Faire de la recherche sur le Rwanda : le piège de la polarisation

Benjamin Chemouni est professeur au sein du Centre d'études du développement à l’Université Catholique de Louvain. Son travail porte sur les dynamiques de formation de l’État dans la région des Grands Lacs africains. Il présente ici sa réflexion sur la polarisation de la recherche académique sur le Rwanda.

En 40 ans d’existence, la revue scientifique Politique africaine n’avait pu consacrer un dossier au Rwanda. Cela est dû, entre autres, à l’extrême polarisation de la recherche sur le pays. Cette situation rend difficile la réunion dans un même numéro de chercheurs aux positions très différentes, ou encore l’évaluation scientifique de travaux aux conclusions parfois opposées.

Comme le résume Jonathan Fisher de l’Université de Birmingham, la recherche sur le Rwanda « fonctionne dans un cadre peut-être plus polarisé, personnalisé et partisan qu’à propos de n’importe quelle autre partie du continent africain »[1]. Le débat académique y est chargé « d’âpreté, d’hyperbole et, à défaut d’un meilleur mot, de méchanceté ».

Comme je l’explique dans l’introduction au dossier « Rwanda : L'État depuis le génocide » de Politique africaine, l’objet de cette polarisation est double.

Il porte d’une part sur la nature du régime rwandais. Si l’on en résume sommairement les interprétations les plus clivées, d’un côté, le régime serait une dictature dirigée par une minorité : sous couvert d’œuvrer pour le développement, il se désintéresserait en réalité du sort de la grande majorité de sa population, qu’il contrôlerait par la peur et la répression.

De l’autre, le régime rwandais serait visionnaire : il aurait fait renaître le pays de ses cendres grâce à sa détermination à combattre la pauvreté et à produire un développement inclusif. La polarisation de la recherche porte également sur le rôle des différents acteurs pendant la guerre et le génocide, notamment sur le rôle du Front Patriotique Rwandais aujourd’hui au pouvoir ou encore sur le rôle de la France.

Cette polarisation est entretenue en France par un discours niant ou minimisant le rôle qu’elle a tenu pendant la guerre civile et le génocide. Dans la recherche internationale, pourtant, cette question ici si sensible n’est même pas débattue : le rôle problématique de la France au Rwanda apparait comme un fait. 

En soit, l’existence de telles oppositions sur la lecture de la trajectoire d’un pays n’est pas étonnante. Ce qui est étonnant, en revanche, c’est la propension qu’ont de nombreux chercheurs, mais également de nombreuses personnes de la société civile, à adopter des positions extrêmes dans ces débats et à y participer de façon si véhémente. Il suffit pour cela de voir certaines réactions, notamment sur les réseaux sociaux, à la parution de travaux scientifiques sur le Rwanda pour s’en convaincre.

Comment expliquer cette exception rwandaise ?

D’abord, l’histoire du pays est source de conflits. Elle donne lieu à des interprétations et à des mémoires concurrentes qui recoupent largement le clivage ethnique entre Hutus et Tutsis qui s’est renforcé depuis la colonisation. La compétition des mémoires est plus exacerbée qu’ailleurs à cause des cycles de violence qu’a connus le Rwanda depuis l’indépendance et qui ont culminé dans le génocide.

Ensuite la trajectoire du pays après 1994 se prête à des analyses scientifiques très différentes. En combinant croissance rapide de l’économie et autoritarisme, le cas rwandais vient parfaitement s’insérer dans des débats intellectuels plus larges sur les processus de développement et le rôle que peut y jouer la nature des régimes politiques. Ainsi, ce qui se joue pour certains chercheurs ne relève pas seulement de divergences d’interprétation sur la trajectoire d’un pays. Il s’agit aussi d’affrontements théoriques sur le processus de développement et, parfois, de confrontations morales sur la place de la démocratie en situation post-conflit, autant de débats que peu de cas d’étude incarnent de façon si nette que le Rwanda. 

La polarisation de la recherche provient également de l’inhabituel activisme du régime rwandais.

Le gouvernement est en effet exceptionnel dans sa capacité de réaction face aux critiques formulées à son encontre, mais aussi dans ses efforts pour influencer les discours et la recherche le concernant. Cela peut être fait de manière parfois brutale à travers des critiques personnelles envers des chercheurs, entraînant des réactions qui peuvent l’être tout autant.

La véhémence des débats provient également du fait que les chercheurs africanistes n’ont pas l’habitude que leur cas d’étude « réplique » et se défende de l’analyse dont il est l’objet. L’exemple récent le plus flagrant est la commande au cabinet d’avocats américain Levy Firestone Muse d’une étude sur le rôle de la France pendant le génocide publiée au même moment que le rapport Duclert commandé sur ce sujet par Emmanuel Macron[2]. Par ailleurs, le régime rwandais se distingue aussi par sa gestion active de l’accès au terrain des chercheurs.

Enfin, il faut reconnaître une dimension sociologique et générationnelle à la polarisation du débat sur le pays.

Dans le cas rwandais, les sujets de recherche et la façon de les traiter sont influencés par le moment de la « rencontre » du chercheur avec le Rwanda. Pour ceux travaillant sur le pays avant 1994 et qui ont assisté impuissants au déchaînement génocidaire et ont souvent perdu des connaissances et des amis chers, la recherche aura inévitablement une dimension personnelle.

Le génocide a par ailleurs attiré une nouvelle génération de chercheurs issue d’une tradition d’activisme dans le domaine des droits de l’homme dont le regard pourra être particulièrement critique tant envers l’ancien que le nouveau régime. Par la suite, alors que la transformation économique du Rwanda devient évidente, l’objet des débats se focalisera sur la nature de son développement.

Cette polarisation de la recherche est problématique.

Certains activistes, chercheurs ou journalistes ont encore du mal à accepter que, dans la production de connaissances sur le Rwanda, un chercheur ne prenne pas explicitement parti pour le « camp » en faveur du gouvernement rwandais ou, inversement, celui qui s’y oppose. Cette situation entrave l’échanges d’idées. Elle complique la communication de travaux nuancés sur le pays.

Enfin, elle peut aboutir à des phénomènes d’autocensure de la part des chercheurs qui préfèrent éviter les sujets les plus sensibles afin de ne pas mettre en danger leur accès au terrain ou, tout simplement, éviter la caricature de leur recherche dans le débat public.

En bref, l’effet principal de la polarisation de la recherche est de ralentir la production de connaissances sur le Rwanda.

Il est cependant possible de sortir de cette situation. C’est en tout cas ce que nous avons essayé de faire dans ce dossier de Politique africaine. Cela est notamment passé par la promotion du travail de jeunes chercheurs qui s’écartent délibérément des débats clivés de leurs aînés, mais aussi par une recherche empiriquement fondée, riche, capable de faire parler leur terrain plutôt que l’un ou l’autre camp d’une recherche encore obstinément polarisée.

[1] J. Fisher, « Writing about Rwanda since the Genocide: Knowledge, Power and “Truth” », Journal of Intervention and Statebuilding, vol. 9, n° 1, 2015, p. 134-145

[2] Voir https://www.gov.rw/musereport

 

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