La France a besoin de ses paysan·nes

Pour une agriculture durable et des campagnes vivantes, la France a besoin d'un million de paysan·nes. C'est l'objectif du pôle InPACT (Initiatives pour une agriculture citoyenne et territoriale), qui regroupe dix structures agricoles et citoyennes.

Il devient difficile de l’ignorer : la métropolisation et l’agro-industrie ne font plus rêver. La demande sociale pour une alimentation de qualité et pour une agriculture respectueuse de l’environnement est en forte croissance. Quant à la vie métropolitaine, synonyme pour beaucoup de mal-logement, de loyers trop chers, de transports en commun saturés et de trajets à rallonge, le confinement du printemps 2020 a contribué à mettre à mal son attractivité. Mais qui peut partir vivre dans la petite ville de ses rêves, quand l’emploi se concentre dans les métropoles ? Qui peut manger bio en circuit court ? Ces « choix de vie », qui ne sont pas accessibles à tou·tes, sont bien tributaires de choix politiques engagés puis poursuivis pendant des décennies. Comme celui d’une agriculture lourde d’investissements et pauvre en main d’œuvre, remplissant les ventres des métropoles et monnayant ses surplus sur le marché mondial. Les dix structures membres du pôle InPACT partagent un projet politique dans lequel une autre agriculture dessinerait également une autre société et une nouvelle vie pour les campagnes et les petites villes.

L’agroécologie a besoin de tou·tes ses paysan·nes

Une agriculture durable écologiquement est intensive en main d’œuvre : parcelles plus petites pour plus de diversité, moins d’énergie fossile (engrais ou transports), moins de mécanisation. C’est le propos du socle commun de l’association : « Les systèmes de production performants en agriculture durable sont ceux qui font appel aux savoir-faire [des] paysan·nes, bien placé·es pour percevoir la complexité et la globalité de l’environnement. » Puisque la transition agroécologique et la sécurisation d’une alimentation de qualité sont nécessaires, « seule l’ambition d’une population agricole plus nombreuse et épanouie peut répondre à ces défis colossaux » selon Raphaël Bellanger, paysan en Mayenne et co-président d’InPACT.

« Un million de paysan·nes », c’est un objectif minimal pour les structures d’InPACT. Or il y a aujourd’hui environ 400 000 entreprises agricoles en France et leur nombre recule de 2 % par an environ (1). « Si la tendance continue, il pourrait n’en rester que 250 000 dans dix ou vingt ans », selon Fabrice Clerc. Il est co-gérant de l’Atelier paysan, une coopérative qui accompagne les paysan·nes « dans une conception ascendante de machines et de bâtiments adaptés », dans l’idée de « retrouver collectivement une souveraineté technique ». « On s’inscrit dans le projet d’une alimentation de qualité accessible à tou·tes et ça passe par une réinstallation massive de paysan·nes. On ne sait pas si c’est 1,5 ou 2,5 millions qu’il faut mais les dynamiques d’installation sont bien en deçà de celles de départ à la retraite ou de concentration des fermes. »

Vincent Jannot, directeur des partenariats à la fédération Terre de liens, fait le même constat : « Il faut 800 000 installations, soit 40 000 par an : les 15 000 par an ne suffiront pas. Un million de paysan·nes, c’est possible. Le chiffre ne vient pas de nulle part, il a été évalué à l’aide d’un programme, Parcel, qui montre qu’avec la même surface agricole utile, on peut doubler le nombre de fermes et avoir une agriculture de qualité accessible à tou·tes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, économiquement, culturellement. La disparition des terres nous anime autant que la disparition des paysan·nes, depuis le début. Le projet politique est de préserver et partager la terre en favorisant la création d’activités écologiquement responsables, socialement solidaires. Avec cette tension entre les deux. Le bénéfice, c’est le maintien des terres agricoles, le développement d’une agriculture durable, d’une alimentation saine, de refus de l’artificialisation (pour le captage de CO2, la qualité de l’eau). » Et – c’est loin d’être accessoire – « plus il y a de gens qui s’installent en rural, plus il y a besoin de services, d’écoles, de culture, de lien social, ça revitalise les espaces ruraux ». Gilles Bas, longtemps représentant à InPACT de l’association Nature et Progrès, qui réunit paysan·nes et citoyen·nes pour animer un système participatif de garantie en agroécologie, est d’accord : « Il faut qu’on installe des paysan·nes partout sur le territoire français. Ce n’est pas le plein cœur de métier de N&P mais à InPACT il y a des structures dont les différents métiers se complètent. »

