Politique Africaine - La revue
Politique africaine est une revue pluridisciplinaire d’analyse du politique en Afrique publiée par l’Association des Chercheurs de Politique africaine aux éditions Karthala. http://www.politique-africaine.com/
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 avr. 2022

Guerre en Éthiopie : violences, autoritarismes et errements diplomatiques

Mehdi Labzaé, sociologue, et Sabine Planel, géographe, travaillent sur le politique en Éthiopie, notamment en zones rurales. Depuis le début de la guerre en novembre 2020, ils ont documenté le conflit par des séjours de terrain et présentent ici quelques aspects saillants de leur contribution dans le dernier numéro de Politique Africaine, revenant notamment sur la position de la France.

Politique Africaine - La revue
Politique africaine est une revue pluridisciplinaire d’analyse du politique en Afrique publiée par l’Association des Chercheurs de Politique africaine aux éditions Karthala. http://www.politique-africaine.com/
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La guerre qui se déroule actuellement en Éthiopie, principalement dans la province du Tigray, est un désastre majeur. Elle a entraîné, selon certaines estimations étayées, près de 500 000 morts, entre victimes des combats, des privations de soins et, surtout, de la famine organisée par le pouvoir central sur la région du Tigray. Ces estimations seraient sans doute supérieures si l’on avait les moyens de produire un décompte correct, extensif et continu, des victimes. L’article de conjoncture que nous publions dans le dernier numéro de Politique africaine tente d’expliquer les principales dynamiques du conflit, et notamment d’en montrer les ressorts politiques et partisans. Il permet par ailleurs de décrire - et de caractériser - la pratique du pouvoir sous le régime d’Abiy Ahmed.

L’article prolonge les analyses d’un précédent article  que nous avions publié dans Politique africaine en 2018. À l’époque, nous cherchions à décrire la crise politique qui avait mené Abiy Ahmed au pouvoir en avril 2018, et les conséquences de son accession au poste de Premier ministre. À rebours des commentaires qui voyaient en lui un jeune leader « réformateur » et progressiste, nous montrions qu’il était un produit de l’appareil d’État-parti de l’Ethiopian Peoples Revolutionary Democratic Front (TPLF), au pouvoir depuis 1991. Puisque les parallèles entre les chefs d’États français et éthiopiens, tous deux quadragénaires et libéraux, avaient beaucoup été dressés, nous faisions un clin d’œil à la situation française en intitulant notre article « La République fédérale démocratique en marche ». Nous insistions sur l’adoption par Abiy Ahmed de politiques néolibérales, son abandon des modèles économiques postmarxistes suivis jusqu’alors, et les risques d’augmentation des inégalités qui en découlaient. Nous soulignions aussi la continuité d’une pratique autoritaire du pouvoir, notamment par la poursuite de la fusion des appareils d’État et partisan au niveau local. L’ouverture affichée à l’époque accompagnait la multiplication des mobilisations locales formulées le plus souvent selon des lignes identitaires réifiées.

Ces dynamiques se sont accentuées depuis, mais nous n’avions alors pas imaginé que la crise politique évoluerait en guerre civile d’une telle ampleur et brutalité.  De même que nous n’avions pas réellement perçu en 2018 combien la libéralisation politique prônée par le nouveau leader pouvait constituer les débuts d’une stratégie de contrôle de l’opposition politique. Ayant une pratique très personnelle et centralisée du pouvoir, Abiy Ahmed a dans un premier temps « libéralisé » le champ politique en poussant les voix discordantes à s’exprimer – localement et nationalement. Il respectait ainsi formellement les règles de l’État de droit qui organisent l’expression de la pluralité des cultures et, théoriquement, l’auto-administration des différents peuples d’Éthiopie. Il invitait à la structuration d’une expression ethno-nationale rapidement considérée comme une opposition politique, et qui s’est traduite par une démultiplication des groupes sur la scène partisane éthiopienne.

Mais l’invitation était très paradoxale, puisque très peu de temps après, le Premier ministre a utilisé cette division partisane pour prendre la main sur l’ancien appareil partisan de l’EPRDF, et le convertir en une structure à sa mesure, le Prosperity Party. Tout en se posant en défenseur d’un « vivre-ensemble » aveugle aux différences ethno-nationales, il déclare à mots à peine couverts vouloir réformer la Constitution. C’est quand le Tigray People’s Liberation Front (TPLF), parti anciennement au cœur de la coalition de l’EPRDF, a montré qu’il n’entendait pas laisser Abiy Ahmed redéfinir la forme de l’État, et prendre la main sur le parti que les tensions se sont exacerbées. Nous décrivons cet approfondissement de la crise politique dans l’article, en comparant plusieurs situations locales, sur la base de nos travaux de terrain respectifs menés avant et pendant le conflit.

L’article répond aussi à un besoin d’informer sur l’ampleur des exactions commises au Tigray. S’il peut manquer (pour l’instant ?) certains éléments permettant d’y répondre par l’affirmative sur le plan juridique, nous pensons que la question de l’éventualité qu’un génocide soit en train d’être commis au Tigray doit a minima être posée. Les discours assimilant toute la population tigréenne au TPLF, et appelant à ce titre à son extermination, se sont multipliés, à tous les niveaux de l’appareil d’État, ces derniers mois. Le gouvernement central puis les gouvernements régionaux de l’Afar et de l’Amhara ont fait en sorte que l’aide humanitaire ne parvienne pas aux populations civiles victimes de la famine au Tigray. Partout, l’appareil d’État a été mis au service du recrutement de troupes pour combattre les forces tigréennes, quand les arrestations de Tigréens dans les grandes villes se sont comptées par dizaines de milliers à chaque nouvelle avancée militaire des troupes tigréennes. Partout, la guerre a accéléré et consolidé la purge de l’appareil de l’Etat-Parti en permettant l’arrestation des principaux opposants politiques et l’élimination d’éminents responsables politiques tigréens.

