LA VIE DES MOTS (Version 2.0)

Autant  le dire cash : personnellement question vocables, j’ai une position irrévocable, avec tendances irrévérencieuses.  Aux antipodes d’Etiemble et de son « Parlez-vous franglais ? » qui, rappelle Claude Hagège, « dénonçait comme une invasion l’afflux des termes étrangers en français », je préfère l’expression libre et vivante qui, irriguée par les trouvailles langagières, donne sève et vigueur à la langue d’ici.

Faudrait-il, pour apaiser les nostalgies et « sauver  la vraie langue des vrais Français », rétablir les frontières linguistiques ? Opérer une sorte de protectionnisme bannissant toute introduction de mots « NOT made in France » ? J’espère bien que non. Parce qu’il y a là-dedans une dimension plutôt réac qui frôle dangereusement le «  On est chez nous ! » d’une famille dont on parle beaucoup ces temps-ci et évoque, c’est funeste, l’épopée des Atrides.

Alors oui, j’ose le dire, j’aime voir vivre les mots quand ils viennent bousculer la syntaxe, malmener la grammaire et offrir des lectures multidirectionnelles. J’ai trouvé formidable, par exemple, que quelqu’un, un jour, traficote un superlatif pour mettre en circulation les formules «  moins pire/ plus pire » qui, après moult réactions outragées ont fini par entrer dans l’usage (ou presque) en gagnant en concision.

Je ne suis pas choquée de lire ces expressions qui parlent toute seules  et donnent l’image avec le son : « un truc de la mortkitue », « il m’a pas calculée », « tu vas prendre cher », « ça me gave grave », etc.

Les temps changent : les mots le disent. Faudrait-il rester sourd ?

D’autant que ces expressions nouvelles jettent un regard impitoyable sur les tendances de la société d’aujourd’hui. Sa violence, notamment, avec les très employés «  c’est une tuerie !,  c’est mortel !, ça déchire ! », ou le consumériste galopant : être ou ne pas être « client » de tel ou tel artiste ou parti politique. Ou encore le célèbre « trop » qui, de négatif, est  étrangement devenu hyper positif. Avec le  « c’est trop bon ! » ou trop génial, l’orgasme se relativise et devient quasiment obligatoire.  Et la liste est longue...

Les mots disent nos maux et tels les miroirs  nous renvoient notre image. Mieux vaut s’y faire et, plutôt que de croire que nous les maîtrisons, admettre que nous sommes parlés par eux.

Cela étant, il peut m’arriver, en cas d’urgence, d’utiliser sans frémir l’imparfait du subjonctif. Et me servir des couverts à poisson si nécessaire ne me semble pas ressortir de la trahison de classe.

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