A la petite semaine

À la petite semaine

 

Je n’ai plus vingt ans. Ma vue baisse, mes genoux craquent, mes idées se brouillent. Le bilan est redoutablement clair : à la cohorte des petits maux qui entraînent de grandes douleurs s’ajoutent maintenant des réalités autrement terrifiantes. Me voici rattrapée par le pathologique. Rien ne me sera épargné. Sauf, peut-être, avec infiniment de chance, l’hébé-phréno-catatonie. Pour le reste, le compte à rebours a déjà commencé.

Je suis une malade mentale.

Au pluriel.

Il n’est pas d’affections dont je ne sois atteinte.

Je suis mélancolique, maniaque, et maniaco-dépressive.

Maniaque, c’est plutôt le lundi, le jour de la lessive et des raptus anxieux, à quoi succèdent, le mercredi, l’inertie et l’aboulie à l’idée du repassage. Du côté de ma sphère intellectuelle, c’est le règne de l’inhibition psychique. Pour le reste, des accès d’exaltation et d’instabilité attestent de mon débridement instinctuel, du désordre de mes actes.

J’ai des bouffées délirantes à ne plus savoir qu’en faire. Elles surviennent n’importe quand, polymorphes et mouvementées. J’acquiers alors une conscience dite « crépusculaire » et me transforme tout soudain en psychopathe de choc.

Au rayon des hallucinations, le choix est vaste : auditives, visuelles, kinesthésiques, verbales, toutes sont présentes. Et parfois même cumulatives, au point que certains soirs, lorsque la télé est en grève, je ne le remarque pas.

Vous avez dit schizophrène ? Je suis le schizophrène type.

Le fameux sourire discordant, la classique stéréotypie gestuelle, le maniérisme, les réponses à côté, l’écholalie, les salades de mots, les verbigérations… c’est mon portrait craché. Pour ne rien dire des distorsions langagières, de la tendance à l’abstraction et, surtout, de l’indifférence émotionnelle. C’est souvent le dimanche que je suis schizophrène : jour funeste où se conjuguent la dislocation, la disjonction, la fragmentation et la dissociation affectives. C’est d’ailleurs pourquoi je ne vais plus à la messe.

L’hystérie, elle, est présente tous les jours de la semaine.

C’est en quelque sorte le régime ordinaire, qui n’empêche nullement d’exister. Je connais des moments épileptoïdes, traverse des périodes d’ « aura », passe par des transes et divers prodromes, et n’échappe pas toujours aux phases de contorsion, décrites comme « convulsionnaires » ou en « arc de cercle ». J’ai le bonheur, toutefois, d’être préservée de la névrose des téléphonistes.

Les jours les plus lourds sont ceux du doute obsessionnel.

Le lundi est un jour mixte, composé pour partie de pulsions maniaques et activement phobiques et pour partie de ruminations obsessionnelles, régies par le diktat du : « n’oublie pas de penser à tout ». Je passe le lundi les mains dans l’eau – et le mardi généralement couchée, car la compulsion qui m’assigne de vérifier sans cesse que je me suis effectivement levée me contraint, pour ce faire, à retourner au lit. Dures journées passées à chasser l’idée obsédante qui, naturellement, revient au galop.

Bien entendu, je fais parfois des poussées de Bovarysme, doublées de conduites érotomaniaques : c’est la fièvre du samedi soir.

Je sais ce jour-là que le commis de chez Poilâne, « mon » boulanger, est secrètement épris de moi. S’il baisse les yeux à mon entrée, c’est qu’il est surveillé par la matrone qui l’emploie. J’achète donc force miches de ce bon pain et la fièvre, en soirée, est le signe d’un embarras : amoureux pour lui, gastrique pour moi.

Le jeudi et le vendredi je suis parfaitement tranquille car, grâce au ciel, je ne suis ni paranoïaque ni portée sur la chose psychosomatique.

Je sais bien que si l’odieuse concierge monte mon courrier avec deux jours de retard, ce n’est pas parce qu’elle veut le lire préalablement. J’ai compris depuis belle lurette qu’elle est l’auteur de toute la correspondance injurieuse qui m’est adressée. Mais ce n’est pas un complot, puisqu’elle est seule en cause. D’ailleurs elle est bien trop rudimentaire pour avoir pu mettre au point le système de table d’écoute qui parasite mon installation téléphonique. Lequel par parenthèse m’est parfaitement indifférent puisque je ne m’exprime que par monosyllabes qui, le jeudi et le vendredi, sont en outre soigneusement codés. Et pas question, ces jours-là, de tendances syncopales, de sensations de strictions précordiale ou autres céphalées tenaces. Aucun trouble du sommeil. Partie la « boule oesophagienne », envolés vertiges et gastralgies !

Le jeudi et le vendredi, les deux jours bénis de mon repos hebdomadaire, ceux qui me permettent de supporter cette vie « à la petite semaine », je les passe dans mon abri anti-atomique de campagne. Je l’ai fait édifier à mes frais, non sans mal, pour assurer la survie de mon espèce en ce monde décidément très perturbé.

 

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