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Billet de blog 20 janv. 2022

Négocier l’ordre : Ousmane Dollar et le monde social de la drogue à Abidjan

Maxime Ricard est chercheur Afrique de l’Ouest à l’Institut de recherche stratégique de l’École Militaire et chercheur associé au Centre FrancoPaix de la Chaire Raoul-Dandurand. Kouamé Félix Grodji est doctorant à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké en Côte d’Ivoire. Ils reviennent sur le parcours d’Ousmane Dollar, le tenancier d’un « fumoir » d’un quartier populaire d’Abidjan.

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Dans la commune populaire d'Abobo, la plus peuplée de la métropole d’Abidjan, les fumoirs sont de véritables institutions. Ces lieux s'inscrivent dans une économie de la violence qui a commencé à prospérer dans les années 1990, au moment de la crise socio-politique. La légitimité de ces fumoirs est à la fois négociée et contestée par les notables locaux, les policiers, les comités de vigilance citoyens, les religieux, ou encore les marabouts. Fondamentalement, les relations d’interdépendance construites autour des fumoirs d’Abobo participent à la négociation de l'ordre social.  À travers la trajectoire d’un des acteurs de ce monde social, nous proposerons ici quelques pistes pour comprendre les relations entre ordre social et commerce de drogues en Côte d’Ivoire.

Fresque près de la Mairie d’Abobo. Ces dernières années de nombreuses initiatives d’embellissement ont été réalisées dans la commune. © Kouamé Félix Grodji 2021

Un contexte violent

Abidjan est la troisième métropole francophone au monde après Paris et Kinshasa, avec plus de 5 millions d’habitants. C’est l’une des villes du continent africain à la croissance la plus rapide, caractérisée par une prospérité économique en plein essor, mais non inclusive.

Cette situation est la source de fortes inégalités pour les résidents, en particulier les jeunes. Suite à la grave crise post-électorale de 2010-2011, des nouveaux gangs ont vu le jour autour d’Abidjan, alimentés par la dernière génération de jeunes marginalisés. Ils ont été désignés par l’expression « microbes » dans le langage populaire.

Lors de la sortie de crise en Côte d’Ivoire après 2011, ces jeunes ont été redoutés pour leurs attaques en groupe sous forme de raids sur des marchés, des coins de rue bondés, ou dans des habitations (cour commune). Ce phénomène social a généré des violences extrêmes qui ont profondément choqué les Ivoiriens. Il a notamment fait l’objet d’un documentaire et même d’une série télévisée[1].

Le quartier d’Abobo a été l’un des épicentres de ces violences. Un commissaire de police de cette commune populaire décrivant les plus difficiles années de cette crise (vers 2012-2016) expliquait que « pas une heure ne s’écoulait sans une alerte due aux microbes ». Ainsi, des chefs de gangs liés au monde du transports urbain et du crime organisé ont trouvé à Abobo une réserve importante de jeunes vulnérables prêts à être recrutés.

Le gouvernement, critiqué pour son inaction contre le crime, a répondu en lançant régulièrement des descentes de police massives à Abobo, des « opérations coup de poing », tandis que localement se sont organisées des mobilisations citoyennes sécuritaires, une forme de vigilantisme.

Ousmane Dollar

C’est dans ce contexte que nous avons rencontré la première fois Ousmane Dollar[2]. Nous sommes alors en 2018. Nous l’avons revu et interviewé plusieurs fois jusqu’en 2021.

Ousmane est né dans la commune d’Abobo, il a eu son diplôme de fin de collège, mais il n’a pas eu de bourse pour continuer au lycée. Son père était couturier et sa mère vendait des fruits et légumes. Dès la fin de l’école primaire, il avait déjà besoin de sortir dans la rue pour vivre : « le vieux n’avait pas suffisamment d’argent pour me remettre, pour bien suivre mes études … Moi-même je sortais souvent pour aller faire les jobs de vacances, le mouvement[3] … Sortir un peu dans la rue, pour avoir un peu des jetons quoi … Parce que le vieux n’avait pas suffisamment les moyens (…). Chaque vacance je partais cirer au Plateau, Adjamé[4] (…). Je donnais ça à ma maman pour garder, pour la scolarité, les fournitures … ». Son père est mort en 2009.

