Commémorer le génocide en prison. Un nouveau tremplin pour les leaders génocidaires

Violaine Baraduc est doctorante en anthropologie sociale à l’EHESS. Ses recherches portent sur la participation des femmes au génocide contre les Tutsi rwandais et sur l’édification d'une mémoire des massacres en prison. Par l'analyse photographique, elle illustre la façon dont certains leaders génocidaires misent sur la politique de réconciliation pour renforcer leur pouvoir dans les blocs.

 

 © Photographie Alexandre Westphal © Photographie Alexandre Westphal

Cette photographie a été prise en avril 2014 à la prison centrale de Kigali, lors des vingtièmes commémorations du génocide perpétré contre les Tutsis rwandais.

Cet événement se trouve au croisement des deux grandes étapes d’une recherche doctorale conduite au Rwanda sur la participation des femmes aux tueries, à savoir le tournage du film À mots couverts et l’élaboration d’une série d’enquêtes ethnographiques et statistiques dans l’ensemble des prisons dites « de femmes ».

L’image rend compte du tournant qu’il y a eu dans l’organisation des commémorations à partir de 2012 : l’objectif du gouvernement n’était plus alors de prouver et condamner les massacres ou de juger leurs auteurs, mais de réconcilier les Rwandais et de rebâtir le pays.

Cette année-là, le slogan était d’ailleurs Twibuke twiyubaka, c’est-à-dire « Souvenons-nous pour nous reconstruire (nous-mêmes) ».

Tandis qu’avant 2010 les commémorations n’étaient pas célébrées en prison, quatre ans plus tard, les détenus génocidaires pouvaient porter le deuil au même titre que les rescapés en exhibant un foulard gris, ce que fait ici le prisonnier tenant le microphone. Ils pouvaient aussi jouer leur propre rôle dans une pièce de théâtre mettant en scène le génocide ou la compétition politique née au début des années 1990 après l’instauration du multipartisme, ou encore composer et chanter des chansons célébrant la réconciliation ou déplorant la mort des personnes exterminées.

Nous nous trouvons ici dans la salle polyvalente, où sont incarcérés plus de 2200 hommes et plus de 500 femmes, parmi lesquels 33% de génocidaires – un chiffre en nette diminution, car les génocidaires constituaient presque la totalité de la population de l’établissement en 1995 et représentaient encore 52% des détenus en 2006.

Ils sont peut-être trois ou quatre cents à s’être réunis dans cet endroit qu’ils appellent communément « L’église », car c’est aussi le lieu de culte des détenus, au départ majoritairement catholiques.

En théorie, ceux qui sont vêtus de rose sont des prévenus quand ceux qui sont en orange sont des condamnés. Mais en pratique, les condamnés conservent leurs uniformes de prévenus et les prévenus louent parfois leurs uniformes à des condamnés.

Au centre de la situation et de la photographie, un des leaders génocidaires témoigne devant les autorités de la prison et ses invités d’honneur, parmi lesquels Paul Rwarakabije. Alors Commissaire général du Rwanda Correctional Service, Paul Rwarakabije fut, avant de rendre les armes en 2003, militaire des Forces armées rwandaises (FAR) puis dirigeant des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), la rébellion hutu opérant depuis la République démocratique du Congo.

Le détenu qui est au micro partagea donc possiblement le rêve d’une nation hutu avec l’homme auquel il adresse son repentir.

Pour compléter son uniforme orange parfaitement repassé, il porte des chaussettes et de belles baskets blanches, étalant ainsi sa richesse aux yeux de ceux qui peuvent la lire dans les détails de sa tenue vestimentaire, dans sa silhouette épaisse et dans sa posture verticale. Lui qui au printemps 1994 se proclama conseiller d’un secteur de Kigali, est l’un des deux seuls prisonniers à avoir été choisi pour s’exprimer à cette occasion... par un groupe qu’il dirige peu ou prou avec l’autre personne ayant eu le privilège de prendre la parole.

Ironiquement, ce détenu, haut placé et influent, doit sa notoriété et tout le pouvoir qui lui est rattaché au capital qu’il a acquis à la faveur du génocide.

Et paradoxalement, il ne fait pas vraiment d’aveux alors qu’il doit inciter les autres à livrer ce qu’ils persistent à cacher.

Devant lui, au premier plan, la photographie montre l’importance que le service correctionnel accorde à la médiatisation des événements qu’il organise. En effet, ce ne sont pas moins de trois hommes qui filment ou qui photographient. Hors-champ, il y en a un quatrième. Celui qui, vêtu d’une chemise claire, tient une tablette et tourne le dos à l’objectif ainsi qu’à la table des dignitaires, est le responsable de la communication du service correctionnel. Il a la charge de publier des billets sur le site de l’institution pour communiquer autour de chacune de ses actions. Même sur le pupitre devant lequel le prisonnier se tient, deux enregistreurs ont été déposés.

