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Billet de blog 8 mars 2009

Sur les traces de Gustave F. (hommage renouvelable)

Il s'agira ici d'en finir avec une phrase culte qui divise les flaubertiens depuis des lustres ou, pour parler comme le cher Gustave, de biffer définitivement l'une des entrées du dictionnaire des idées reçues.

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Il s'agira ici d'en finir avec une phrase culte qui divise les flaubertiens depuis des lustres ou, pour parler comme le cher Gustave, de biffer définitivement l'une des entrées du dictionnaire des idées reçues. Je me propose donc de revenir sur quelques points obscurs de la vie et de l'oeuvre de Gustave Flaubert, l'homme qui aimait les perroquets.

Evoquer Flaubert à Trouville pourrait sembler un lieu commun puisque tout est fait, en cette pimpante station balnéaire, pour le rappeler à notre bon souvenir. Nul commerçant digne de ce nom, par exemple, ne manquera de vous rafraîchir la mémoire : c'est là, sur ces planches, qu'il rencontra Elisa Schlesinger dont il tomba amoureux et qu'il immortalisera en la personne de Mme Arnoux, l'héroïne de "l'Education sentimentale".

Je musardais donc rêveusement sur les planches quand, tout soudain, je passai devant l'Hôtel Flaubert qui surplombe la plage. J'eus alors une sorte de révélation, une manière d'illumination. Je sus sans doute possible, avec une certitude inébranlable, qu'au temps de sa création cet hôtel s'appelait "hôtel Beau Rivage".

Une visite au cadastre confirma mon intuition et m'apprit également que, jusqu'au XVIIIème siècle, on écrivait indifféremment Flobert ou Flaubert. Pousant mes recherches je découvris, comme je m'y attendais, que l'usage de l'appellation Borivage en lieu et place de Beau Rivage était attesté par des documents d'époque.

Bien décidée à ne pas en rester là, je soudoyai sans vergogne les employés du cadastre et, cerise sur le pommier, - ou quelque chose comme ça, car j'étais en pleine ébullition cérébro-spinale, vous l'imaginez bien - je découvris une autre pépite : l'emploi du GE pour le JE était, bien que fautif, fréquemment relevé dans le parler courant du bocage normand.

On signalait également que, usant et abusant du calva et surtout du "pommeau" local ( qui titre quand même 18°), le natif du Calvados avait bien souvent la langue pâteuse et la décision approximative, comme le confirme le fameux "p'tête ben qu'oui, p'tête ben qu'non". Mais, pour respecter la vérité linguistico-historique, il convient de rappeler que le natif du Calvados, ou Caennais, est également à l'origine de l'une des plus belles expressions françaises :

Car c'est lui qui, au soir d'une journée de labeur dans les pâturages de sa verte campagne, s'écria le premier en crachant dans la glaise : "Chemise sur le râteau !" Magnifique, non ?...

J'avais donc en tête deux formules, ou plutôt trois, que je livre à votre sagacité. D'un côté BO/RI/VA, de l'autre BO/VA//RI et enfin, pour donner du sens à l'ensemble GE/JE/MOI.

Trépignant d'excitation, je me sentais sur le point de trouver enfin la pièce qui manquait à mon puzzle de flaubertienne fervente, voire idolâtre. La fameuse phrase de Gustave, "Madame Bovary, c'est moi", devenait enfin limpide ! Si l'on gardait la séquence GE/JE/MOI comme clé, tout s'éclairait.

Flaubert, passant devant l'hôtel et cherchant un nom pour l'héroïne du nouveau roman qu'il avait en chantier, fabriqua probablement les chaînes associatives suivantes : BORIVA/ GE, ce qui donne BORIVA/ c'est JE et ensuite, sans doute emporté par son élan, en arriva à BOVARY/c'est MOI, puisque GE/JE/MOI sont équivalents et interchangeables.

A vous imaginer opiner béatement du chef, je suppose que vous aurez reconnu ce que Freud Sigmund, Lacan Jacques et Dr.House Gregory (nouvellement coopté, un type épatant) appellent le "travail du signifiant". Notons qu'en ce sens précis, un signifiant n'est qu'un son, une image phonique, la sonorité matérielle d'un mot. C'est ce qui nous fait parler, c'est-à-dire émettre des phonèmes porteurs de visées expressives. De la même façon qu'il convient de mettre un pied devant l'autre pour marcher, il faut mettre un phonème devant l'autre pour parler. Joliment dit, non ?