Vincent Dulong est directeur du réseau Civam (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural). Il n’est pas opposé à des « villes-locomotives » mais « la théorie du premier de cordée et du ruissellement, plus personne n’y croit. Lutter contre cette hypermétropolisation à base de concentration, excellence, compétitivité, inégalités, oui, avec l’enjeu de repenser le territoire en permettant aux gens de vivre où ils le souhaitent ». La question de la production agricole est pour lui essentielle. « Les modèles qu’on défend au sein d’InPACT sont intensifs en services et en emplois dérivés de l’activité agricole. À partir de l’agriculture, on crée de l’emploi sur le territoire. C’est une poutre faîtière des campagnes : si demain il n’y a plus que des fermes-usines, il n’y aura plus personne dans les campagnes. Tant qu’il y a des agriculteurs, on maintient l’activité, les services, la vie, l’emploi. Depuis quarante ans, en baissant le nombre des agriculteurs, on a déshabillé les campagnes. »

Printemps d'InPACT (2018) : trois jours de rencontres pour affirmer la nécessité d’une réorientation radicale de notre modèle alimentaire et agricole. © L'Atelier paysan (CC BY-NC-SA 2.0) Printemps d'InPACT (2018) : trois jours de rencontres pour affirmer la nécessité d’une réorientation radicale de notre modèle alimentaire et agricole. © L'Atelier paysan (CC BY-NC-SA 2.0)

Garder la valeur ajoutée dans les territoires

Si les campagnes ont été privées de paysan·nes, c’est parce que le travail des paysan·nes a été privé d’une partie de sa valeur, comme le montre Fabrice Clerc. « Le produit des fermes moins les charges donnait à l’hectare 358 euros entre 1988 et 1992, avant la PAC. Entre 2014 et 2018, cette différence n’était plus que de 28 euros. Ce n’est qu’une moyenne sur la ferme France mais la tendance dit quelque chose : la valeur ajoutée sur les fermes a baissé de plus de 90 % depuis les années 1990. » Le résultat, Jean-François Bouchevreau le connaît bien. Ce paysan retraité dans la Sarthe est président de Solidarité Paysans, association qui vient en aide à des agriculteurs et agricultrices dont les exploitations en difficulté croulent sous les charges : achats d’intrants ou de matériel neuf. « Tout le monde est formaté sur le modèle conventionnel. Il y a des intérêts économiques en amont et en aval, il y a la politique agricole qui va dans ce sens et pousse à l’agrandissement et aux investissements. Plus la ferme est grosse, plus il y a d’investissements et plus elle est fragile, vulnérable à une baisse des prix [agricoles]. »