À gauche de l’image, ceux qui sont vêtus de T-shirts gris sont des prisonniers eux aussi, mais parmi eux se trouvent de nombreux rescapés, incarcérés pour des crimes de droit commun. Membres d’un groupe baptisé Icyizere [Espoir], ils se sont rassemblés durant les semaines précédentes pour des séances de travail en dehors des blocs où ils vivent, au cours desquelles ils ont répété pièces de théâtre et chansons.

Le groupe Icyizere a été créé par un jeune rescapé incarcéré durant trois ans à la prison centrale de Kigali pour avoir falsifié ses bulletins scolaires : l’orphelin, frappé par la dépression et le découragement, craignait alors de perdre sa bourse d’études.

Malgré les tentatives d’intimidation de la part de détenus génocidaires influents et encore idéologisés, le jeune homme a réussi à faire accepter la tenue des commémorations en prison. Il a pour cela reçu le soutien de la directrice de l’établissement de l’époque, elle-même survivante, ainsi que d’un leader génocidaire choisi pour être son tuteur par l’administration à son arrivée.

Avant que le projet n’aboutisse, ses détracteurs agressèrent le tuteur au couteau. À ce moment-là déjà, et au-delà même du contexte, la question de la place à offrir aux prisonniers génocidaires se posait. Quatre ans plus tard, et à peine deux ans après la libération du jeune homme, les leaders génocidaires ont récupéré l’initiative. Dans l’établissement, ceux-ci se trouvent désormais en charge de l’essentiel des événements proposés aux prisonniers durant la semaine officielle du deuil, entre le 7 et le 14 avril.

Les bougies, bien visibles ici dans le panier placé sur une table surmontée d’un drap blanc à droite de l’image ou encore au pied des détenus assis au premier rang, symbolisent le souvenir des morts. Le personnel de la prison, installé perpendiculairement à la salle et face aux membres d’Icyizere, a également reçu des bougies. Celles-ci ont donc été partagées entre tous, si ce n’est que parmi les prisonniers, seuls les membres d’Icyizere ou les leaders s’en sont vu distribuer.

Semblant donner à voir une cérémonie « classique », cette photographie dévoile donc un phénomène rarement discuté au Rwanda et assez méconnu concernant la commémoration du génocide. Depuis quelques années, elle est célébrée en prison par les auteurs des massacres, quels que soient les crimes qu’ils ont commis, et quelle que soit la nature de leur collaboration avec les instances judiciaires.

La célébration des commémorations en prison, débutée en 2010 à la prison centrale de Kigali, a très vite concerné la totalité des établissements pénitentiaires.

Initiative prise par un rescapé pour les rescapés avec le soutien d’une directrice rescapée, elle a permis aux détenus survivants de pouvoir rendre hommage aux parents qu’ils ont perdus en 1994, malgré la détention.

Pour ceux qui l’ont porté au départ, ce projet devait sortir de l’isolement des personnes ayant pour la plupart subi un puissant choc au moment de leur incarcération, celles-ci redoutant de se trouver enfermées avec des génocidaires. Rapidement généralisée, cette initiative a servi l’administration, qui devait continuer à sensibiliser la masse des prisonniers génocidaires, à une période où les procès des auteurs des massacres étaient toujours en cours.

Finalement, en 2014, à la prison centrale de Kigali, l’organisation des commémorations favorisait la consolidation du pouvoir des leaders génocidaires, qui depuis la fin des années 1990 parviennent à capter tous les projets mis en place en faveur de la justice, de l’aveu, puis de la réconciliation.

Par l’accaparement de ce programme comme d’autres avant lui, ces prisonniers confortent leur position dominante en s’imposant à l’administration pénitentiaire comme des guides pour leurs congénères.

Et grâce à lui, ils parviennent à sortir des espaces de détention durant les semaines précédant l’événement, renforçant ainsi leur emprise en augmentant leur crédit aux yeux du personnel et en obtenant de nouvelles occasions de faire rentrer de l’argent ou des biens (payants) à l’intérieur des blocs.

Historiquement, les leaders génocidaires occupent les postes de décision et ont la main sur la circulation de l’information et des richesses en prison. Ce sont eux, aussi, qui désignent les candidats au travail autorisés à franchir les murs d’enceinte des blocs contre une rémunération de leur part.

Mais en leur offrant davantage de liberté et de visibilité, la commémoration du génocide en prison les replace au centre du jeu du pouvoir.

Cet article est issu de l’une des contributions du numéro spécial de la revue Politique Africaine consacré à l’État rwandais depuis le génocide.

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