Le signifiant, donc, c'est à la fois un mot pour un autre et un mot sous les mots. Si, par exemple, nous restons dans un domaine où Flaubert est passé maître, le signifiant "Littérature" peut parfaitement s'entendre "Lis tes ratures", comme le remarquait R.Barthes.

Epuisée par la découverte des formules signifiantes à l'oeuvre chez Gustave le moustachu, je pris aussi sec une chambre à l'hôtel Flaubert, ou Flobert, voire Flovert, afin de réfléchir à tête reposée.

Je venais donc de me ranger dans le camp de ceux qui, toutes recherches confondues, affirmaient que Gustave F. avait bien prononcé la célèbre phrase. Quelque chose pourtant, me chiffonnait et incapable de trouver le sommeil, car la nuit n'arrêtait pas de me porter conseil, je feuilletais machinalement les nombreuses brochures déposées par la direction et qui toutes se rapportaient à Gus. Flo

Et c'est là que je retrouvai Maxime Du Camp, de l'Académie Française, personnage que j'estime peu sympathique et qui ne doit qu'à l'ami Gustave, dont il se fit le chroniqueur, de n'être pas tombé dans l'oubli. Toutes les informations dites de première main relatives à Flaubert, c'est à Du Camp qu'on les doit. Façon de dire qu'il était libre d'écrire et de réécrire l'histoire à sa guise. Et, merise sur le chapeau, tout porte à croire qu'il ne s'en priva pas.

Du Camp, du coup, se retrouva dans ma ligne de mire. Au fil de ses "Souvenirs littéraires", il consacre moult chapitres à Flaubert qu'il ne dépeint pas souvent sous son meilleur jour, malgré des dithyrambes éhontés. Aurions-nous su, sans lui, que Gustave était épileptique, qu'il passait plus de temps à raturer (sic) ses pages qu'à en produire de nouvelles, qu'il sortait rarement de chez lui, estimant que "la marche est délétère", qu'il riait des heures durant à ses propres plaisanteries, qu'il adorait les points-virgules, etc, etc....? Flaubert n'aurait-il pas écrit "L'histoire d'un fou" que le brave Maxime, prompt à tailler des costards, l'aurait rédigée à sa place.

Mais concentrons-nous sur la partie intitulée "Voyage en Orient". C'est dans ce récit que le fourbe Maxime nous livre sa version de la phrase qui fit couler tellement d'encre.

Ils sont aux confins de la Nubie inférieure, devant la seconde cataracte du Nil qui vient se fracasser contre les rochers de granit noir. Pour vérifier si le principe du "gueuloir" qu'il vient d'inventer fonctionne aussi en milieu semi désertique, Flaubert s'écarte du campement et, toujours en quête d'un nom pour son héroïne, se met à hurler contre le vent face à l'effrayante chute d'eau et en dépit du vacarme assourdissant. Il a enfin trouvé le nom qui lui convient, celui qui tout à la fois lui rappelle l'Hôtel Borivage et la rencontre avec LA femme, et il braille, Gustave, il gueule :

Ma... da...me... Bo...va...ry...Em...ma...!

Du Camp, à la fois dur de la feuille (un détail révélé par la fielleuse Louise Colet) et perturbé par les distorsions acoustiques dues à l'environnement, entendit non pas "Emma", mais "est moa ". Il s'empressa de colporter l'affaire non sans l'avoir arrangée à sa sauce, selon sa fâcheuse habitude. Il trouva ainsi le moyen de se hisser à la hauteur de l'immense Flaubert et, céruse sur le gâteux, de lui dérober une partie de sa gloire puisqu'il était impossible, jusqu'à présent, d'évoquer Gustave F. sans passer par Du Camp.

Telle est, selon moi, la genèse de l'un des plus grands faux de l'histoire littéraire de notre temps. Nous espérons avoir rendu à Gustave ce qui n'était pas à Maxime. Voilà, en tout cas, ce que nous pouvons en dire aujourd'hui...

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