«De là où je suis, j’ai décidé de dire les choses»

La chanteuse Pomme a écrit une lettre ouverte pour évoquer les violences sexistes et sexuelles qui minent l'industrie musicale. « De mes 15 à mes 17 ans, j’ai été manipulée, harcelée moralement et sexuellement », écrit-elle. Elle a décidé « de ne plus laisser régner la peur ». « Pour que la vérité et la justice se fassent entendre ».

Par femmes, j’entends toutes les femmes, incluant les femmes trans, personnes trans-féminines et tout autre personnes victimes de violences patriarcales.

Par hommes, j’entends hommes cisgenre.

Le terme cisgenre désigne un type d'identité de genre où le genre ressenti d'une personne correspond au genre assigné à sa naissance. Le mot est construit par opposition à celui de transgenre.

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Bonjour, bonsoir, je ne sais pas où vous vous trouvez.

Je suis quelque part entre la colère, le repos, la révolte et le lâcher prise.

De là où je suis, j’ai décidé de dire les choses. De ne plus laisser régner la peur, la peur de quoi, je sais même pas.

Cela fait plusieurs années que j’évolue dans l’industrie de la musique, de longues années à vrai dire, si je les compte, j’arrive à huit, à peu près. Je n’ai presque plus assez de mains.

Et si je les compte à rebours, la première année, j’avais 16 ans. 

Comme des centaines de jeunes filles qui débarquent dans ce monde parallèle, finalement pas si éloigné de l’organisation globale d’une société dangereuse pour elles.

J’en ai déjà parlé il y a quelques années, mais à l’époque, je n’avais pas la place que j’occupe aujourd’hui, c’était plus facile, ça faisait moins de bruit.

Je vais redire les choses. Que ça fasse plus de bruit aujourd’hui, tant mieux.

Mon arrivée dans l’industrie de la musique a été traumatisante. Comme pour beaucoup d’autres femmes, vous aurez commencé à le comprendre.

Énième victime d’un système d’oppression dangereux. Plus dangereux encore pour les femmes queer, handicapées, racisées. Qui sont les plus invisibilisées et discriminées.

De mes 15 à mes 17 ans, j’ai été manipulée, harcelée moralement et sexuellement, sans en avoir conscience à cette époque évidemment.

J’ai été l’objet de quelqu’un, façonnée selon ses fantasmes et déviances psychologiques.

Je ne choisissais rien de ma vie (comportements, fréquentations), ni de mon apparence (vêtements, maquillage, épilation), ni de la direction artistique de mon propre projet musical naissant à l’époque. J’ai été manipulée jusqu’à en perdre totalement confiance en moi, confiance si fébrile à cet âge là.

Être un adulte de 30 ans face à une adolescente de 16 ans et la briser. Réussir à lui faire croire qu’elle est le problème, en la sexualisant, en la rabaissant, en la contrôlant. Partir en marchant à pieds joints sur les débris d’une santé mentale détruite. Ne plus jamais donner de nouvelles.

« Sois plus sexy, moins enfant. »

« J’aurais dû te baiser ». 

« Reprends tes chansons de merde et casse-toi, débrouille-toi. »

La stratégie d’un nombre effrayant d’hommes artistes, producteurs, musiciens, chanteurs, directeurs de labels, directeurs artistiques, et j’en passe. 

Il a fallu des années avant que je prenne conscience de ce qu’il s’était passé et puisse y attribuer les mots justes. En comprendre les conséquences à long terme sur ma santé mentale. Alors, quand j’ai sorti mes premières chansons, autour de 2015/2016, j’étais encore piégée dans l’idée que j’étais coupable de cette situation. L’artiste des débuts que certain.e.s ont connu était enfermée dans une cage. Cage qui s’est un peu agrandie à la sortie d’un premier album, mais qui n’en restait pas moins une cage. J’ai mis des années à retrouver une confiance en moi qui puisse me porter et m’autoriser à être celle que je suis aujourd’hui.

Alors voilà, je n’ai pas envie de dire moi, parce que je parle pour des milliers de personnes ici, je ne parle pas que de mon histoire. Je ne suis pas un cas isolé, bien au contraire, et j’ai eu la chance d’être entourée par la suite d’humains bienveillants (à l’intérieur, mais surtout à l’extérieur du milieu de la musique) qui m’ont permis de reprendre possession de mon corps, de mon art, et de ma valeur au fil des années.

