Garde à vue: 17 heures d’humiliation…

Le 17 novembre dernier, je manifestais avec des amies contre la loi Sécurité Globale à Paris devant l’Assemblée nationale. Bilan : plus de 3 heures d’interpellation et 17 heures de garde à vue pour un délit non avéré. Et la conviction que mes droits et ma personne n’ont pas été respectés par la police.

On sent le gaz qui arrive, on se déplace, on sent un autre gaz qui arrive, si bien qu’à un moment, nous nous mettons contre un mur, serrés les uns contre les autres, pressés et secoués par la foule qui essaie de s’éloigner des fumées. Le visage qui brûle, les yeux qui piquent, difficile de garder les yeux ouverts. On nous donne du sérum physiologique. Je vois un mec qui crache, les mains sur les genoux, les yeux rouge sang, il essaie de respirer, les médics viennent s’occuper de lui.

Dans la panique, je m’efforce de crier aux manifestants qu’il ne faut pas courir car cela provoque des mouvements de foule. Je suis avec une amie, Lou, mais j’ai perdu de vue tous mes autres compagnons. Nous cherchons une sortie. Il est 19 h 40. Nous demandons à une barrière de CRS. Ils nous indiquent d’aller vers la droite. Nous passons devant le métro Solférino. Plus de métro. Une poubelle brûle. On entend des annonces dans un haut-parleur. C’est l’annonce de la fin de la manifestation.

Nous nous dirigeons donc vers la sortie au bout d’une ruelle. Les CRS bloquent l’accès. Nous entendons la première sommation mais nous ne pouvons ni partir, ni nous disperser. Le boulevard Saint-Germain est en train d’être gazé. Deuxième sommation. On ne nous laisse toujours pas passer par la seule sortie… Troisième sommation. Des cartouches de gaz lacrymogènes fusent tout autour de nous. Une tombe à moins d’un mètre de moi, deux autres à moins de cinq mètres. Nous sommes des dizaines agglutinés devant la sortie barrée en espérant… sortir. On ne peut presque pas bouger. Je suis à moins d’un mètre de la ligne de CRS. Le gaz nous fait tomber à genoux. Nous ne pouvons plus ouvrir les yeux. Nous implorons qu’ils nous laissent sortir.

Au bout de cinq minutes, à bout de force, une brèche s’ouvre et nous sommes une vingtaine à pouvoir sortir de la manifestation. Nous courrons loin. Deux rues plus tard nous nous arrêtons, essoufflés. Je crache mes poumons, j’ai du mal à respirer, je m’efforce d’ouvrir les yeux pour appliquer du sérum. Lou récupère une fille à terre. Les policiers l’ont gazée à dix centimètres de ses yeux.

J’ai l’impression d’être une criminelle

Nous sommes cinq jeunes, âgés de 18 à 25 ans, et une maman avec sa fille du même âge que nous. Nous voulons rentrer chez nous, à la recherche d’un métro ouvert ou d’un moyen de partir du périmètre. À l’intersection d’une rue, nous apercevons les voltigeurs, à présent renommés les BRAV-M. Ils nous foncent dessus. Dans la panique, le groupe se divise. Nous tournons à droite. Clem, une amie tombe. Un BRAV-M la matraque plusieurs fois à la jambe. Nous continuons notre course et nous sommes plaquées contre une porte. Les BRAV-M sont très très agressifs, ils crient et brandissent leurs matraques. Nous levons les mains, répétant notre passivité et expliquant que l’on essaie juste de rentrer chez nous. Ils nous demandent nos cartes d’identités. J’ai aussi deux attestations, une de déplacement et une de manifestation de la ligue des droits de l’Homme.

Nous sommes sept contre une quarantaine de policiers. J’ai l’impression d’être une criminelle. Après avoir pris nos cartes, ils nous amènent dans une rue occupée par des dizaines de BRAV-M et plusieurs camions. Ils nous fouillent. Nous attendons ici, plus d’une heure, sans la moindre information et avec l’interdiction d’utiliser nos téléphones. Il est 20 h 15. Un policier a pris le sien et nous filme en nous disant : « Hein, ça vous fait chier, hein, quand on vous filme à votre insu ! C’est chiant, hein. On fait moins les malins là… » Plusieurs policiers éclatent de rire et se moquent de nous. Nous restons assises, sages, polies… que faire de plus ? Nous ne savons pas pourquoi nous sommes là, ni si nous allons pouvoir partir ou pas. J’entends une discussion entre policiers, le chef sans se cacher déclare : « La prochaine fois, tu vises la tête. »

