train ? J’en ai certainement parlé à quelqu’un. Quelqu’un qui m’attend peut être ici, à la gare de Montpellier. A première vue, personne que je connais mais aucune raison qu’il y est quelqu’un, ce ne serait pas habituel et j’y trouve un certain soulagement. Je décide d’aller au bar et d’essayer de joindre quelques amis. Dans l’espoir qu’ils puissent m’éclairer sur ce que je fais ici, sans qu’ils ne comprennent que je ne sais plus ce que je fais.

 Le bar St Roch, ici je me sens calme, c’est comme un abri. Mon portable n’a presque plus de batterie. Je note les numéros dont j’aurais besoin et en appelle un. A peine eu le temps de dire : «  je suis à Montpellier au St Roch… » ; Que la batterie lâche. Tant qu’il fait beau tout va bien. Boire. Attendre. Il ne reste que ça.

 C’est Elle. Quelle agréable surprise. Quelle surprise surtout ! Elle est toujours aussi triste, et blonde, et belle. Connait-elle le St Roch ou Elle est venue par hasard ? Le hasard ne m’offre pas tant d’habitude. Que fait Elle ici ? Il fait beau, Elle est belle, il fait bon. Peut-être que Elle aussi se sent bien au St Roch ! Et Elle aussi vient ici quand elle se sent perdue ! Comme moi ! Peut-être est-elle là pour moi, et moi pour Elle. Peut être que la tristesse l’a emmené ici. Peut-être que la tristesse a pris le billet de train. « Monsieur ? » Peut-être que la tristesse a imité mon écriture, elle la connait mon écriture, ma tristesse. Elle m’aurait emmené ici pour … « Monsieur ? Insiste le serveur.

-Ah pardon… Un café et une blonde, s’il vous plaît. Et un verre d’eau, merci. » Je divague. Je manque de sommeil.

 Depuis qu’Elle est arrivée, rien ne s’est passé, personne ne s’est occupé d’elle. Et Elle ne semble pas s’en soucier. Les serveurs continuent de l’ignorer comme si, à lui parler, ils risquaient d’eux aussi sombrer. Ce ne serait certainement pas avec la même beauté, la même pureté. A ceux qui connaissent le St Roch savent que la pureté s’y fait rare parmi le personnel. - Mon cœur.- Elle a les yeux verts, je le vois maintenant. Et des cheveux à la fois sombres et dorés. Mon cœur me brûle de lui parler. Mais je reste sur ma chaise, à l’observer, le regard vide. Elle ne regarde jamais vers moi, et je peux continuer de la regarder. Elle n’a pas arrêté de pianoter sur son téléphone depuis et enfin on lui demande ce qu’elle veut. Le même serveur me sert –après 10min, soit dit en passant- et nos regards se croisent un instant. Mon cœur me brûle de lui parler, ma raison me retient. Foutu raison. J’attends. Elle boit.

 Aussitôt après son café et son verre d’eau Elle s’en va. Je décide impulsivement de la suivre. Elle prend un peu d’avance mais vu la taille de cette valise je n’aurais aucun mal à la rattraper. Je bois le café d'un trait et la bière cul sec, je laisse le verre d’eau, et pars à la poursuite d’Elle. Elle descend la rue Jean Moulin et tourne à gauche en bas. Je peux la voir d’ici et prend une rue parallèle. On dirait qu’elle retourne vers la gare. J’y trouverai au moins une cabine.

 J’aurais du la croiser ici. Elle ne va pas vers la gare. Je pense l’avoir aperçu rentrer dans un immeuble à cotés, ou plutôt aperçu sa valise qui rentre dans l’immeuble. Une valise comme celle-ci ça ne s’oubli pas. Une grosse valise rose à roulette qui devait peser le double de son poids. J’ai l’habitude des sacs à dos mais ces valises sont censé être plus pratique ; En tout cas celle-ci semblait un fardeau lourd à tirer. Soit Elle n’a pas de force, soit Elle planque un cadavre. Mais peu importe il m’est impossible de sonner bêtement à l’immeuble en espérant tomber sur Elle. Je m’imagine déjà essayer de décrire une belle fille aux yeux verts, profonds et mélancoliques, aux cheveux dorés et sombres, trainant péniblement une valise rose lourde comme un cadavre. Je ris seul dans la rue, planté devant un immeuble devant lequel je suis passé un nombre de fois incalculables et qui pour la première fois m’interpelle.

 J’ai enfin réussi, grâce à la seule cabine téléphonique fonctionnelle que j’eus pu trouver à la gare, à contacter un ami. Un ami proche. Et inévitablement je me suis souvenu à quel point je hais le tramway et toute cette lenteur qu’il dégage. J’ai même parfois l’impression, en marchant aux abords d’une rame, que mon cœur se met à ralentir.  Bref, je rejoins l’ami en question. Et après m’être dis, pour la centième fois certainement, que plus jamais je ne prendrais le tram pour venir ici, que marcher serai plus simple, je suis entré chez lui. C’est toujours un plaisir de le voir. Mais aujourd’hui c’est une surprise, pour lui comme d’habitude (je ne préviens jamais avant de venir le voir), mais pour moi aussi et cela n’est pas fréquent. Puis vient la question. Celle que je redoutais, celle que j’aurais pu méditer si j’avais marché, celle que je me pose depuis que mon réveil a sonné, celle que je me pose depuis que je suis né :

" Qu’est ce que tu fais ici ? "

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