À la fin de l’article, nous développons brièvement les impacts des enjeux internationaux sur la guerre en cours et évoquons notamment le rôle de la France comme l’un des principaux alliés de facto du régime d’Abiy Ahmed. Cet aspect est susceptible d’intéresser le lectorat français et en particulier celui de Mediapart, et mérite quelques précisions. Nous montrons dans l’article comment la France s’est, au fil de cette crise, toujours positionnée comme un soutien, au moins tacite, du régime. Après deux semaines d’un conflit que l’on avait déjà décrit comme une guerre civile brutale et qui risquait de s’installer dans la durée, Emmanuel Macron parlait d’Abiy Ahmed comme d’un « role model » pour l’Afrique. La France avait aussi mis plusieurs mois à admettre la présence, pourtant bien renseignée, des militaires érythréens dans le conflit. Il a fallu attendre plus de 8 mois de guerre, et la documentation de nombreux crimes de guerre, pour que soit enfin annoncée la cessation de la coopération militaire avec l’Éthiopie portant sur la formation d’une marine éthiopienne - et sans doute en partie motivée par la perspective de contrats navals.

Le lendemain de la « libération » de la ville de Lalibela par les milices et troupes de la région Amhara, l’ambassadeur français à Addis-Abeba rassurait le ministre de l’innovation sur le fait que la France et l’Éthiopie étaient amies, et que les projets de coopération avaient vocation à être poursuivis. La rencontre avec ce ministre était pourtant lestée d’un sens politique très fort dans le nouveau contexte politique, Belete Molla étant aussi le chef du Mouvement Nationaliste Amhara, un parti qui s’est fait connaître pour ses appels à la violence voire au nettoyage ethnique et dont les chefs s’affichaient au front[1], et soutiennent ouvertement des miliciens responsables de nettoyages ethniques.

Si le régime a failli être renversé militairement à l’automne, il semble avoir repris, au moins temporairement, une assise plus stable, par la force des armes – et notamment avec l’aide des drones fournis par des puissances étrangères. Bien que quelques sanctions contre certains responsables érythréens et éthiopiens aient été adoptées, le régime est redevenu un partenaire international fréquentable. C’est à la France qu’a récemment été confié un étonnant « audit » de la guerre, renforçant en cela le discours que le gouvernement tente d’imposer, celui d’une guerre qui serait désormais terminée et que l’heure serait à la « reconstruction », au « post-conflit », et au « dialogue national », alors même que les combats se poursuivent dans le Tigray ou le Wellega. Des envoyés français se sont rendus dans le Nord du pays pour évaluer l’ampleur des dégâts, quelques jours, et seulement dans la région Amhara. L’ambassadeur français en Éthiopie a affiché son soutien à un processus de « dialogue national » que les principaux membres de l’opposition désavouent au motif qu’il permet au régime de s’inscrire dans les formes devenues classiques de "sortie de conflit » tout en continuant de frapper militairement au Tigray, et surtout d’en affamer la population.

Les dénonciations françaises n’ont pour l’instant pris place que dans le cadre d’initiatives plus larges, à l’ONU ou l’Union européenne. Mais dans le cas de la France, on se demande quelles sont les raisons profondes qui poussent à tant de frilosité pour reconnaître l’autoritarisme et la violence des stratégies politiques à l’œuvre, et en dénoncer plus franchement leurs effets sur les populations et particulièrement au Tigray. Dans un pays dévasté par la guerre et ses effets de propagande pour celles et ceux qui n’ont pas subi les combats, où les populations sont touchées pour certaines par la  famine et pour toutes par l’inflation, espérons qu’observateurs et diplomates cessent d’envisager leurs rapports avec le régime en place principalement à l'aune de considérations commerciales.

[1] Cet été, l’ancien secrétaire général du parti Dessalegn Chanie posait armes à la main au front, quand Belete Molla appelait depuis le front la jeunesse à le rejoindre  

Lien vers l’article : https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2021-4-page-141.htm

Lien vers le numéro : https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2021-4.htm

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal — International
Plusieurs morts lors d’une fusillade à Copenhague
Un grand centre commercial de la capitale danoise a été la cible d’une attaque au fusil, faisant des morts et des blessés, selon la police. Un jeune homme de 22 ans a été arrêté. Ses motivations ne sont pas encore connues.
par Agence France-Presse et La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Face aux risques, une histoire qui n'en finit pas ?
[Rediffusion] Les aliments se classent de plus en plus en termes binaires, les bons étant forcément bio, les autres appelés à montrer leur vraie composition. Ainsi est-on parvenu en quelques décennies à être les procureurs d’une nourriture industrielle qui prend sa racine dans la crise climatique actuelle.
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Faux aliments : en finir avec la fraude alimentaire
Nous mangeons toutes et tous du faux pour de vrai. En France, la fraude alimentaire est un tabou. Il y a de faux aliments comme il y a de fausses clopes. Ces faux aliments, issus de petits trafics ou de la grande criminalité organisée, pénètrent nos commerces, nos placards, nos estomacs dans l’opacité la plus totale.
par foodwatch
Billet de blog
Cochon qui s’en dédit
Dans le cochon, tout est bon, même son intelligence, dixit des chercheurs qui ont fait jouer le suidé du joystick. Ses conditions violentes et concentrationnaires d’élevage sont d’autant plus intolérables et son bannissement de la loi sur le bien-être animal d’autant plus incompréhensible.
par Yves GUILLERAULT