Solidarité Paysans accompagne les paysan·nes dans les procédures amiables ou juridiques de restructuration de leur dette mais leur propose aussi d’interroger avec eux et elles l’économie de leur ferme. « On réfléchit ensemble sur leurs pratiques pour diminuer les coûts, libérer du travail, être plus économe, plus autonome. Un système herbager en élevage, par exemple, coûte beaucoup moins cher, demande moins de matériel, réduit les achats de maïs et soja (2). Certain·es passent en bio, n’achètent plus de pesticides ni d’engrais et augmentent ainsi leur valeur ajoutée. C’est pas simple, de changer, mais on le fait ensemble, avec par exemple des technicien·nes du Civam. 70 % des personnes qu’on accompagne restent paysan·nes. C’est même arrivé que des agriculteurs en difficulté finissent par créer des emplois en faisant de la vente directe ou de la transformation alimentaire. On territorialise l’emploi, on le déconcentre et on le rapproche des fermes. Avec les autres membres d’InPACT, on n’a pas un modèle en tête à imposer mais on cherche les moyens de rendre les paysan·nes autonomes. Avec les Afocg (Associations de formation collective à la gestion) notamment. La comptabilité, ce n’est pas intéressant en soi mais ça permet de réfléchir sur son modèle économique et ses orientations techniques. Les Afocg accompagnent ces raisonnements et ça aide à sortir du modèle majoritaire : ce n’est pas en augmentant sa production qu’on gagne mieux sa vie. » Isabelle Hagel et Gabrielle Sicard sont chargées de mission au réseau des Afocg (InterAfocg), ces associations qui aident les agriculteurs à gérer eux-mêmes leur ferme, par la formation à la comptabilité et par l’entraide. Elles confirment : « C’est par des aspects très pragmatiques du métier d’agriculteur que va se poser la question du territoire, de comment créer de l’emploi en milieu rural. Ce sont des aspirations qui viennent des personnes et que l’Afocg aide à révéler. »

Jean-François Bouchevreau a vu des fermes s’en sortir grâce aux Amap, Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, « parce que la vente directe rapproche producteurs et consommateurs et valorise des produits dont la qualité est reconnue ». Le Mouvement inter-régional des Amap (Miramap) est fort de 250 000 personnes concernées. Pour Élisabeth Carbone, co-présidente d’InPACT, « l’Amap est créatrice d'activité économique et d'emploi, de lien social et de dynamique territoriale ». Marilyn Métayer, chargée de mission du Miramap, ajoute que « les gens se rencontrent à l’Amap, des projets émergent. Les Amap s’intègrent au tissu local et le dynamisent, sur les questions écologiques, alimentaires ». Sébastien Barbati, administrateur amapien dans le Jura, donne l’exemple de la participation des Amap aux luttes paysannes : « Dans mon département, on a lutté contre un Center Parc pour préserver les terres et assurer la sécurité alimentaire du territoire. »

Le Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC) met aussi les territoires au centre de son action et l’agriculture y joue un rôle important. Cédric Letourneur est secrétaire national du mouvement, en charge des questions agricoles : « On accompagne la réflexion de personnes, seules ou en collectif, qui souhaitent créer des activités en milieu rural. Leur passage au MRJC leur permet d’aboutir à la création d’activités économiques très intégrées au milieu rural, qui cherchent à répondre aux besoins de gens sur place. Les diagnostics de territoire sont un des outils développés par le MRJC : ce sont des jeunes en équipe qui se demandent de quoi ils et elles ont besoin sur leur territoire et montent des projets pour y répondre. »

Ferme en agriculture biologique dans le Lot-et-Garonne. © Aude Vidal (CC BY-NC-SA 2.0) Ferme en agriculture biologique dans le Lot-et-Garonne. © Aude Vidal (CC BY-NC-SA 2.0)

Accompagner les installations en agriculture

Comme d’autres à InPACT, Cédric Letourneur note la distance qui s’est accrue entre urbain·es et milieu rural, amenant à de possibles malentendus sur les activités à y mener quand leurs projets sont « déconnectés des besoins [locaux], sur du travail à distance, tournées vers la satisfaction d’envies individuelles, sur des territoires très attractifs (accessibilité en TGV, aspects paysagers), sans investissement dans le tissu local, avec des attentes parfois fantasmées ». Isabelle Hagel et Gabrielle Sicard de l’InterAfocg remarquent également qu’« il y a parfois un écart important entre la représentation du métier et sa réalité. On fait des formations qui permettent [aux porteurs de projets] de ne pas être stupéfaits quand ils s’installeront. On ne veut pas être casseurs de rêves mais on ne veut pas non plus que les gens se confrontent à la réalité trop durement après s’être engagés humainement et financièrement ».