Ousmane a grandi dans un quartier difficile d’Abobo : « Il y avait trop de vagabonds, de bandits, trop de … Les nouchis[5] quoi … ». Il a connu le monde de la rue quand il a commencé à travailler pour les transporteurs. Il s’occupait d’une ligne de « frôle » (une ligne de minibus dit Gbaka) entre Adjamé et Abobo. Il était alors en classe de 3ème. Au début il était un « gnambro », de l’expression malinké m’boro gnan, « arrange ma main ». Il assurait la sécurité dans la gare routière et encaissait les « droits de ligne » des chauffeurs de minibus ou de taxis.

Rond-point d’Abobo, Abidjan, une partie de l’économie du transport à Abidjan participe aux enjeux de commerce de drogues © Maxime Ricard 2019

Pour réussir, il souligne que « la bagarre c’est important », même si le monde du transport s’est un peu pacifié dernièrement. Il a rapidement fait partie d’un petit gbonhi (groupe d’amis ou gang selon le contexte) organisé autour d’un chef, et fait des « opérations » dans son « territoire ». Beaucoup de ses associés de l’époque sont devenus des délinquants connus dans Abobo. L’un d’eux est mort dans un échange de tirs avec des policiers.

La drogue joue alors déjà un rôle central. Les comprimés donnent le courage nécessaire pour « agir », c’est-à-dire réaliser une attaque. Tramadol, diazépam, rivotrin, valium sont les plus répandus, souvent mélangés à de l’alcool. Fumer en groupe est aussi essentiel selon Ousmane. C’est durant ces moments que lui et son groupe s’échangent des idées ou des plans d’attaque.

Les fumoirs

Lors du premier entretien avec nous, en 2018, il affirme avoir arrêté et ne veut plus voir de délinquance dans son sous-quartier. Il a été coopté dans le comité de vigilance local. Il veut être le wourou fato, le chien méchant, de son « ghetto ». Mais plusieurs années plus tard, les choses ont évolué. Tandis qu’il était dans le comité de vigilance local, il a pu construire un réseau et se faire une place dans les rapports de force du quartier, notamment auprès des « vieux pères » ou aînés sociaux de celui-ci, qui sont très importants pour la régulation de son quartier.

Cette proximité permet alors à Ousmane Dollar de contrôler plusieurs « fumoirs parallèles ». En fait, le monde social de la drogue est une composante de cette économie de la violence au sein de laquelle les frontières entre monde du transport, gangs violents et fumoirs sont ténues.

Ces fumoirs sont décrits comme « parallèles » car ils ne sont pas forcément des lieux précis et stables. Contrairement aux fumoirs classiques qui existent depuis des décennies et sont contrôlés par des barons locaux appelés « les bôrôtigui », les « fumoirs parallèles » sont plutôt des réseaux de deal très mobiles.

Ces derniers se sont développés dans un double contexte. Premièrement, les jeunes impliqués dans les petits gangs « gbonhis » ont fait face à une répression féroce de la police et des comités de vigilance, beaucoup se sont retrouvés en prison. Ils ont donc perdu des marges de manœuvre pour agir. Deuxièmement, les autorités politiques, les notables locaux et les responsables de comités de vigilance se sont rendus compte des gains qu’ils pouvaient tirer de l’activité de ces jeunes qui se « reconvertissaient » dans le trafic de drogues, plus facile à contrôler, mais aussi plus lucratif. Ainsi, beaucoup de ces jeunes ont décidé de se lancer dans le commerce juteux de différentes drogues.

Ces différents fumoirs sont acceptés par les comités de vigilance et la police à partir du moment où leurs gérants signalent leurs activités. Comme le dit Ousmane : « les corps habillés[1], on travaille avec eux. On gère nos mouvements avec eux ». Ainsi, l’ordre social à Abobo est négocié avec la police tandis que les aînés sociaux locaux s’appuient sur des personnes comme Ousmane Dollar pour maintenir l’ordre local. À son tour, il deviendra l’un des « vieux père » à la tête du quartier. 

Pour aller plus loin :

Voir l’article complet dans le numéro 163 de la revue Politique africaine : https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2021-3-page-23.htm?contenu=article

Voir l’introduction du numéro spécial consacré aux paysages moraux des drogues en Afrique : https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2021-3-page-7.htm

[1] Policiers.

[1] F. Akindès, « Parole aux enfants dits Microbes », 2017 ; A. Ogou, « Invisibles », TSK Studios, 2018.

[2] Surnom modifié.

[3] Petite organisation délinquante.

[4] D’autres communes d’Abidjan.

[5] Délinquants, terme qui fait aussi référence à une culture de la rue qui s’est développée dans les années 1990.

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