On nous embarque dans un bus. Nous sommes 23. On se demande mutuellement : « Pourquoi êtes-vous là ? » La réponse est unanime : « J’essayais de rentrer. » Après plus de trois heures d’attente, le bus part. Nous sommes sept filles à descendre au commissariat de Maubert-Mutualité. Nous demandons qu’un garçon vienne avec nous, car il est diabétique. Pour nous punir d’avoir demandé cette faveur, les policiers laisseront une fille seule aller dans un autre commissariat. À notre arrivée : alcootest et fouille intégrale. On nous enlève soutien-gorge, piercings, lunettes, chaussettes et parfois même les pulls avec cordons et les chaussures. Nous ne savons toujours pas pourquoi on est là. On nous répond : « Vous savez très bien pourquoi vous êtes là. »

Dans la cellule, des traces de sang, de pisse

Arrivées au commissariat à minuit après plus de trois heures d’attente, nous pouvons enfin aller aux toilettes. Accompagnées et sans papiers. On nous demande si l’on veut un avocat, un médecin et un appel à la famille. Nos droits n’ont toujours pas été lus. On nous transfère dans une cellule, nous sommes sept dans 11 mètres carrés avec quatre matelas. On nous informe avec le sourire que « l’unique couette n’a jamais été lavée ». Dans la cellule, il y a des traces de sang et de pisse, des poils et des cheveux, c’est très sale. Les policiers nous pointent comme responsable de l’état des lieux. C’est-à-dire, « si vous étiez propres, ce ne serait pas comme ça ».

Depuis notre entrée dans le bus, nous n’avons plus la notion du temps. À 4 heures du matin, un policier nous avertit de pourquoi nous sommes là : participation volontaire à un attroupement après les sommations de dispersion. Nous sommes ébahies de l’aberration de la situation : il m’est reprochée de ne pas avoir obéi aux sommations alors qu’il était impossible d’obéir puisque que toutes les sorties était bloquées.

Pendant cette nuit s’enchaînent peur, doute, angoisse, panique, détresse, rires nerveux, faim, froid, soif, pleurs… Nous avons l’impression d’être soustraites de tous nos droits, d’être impuissantes, de n’être aucunement protégées, de ne rien valoir… Après, on fait venir Lou et moi pour nous demander le numéro de nos parents. Nous sommes les deux seules sur sept à bénéficier de ce droit. Et encore… On nous dira plus tard que nos parents ont été appelés mais, vu qu’ils ne répondaient pas, un message leur a été laissé. Mes parents m’indiqueront qu’ils n’ont jamais reçu d’appel… Je vois un médecin. C’est la première fois de cette nuit où l’on me parle normalement. Ça a duré cinq minutes, le temps de prendre ma tension, mon pouls et me demander si j’avais des douleurs.

Gardées par ceux qui nous ont arrêtées

Retour en cellule. J’essaie de dormir. Angoisse. Fatigue. Faim. Attente… Pendant toute la nuit un prisonnier hurle et frappe, si fort et sans interruption. On se demande d’où il tient cette force. On se dit qu’il est fou. Mais il nous rend folles aussi. Apparemment, on sera relâché à 9 heures, car, entre vols et stupéfiants, notre cas est mineur. Les cellules étant pleines, cela sera rapide. À 10 heures, toujours rien. On a juste signés notre procès-verbal et on le droit à un jus d’orange et deux gâteaux. La première fille part faire sa déposition, ensuite ce sont les empreintes. Mon tour vient vers 11 heures. J’insiste auprès de quatre personnes pour prévenir mon école car j’ai un travail de groupe à rendre, très important pour mon année. Aucune réponse.

Je parle à mon avocate commise d’office. Elle me dit que j’ai un très bon dossier : étudiante, jeune, pas de casier, coopérative… Je vais faire ma déposition. Puis les empreintes, les photos et même l’ADN. Personne ne nous informe de l’illégalité de la procédure et de la possibilité de refuser. Lorsque je m’oppose à donner mes empreintes, on me dit que j’interfère avec la procédure que cela sera beaucoup plus long et amènera, parait-il, des complications. Plus tard, une policière vient nous dire que l’ADN était une erreur et qu’elle sera détruite. Aucune preuve, bien évidemment. Nous avons demandé du gel hydro-alcoolique deux fois. Sans jamais aucune réponse. On garde les même masques depuis 20 heures, sans compter la manifestation et le gaz lacrymogène imprégnées dedans…

Lorsque la relève des gardiens de nuit arrive, changement de ton. Un policier arrive et dit : « Je suis fatigué, alors vous vous tenez bien parce que là mes nerfs sont tendus. » Margot, une des filles, reconnaît une policière. Nous sommes donc « gardés » par celles et ceux qui nous ont arrêtées. Nous comprenons donc pourquoi nous sommes traitées sans la moindre compassion. Quand le repas de midi arrive, vu que nous sommes deux vegans et deux végétariennes, nous demandons si il y a de la viande. La réponse est nette : « Tu bouffes et tu verras bien ! » Une heure plus tard, le policier arrive avec les plats froids, il faut piller le riz pour pouvoir séparer le bloc, le plat n’a pas été chauffé.