Les Associations pour le développement de l’emploi agricole et rural (Adear) accompagnent elles aussi des parcours d’installation, forment des paysan·nes en activité et contribuent à la création d’emplois ruraux. Pour Bertille Fages, Étienne Choisy et Julien Melou, permanent·es de la fédération, « les projets soutenus par les Adear en agriculture paysanne ont toujours une dimension collective. Les groupes de paysan·nes prennent des initiatives dans les branches locales, émettent des besoins auxquels on répond en portant des formations ». Ici un projet de transformation laitière porté par trois fermes, là un projet d’abattage de proximité. Parmi les principes de la charte de l’agriculture paysanne élaborée par les Adear figurent « répartir les volumes et les moyens de production afin de permettre au plus grand nombre d’accéder au métier et d’en vivre », « valoriser les ressources abondantes » comme le travail humain et « viser le maximum d’autonomie dans les exploitations agricoles ». Cela entraîne un accroissement de la valeur ajoutée qui reste dans les campagnes et du nombre de personnes qui peuvent vivre de l’agriculture.

Les fermes d’Accueil paysan, une fédération de paysan·nes exerçant en parallèle une activité agricole et une activité d’accueil (de l’agrotourisme à l’accueil social), sont adossées à la charte de la Fadear sur l’agriculture paysanne, comme le fait également le Miramap. Pour Maurice Étiévant, paysan retraité dans le Jura, l’accueil « est une forme d’installation qui permet de démarrer sur des micro-structures. Quand on sait la difficulté de l’accès au foncier, c’est une piste non négligeable pour aider l’installation. L’accueil social aujourd’hui fait l’objet d’une demande forte et il est possible de vivre avec un ou deux hectares et l’accueil de deux-trois personnes. Mais cette diversification n’est pas prise en compte lors de l’installation par les structures agricoles. C’est des bagarres à mener pour faire reconnaître cette activité, quand la tendance est plutôt à produire, produire, bouffer le voisin et produire. Il y a toujours le bandit avec ses 500 ha pour vouloir accaparer 4 ou 5 ha dont a besoin quelqu’un qui cherche à s’installer ». Comment lutter si la Pac continue à attribuer des aides à la surface plutôt qu’aux actifs, et les autres politiques agricoles à accompagner la concentration des terres ?

L’installation de nouvelles personnes en agriculture est une des préoccupations centrales d’InPACT (3). Pour les pratiques agroécologiques qu’elle rend possibles, pour les personnes qui ont l’occasion d’exercer un métier utile et passionnant, pour les campagnes qu’elle contribue à faire vivre et pour nous tou·tes qui méritons une alimentation de qualité. Mais permettre à des paysan·nes de s’installer en nombre suffisant engage plus radicalement à « penser la concentration, les interactions entre territoires », comme y invite Vincent Dulong. « On ne peut pas installer des paysan·nes sans changer le cadre institutionnel et socio-économique, sans sortir de la logique de compétition », complète Hugo Persillet de l’Atelier paysan. Les logiques géographiques et économiques qui dominent actuellement encouragent plutôt la concentration des populations dans les métropoles et la concentration des terres agricoles dans des exploitations incapables de répondre aux défis écologiques. Loin de répondre à deux logiques séparées, la transition écologique en agriculture et la dé-métropolisation sont les deux dimensions d’une société plus écologique.

 

Aude Vidal pour le Pôle InPACT

(1) Insee, « Exploitations agricoles », in « Tableaux de l’économie française », Insee Références, 27 février 2020.

(2) L’observatoire technico-économique du Civam a publié une étude comparée des systèmes herbagers de 2008 à 2017 dans le Grand Ouest, https://www.civam.org/ressources/.

(3) La Fadear, l’InterAfocg, Terre de liens et le réseau Civam ont produit sur ce sujet en 2019 un rapport riche de recommandations, « Accompagner la transition agricole en favorisant le renouvellement des actifs » disponible sur https://ressources.terredeliens.org.

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