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Billet de blog 1 juin 2013

La névrose chocolateuse : encore une maladie orpheline ?

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 D'immortelles étoiles illuminent pour l'éternité le panthéon freudien. Le Petit Hans ne deviendra jamais grand, Schreber restera président à vie, Lomolou et Lomora - les duettistes polynésiens qui firent tant pour la zoophilie - ne sont pas près de quitter la scène et Dora n'accédera jamais au malheur ordinaire.

C'est en manière d'hommage à ces grands ancêtres que je présente ici un cas de névrose chocolateuse exemplaire, bien qu'atypique, et riche d'enseignements que j'estime extraordinairement féconds. On voudra bien se souvenir, en effet, que j'ai eu le privilège de mener trente-six ans durant la cure d'une patiente chocolateuse  (on parlerait aujourd'hui de "désirance compulsivo-cacao-rémanente", à ce que j'ai cru comprendre). Faut-il préciser que les chocolateux, à l'époque, ne hantaient pas les divans ? Ils sont aujourd'hui diversement répartis dans le champ de la santé gastro-mentale et d'ailleurs tout aussi diversement appréciés, puisqu'on ne sait toujours pas si leur mal étrange provient d'un dérèglement climato-physiologique ou résulte d'une affection iatrogène.

Avant d'aborder la vignette clinique qui soutiendra mon propos, je risquerai un bref aperçu historique. Pourquoi bref ? me direz-vous. C'est une excellente question. La réponse est tout aussi brève : hormis le cas de ma patiente chocolateuse, on n'a recensé qu'un seul autre cas, mais dans une lointaine contrée - et au dix-neuvième siècle. Il convient de préciser ici que les chocolateux, plus encore que les énurétiques, ont une conscience douloureuse de leur être au monde et déploient des trésors d'ingéniosité pour dissimuler leur pathologie.

La patiente chocolateuse dont je vais retracer la cure et que nous appellerons Melitzana (pour des raisons de confidentialité) avait à l'époque vingt-cinq ans.

Melitzana déboula donc sur mon divan dans un état de détresse avancée. Elle était pâle et pourtant rose, petite, avec de longs cheveux. Elle disait souvent "je n'ose" et ne disait jamais "je veux". Rien de tout cela ne m'échappa. Pour ma part, à l'époque, j'étais plutôt en forme et fraîchement émoulue d'un divan de renom. Franchement moulue aussi, si je m'en souviens bien : c'était un divan dur et caillouteux dont les arides aspérités m'avaient laissé des bleus aux côtes. Ma jeunesse n'avait été qu'un ténébreux orage, j'avais plus de souvenirs que si j'avais mille ans, les grands bois m'effrayaient comme des cathédrales et je faisais souvent ce rêve, étrange et pénétrant... ce qui ne m'empêchait pas de dispenser une attention également flottante et le plus souvent bienveillante aux propos de ma chocolateuse.

Melitzana, durant l'anamnèse, évoqua les grands tournants de son existence pourtant névrotiquement linéaire. Elle avait développé une lactophobie à la suite d'une malheureuse histoire de perte de dent de lait survenue tardivement - vers onze ans, je crois. En outre, avec l'inévitable réactivation de la poussée pubertaire, elle manifesta un refus caractérisé de l'usage des fils dentaires. Bien évidemment, elle resta ensuite des années entières sans ouvrir la bouche et, puisqu'elle manquait de tout mais désirait le rien, elle s'autorisa une bonne petite anorexie des familles dont, sur un plan strictement contre-transférentiel, je lui tins longtemps rigueur. D'autant que, c'est un fait avéré, s'il est chocolateux, le nevrosé flatule. Contrairement à l'hystérique qui, lui, bande - mais à part.

Malmenée, donc, et repoussée dans ses ultimes tranchées par l'affrontement analytique qui s'était déclaré entre nous, Melitzana finit par se plier à la dure loi du divan. Et, en vertu du principe de causalité qu'il me semble avoir évoqué plus haut, elle n'eut bientôt plus d'autre choix que de se mettre à table pour, en somme, casser le morceau. De chocolat, s'entend.

J'appris ainsi qu'elle souffrait d'une névrose chocolateuse qu'elle avait depuis longtemps auto-diagnostiquée mais qu'elle taisait obstinément, au nom d'une pudeur que j'interprétais immédiatement comme étant anti-analytique. Ce qu'elle admit bien volontiers, avec un ricanement de mauvais augure dont je ne pris pas la mesure sur-le-champ. Les chocolateux, c'est bien connu, font preuve d'une indiscutable finesse et d'un sens clinique remarquable. Plus encore que les autres névrosés, qui ne savent pas qu'ils savent, les chocolateux, eux, savent tout mais ne disent rien. Ils flatulent, un point c'est tout.

Une fois la brèche faite, ni Melitzana ni moi n'avons eu l'imprudence de nous y engouffrer aveuglément. D'autant qu'après trente-et-un ans d'analyse, on acquiert une lucidité qu'il faut bien qualifier de redoutable. Je parvins donc à la mener tout doucettement au coeur même du ténébreux dilemme où s'engluait son moi narcissique, incapable d'advenir comme sujet. Suis-je née trop tôt ou trop tard ? demandait-elle souvent avec une forte angoisse. Oh,vous tous, ma peine est profonde! concluait-elle, au bord des larmes. Le "vous tous" attestait de bouffées délirantes marquées, puisque nous étions seules pendant les séances ( c'était avant ma période "thérapie de groupe"). Il lui arrivait aussi aussi de dériver vers des formes délirantes plus nettement poétiques, bien qu'assez niaises, selon moi : le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme... murmurait-elle parfois. Des platitudes, en somme. Typiquement iridescent.

Sept ans plus tard, je parvins à lui faire élaborer son dire en termes lacano-propulsifs. Utilisant les rêves qu'elle consentait enfin à produire (étant sans doute rassurée sur ma santé mentale, puisque je m'habillais à l'époque chez Sonia Kyriel), je déroulai lentement la problématique de l'Etre et de l'Avoir et lui exposai même la merveilleuse histoire des deux autres (le grand et le petit), modernes aventuriers de l'Arche perdue engagés dans la quête d'un mystérieux objet de marque Petita(sic).

Je sus alors que ma patiente chocolateuse, qui venait d'intégrer en deux coups de cuillère à pot toute la maïeutique précitée, allait enfin pouvoir aborder les rives radieuses qui mènent à la dernière séance et, peut-être, dans la foulée, redécouvrir les pralines. C'est la grâce que je lui souhaite car ces friandises me paraissent fort injustement décriées, de nos jours.

Et je conclurai en rappelant que des chercheurs de grande renommée ont dernièrement découvert que Freud lui-même, dans le fameux rêve de "l'injection faite à Irma", avait substitué à la formule chimique de la théobromine, l'alcaloïde extrait du cacao que l'on retrouve dans le chocolat, celle de la "triméthylamine" particulièrement obscure et absconse. Alors ?... Freud chocolateux ? Freud cacaomaniaque ? La question est posée. Le débat est ouvert. Mais n'oublions pas le conseil du poète : c'est en mouchant son nez qu'on devient moucheron...

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