J’écris cette lettre pour toutes les personnes qui n’ont pas encore trouvé cet espace dans lequel se reconstruire, qui n’en ont pas la chance, pas l’opportunité, j’écris pour espérer que quelques unes se sentiront moins seules, pourront demander de l’aide, et pour que les autres réalisent et agissent, devant l’ampleur des violences quotidiennes perpétrées dans nos professions.

Cet été, @MusicToo a recueilli plus de 300 témoignages de harcèlement, agressions et viols, réalisés dans 98% des cas par des hommes sur des femmes.

Il y a donc un grand nombre d’hommes qui évoluent dans cette industrie en étant des harceleurs, des agresseurs, des violeurs. Un nombre que personne ne peut imaginer.

Prenez conscience d’une chose: vous les voyez à la télé, vous les entendez à la radio, vous les applaudissez en concert (avant la pandémie). Vous les acclamez. Vous consommez leur musique, je la consomme aussi sûrement, sans le savoir.

Pour mes collègues de l’industrie: vous les produisez, vous les abreuvez, vous les comptez parmi vos amis.  

Parfois, je suis dans les mêmes loges, dans les mêmes salles, sur les mêmes scènes qu’eux. Ils sont libres.

Ils sont exempts de la justice. Parce qu’ils sont des hommes, riches, puissants, assis sur des sièges de velours brodés de leurs noms en lettres d’or, desquels rien, pas même la justice, ne saurait les déloger.

« Pourquoi les femmes ne portent pas plainte? Pourquoi dénonce-t-on les coupables sur Instagram? » (demande Jean-Bernard, 57 ans). 

Parce que la justice les acquitte, mesdames et messieurs. 

Parce que porter plainte, être entendue est un processus extrêmement douloureux et laborieux, qui n’arrive que rarement à ses fins.

Parce que tout le monde n’a pas le même cheminement vers la guérison.

Parce que malgré les accusations, les plaintes, ils sont en couverture des magazines, ils sont à la télé, ils occupent des postes d’avantages, ils flottent au dessus des lois.

La société, maison mère de la culture du viol, regorge de ces individus, ils n’existent pas que dans la musique, non non. Mais dans la musique (comme dans le cinéma et bien d’autres milieux), ils ont accès à l’argent, à l’exposition et au pouvoir, le cocktail parfait pour être des criminels en toute impunité.

Si la justice et le système les protègent, si le gouvernement ne fait rien, il est temps que nous parlions. Il est temps que la honte et la peur change de camp. Nous sommes capables d’identifier ces comportements et agressions. Donc nous sommes capables de les renverser et de changer les choses.

Alors voilà, j’ai été harcelée sexuellement, et par la suite, mansplainée à d’innombrables reprises, et puis diminuée et réduite dans mes compétences, et puis et puis. Je suis pas la seule, je suis pas une exception et je suis pas à plaindre. 

Je n’ai pas l’intention de me faire plus petite. Je n’ai pas l’intention de la fermer.

Je n’ai pas l’intention d’être de celles.eux qui cautionnent. 

Je ne parlerai pas pour mes sœurs ou mes frères, je ne donnerai pas de noms à des histoires qui ne m’appartiennent pas. Je peux simplement raconter la mienne. 

Mais maintenant vous connaissez mon camp. 

Je marche les mains tendues vers toutes les personnes qui ont peur, quand elles tombent, quand elles souffrent, quand le courage les déserte. Je suis toujours, toujours prête à les écouter, je les comprends, oh comme je les comprends. 

Et si je collabore, m’associe avec l’un d’eux, s’il vous plait, dîtes le moi.

Ça suffit. C’est assez. 

Parlons-nous. Avec douceur ou avec hargne. Pour que la vérité et la justice se fassent entendre. Pour que les corps, les cœurs, les âmes de nos filles, de nos sœurs, de nos mères, ne soient plus piétinées. 

Qu’elles soient élevées au rang qui leur revient.

Le droit de rêver, le droit de vivre, le droit d’être. Intégralement. Sans peur.

Ce sera au moins un début.

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