Margot revient de sa déclaration. Elle tremble. Elle n’a même pas assez de force pour ouvrir l’opercule de sa barquette. Elle est accusée d’avoir brûlé une poubelle. Elle clame son innocence. Mais sa garde à vue sera prolongée de 24 heures et elle ira plus tard au tribunal alors qu’on entendra des policiers déclarer que cette accusation de poubelle était sans doute fausse.

Toute la journée, on nous a fait espérer… Au début c’est à 9 heures que l’on sort, puis à 11 heures, puis en fin de matinée, puis vers 14 heures, puis vers 16 heures, puis en fin de journée, puis peut-être que vous allez rester 24 heures de plus. Apparemment pour que l’on se tienne sage. Nous sommes exemplaires quand un policier arrive, nous mettons le masque, on s’assoit, on reste silencieuses, nous disons merci, bonjour, excusez-moi…

Pour un délit que je n’ai pas commis

Nous avons eu le droit à deux verres d’eau pendant 17 heures à peu près. À un moment une policière entre et dit : « Vous n’avez pas de bouteille d’eau ?! » On en demande donc une. Rien. On redemande à une deuxième personne. On dit qu’il n’y en a pas. Pareil pour les gobelets. En arrivant, nous avions eu un gobelet chacune mais, bien sûr, dix heures plus tard, ces gobelets ont touché le sol et nous ne voulons pas boire avec. Mais apparemment il n’y en a plus. Nous nous sommes donc partagés un verre d’eau à sept. Pourtant, quand on m’accompagne aux toilettes, je vois une pile de gobelets…

Une des filles demande une serviette hygiénique, car cela fait plus de 24 heures qu’elle porte la même. On lui en donne une. Vue qu’elle est en chaussette et que les toilettes turques du commissariat conservent toute la pisse, elle essaie tant bien que mal de ne pas toucher le sol mais elle fait tomber la serviette. Elle en demande donc une autre. On lui dit que c’est soit celle-là, soit rien. Elle remet donc sa serviette usagée.

Au bout de 17 heures de garde à vue et plus de trois heures d’interpellations, on peut enfin sortir une à une. On me fait signer mon papier de sortie. C’est un rappel à la loi. Je ne dois pas commettre d’infraction ou de délit pendant six ans. En signant, je confirme la version des faits pour un délit que je n’ai pas commis. Le lendemain, je saurais que j’avais la possibilité de refuser ce papier.

Je demande un document pour confirmer à mon école pourquoi je n’étais pas là. On m’indique que si cela ne me convient pas, je peux aussi retourner dans ma cellule. Je me dépêche donc de partir. Devant le commissariat, Clem et une autre fille m’attendent. J’appelle mes parents, mon copain, mes amis inquiets, mes camarades de mon groupe de classe que j’ai dû planter sans la moindre explication. On discute avec les filles de ce qui vient de se passer. On est devant un stand qui vend des crêpes. Le crêpier qui a entendu toute notre histoire nous les offrent. Merci !

Mais, à ce moment, des policiers du même commissariat arrivent. Ils nous verbalisent pour non port du masque : 135 euros ! On explique que l’on a enlevé le masque pour fumer et/ou manger une crêpe. Leur réponse : « Mais oui c’est ça, allez ! On vous a vu. » Ils nous posent pleins de questions. On explique que nous sortons de garde à vue et que nous attendons la dernière d’entre nous encore emprisonnée et qui est sujette à des crises d’angoisse. Ils nous disent « qu’on est un con-con de pas avoir compris que la manifestation était illégale. » Elle était légale jusqu’à 20 heures. Et dès 19 h 30, on a cherché à en sortir ! En vain.

Alors on rentre chez nous, déboussolées, épuisées… et remplies de haine.

 

Popline, 21 ans, étudiante, Paris

Merci à Emmanuel Vaillant, qui m'a aidé à écrire ce texte et à la ZEP (la Zone d'Expression Prioritaire) d'avoir partagé mon témoignage. Et surtout merci, à celles et ceux qui ont partagé ma garde à vue, merci d'avoir été là.

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