La négociation de l’État dans le Rwanda rural post-génocide

Aymar Nyenyezi Bisoka est professeur d’anthropologie politique à l’Université de Mons. Il travaille sur le pouvoir et les résistances en Afrique des Grands Lacs à partir de terrains ethnographiques en milieux ruraux, ainsi que sur la tradition afrocritique en sciences sociales. Il présente une réflexion sur la manière dont la mise en œuvre de politiques publiques se négocie dans le Rwanda rural.

Sarah a été retrouvée morte au bord de la rivière Rusizi le 15 décembre 2014. La mise en scène de son assassinat devait être parfaite : on ne devait pas retrouver le corps de Sarah, mais bien Sarah assassinée. Le décor devait accentuer cette nuance. La mort de Sarah devait être différente de celle de ces corps anonymes qu’on retrouvait souvent ligotés et flottant dans cette rivière, parfois dévisagés pour les plus chanceux et, pour les autres, parfois simplement décapités pour à jamais celer la disparition. Tout le monde devait savoir qu’il s’agissait bel et bien de Sarah sans vie ; qu’il s’agissait de Sarah qui avait été torturée, violée, mutilée et ensuite seulement tuée. Les marques sur son corps devaient suggérer qu’elle avait vécu les pires supplices imaginables avant de trépasser. 

Mais en dehors de cette mise en scène autour du corps de Sarah, on pouvait entendre circuler dans les villages avoisinants la rivière Rusizi des déclarations du type : « [...] c’était en partie de sa faute ; elle s’était fait beaucoup d’ennemis à cause des biens de ce monde... ». En effet, presque tout le monde connaissait Sarah, une jeune veuve de 32 ans qui cultivait les terres de son mari disparu sept ans plus tôt. Sarah s’était alors fait beaucoup d’ennemis pour avoir refusé de céder à de puissants entrepreneurs les terres que son mari lui avait laissées en héritage, à elle et à ses enfants.   

C’est en janvier 2015 que je commence à m’intéresser à l’histoire de Sarah. Au fil de mes observations et des entretiens que je mène, je me rends cependant compte d’une chose : ce sont les conflits fonciers qui ont conduit au meurtre et ceux-ci permettent de circonscrire une arène de pouvoir à l’ouest du Rwanda qui s’étend jusqu’à ses voisins de l’ouest, le Burundi et la RDC. Étonnamment, tout se passe comme si Kigali, pourtant la capitale du Rwanda, était déconnectée de ces conflits. Certes, Kigali a une influence sur le Rwanda rural. La capitale produit des politiques publiques, protège ses intérêts politiques, elle maintient l’ordre, assure la sécurité, défend l’intérêt général, met en œuvre les priorités du parti au pouvoir. Mais beaucoup des enjeux et des dynamiques qui permettent de comprendre les conflits meurtriers qui me préoccupent, et plus largement le fonctionnement quotidien des territoires où ils se déroulent, semble échapper à Kigali et à son emprise. À mesure que mon enquête avance, je réalise qu’au Rwanda, Kigali n’est pas aussi centrale que ce que je croyais, contrairement à ce que la littérature, voire le régime au pouvoir, pourrait prétendre.

Avec le recul, il est curieux qu’un tel constat m’ait étonné, alors que cela faisait plus de vingt ans que je travaillais au Rwanda, d’abord dans la coopération au développement et ensuite dans la recherche. De plus, je lisais pourtant Michel Foucault depuis déjà quelques années. Je connaissais quasiment par cœur les passages portant sur l’État du mythique Dits et écrits. Il me disait que l’État était « une réalité composite, une abstraction mythifiée dont l’importance est beaucoup plus réduite qu’on ne croît ». Jusqu’ici, je n’avais cependant jamais remis en question l’idée très présente dans la littérature en sciences sociales sur le Rwanda, selon laquelle l’État rwandais est omnipotent, contrôle tout sur son territoire grâce à des dispositifs étatiques qui se déploient dans toutes les sphères de la vie sociale et que les autorités locales ne font que prolonger. À l’inverse, mon terrain montrait la manière dont la mise en œuvre de la « révolution verte » se heurtait à des réalités locales qui les détournaient de ces objectifs initiaux.

Mon enquête s’est concentrée progressivement sur la « révolution verte ». Ce programme gouvernemental est emblématique. Il a été mis en place au début des années 2000 et vise à lutter contre la pauvreté en promouvant le développement d’une agriculture marchande. La « révolution verte » doit passer par une réorganisation de la paysannerie (villagisation, organisation en coopératives, monoculture, etc.), ainsi que par la décentralisation d’un certain nombre de services administratifs en charge de la politique agricole. Des autorités locales sont censées contrôler soigneusement la mise en œuvre de cette politique et sensibiliser la population aux nouvelles orientations gouvernementales. 

La « révolution verte » repose sur une vision productiviste de l’agriculture, or cette vision est contredite par une série de problèmes structurels comme l’exiguïté et la rareté des terres, le sous-équipement et l’insuffisance d’investissements dans le secteur agricole, des problèmes climatiques, autant de facteurs qui incitent les agriculteurs à adopter une pratique alternative de l’agriculture, plus proche de la pluriculture de subsistance. La réforme foncière entendait pousser les paysans à enregistrer leurs terres conformément à la loi afin de minimiser les conflits et de soutenir l’agriculture marchande, mais les réalités locales amenaient les paysans à réaliser des contrats de vente de terres illégaux pour échapper aux contraintes de la politique officielle. Si ces transgressions étaient possibles, c’est parce qu’elles avaient été soutenues par les autorités locales qui, de manière générale, se montraient tolérantes face à la non-application des prescriptions strictes de la « révolution verte ».  Ma recherche montrait comment, au Rwanda, des arrangements locaux effectués en marge de la loi dénaturaient certains aspects des politiques publiques lors de leur mise en œuvre. Elle montrait l’écart entre le discours gouvernemental et la réalité de la mise en œuvre de ses politiques. Malgré son image d’État centralisé et autoritaire, le Rwanda est un pays comme les autres où l’action publique est en continuelle négociation.

Au final, ne pas prendre en compte les antagonismes qui surgissent entre le niveau national de conception des politiques et le niveau local de leur mise en œuvre empêche de comprendre un aspect essentiel du Rwanda post-génocide : les conflits entre autorités locale et nationale sur les différentes orientations des politiques publiques et sur leur mise en œuvre. L’omniprésence du régime rwandais mise en scène dans le discours officiel tenu à l’échelle nationale donne la fausse impression d’un pouvoir monolithique. En réalité, le pouvoir et l’autorité au Rwanda ne s’exercent pas de façon uniforme sur l’ensemble du territoire. Voilà ce dont le meurtre de Sarah vient attester.

Politique Africaine : la revue 

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