On sait que l’idéologie marxiste faisait de la classe ouvrière la classe révolutionnaire par excellence susceptible de mettre un terme à l’ordre bourgeois du XIXe siècle. Les professeurs ne seraient-ils pas à leur tour en ce début du XXIe siècle la nouvelle classe susceptible de renverser l’ordre établi?
Dans la société actuelle, à l’instar des ouvriers du XIXe siècle, les professeurs sont en effet en voie de prolétarisation: malgré leurs diplômes ils ont vu ces dernières années leur niveau de vie dégringoler, surtout s’ils sont jeunes et appartiennent à la génération des babyloosers en régression sociale. En effet, par rapport à leurs parents qui malgré un plus faible niveau d’étude avaient connu une ascension sociale grâce aux Trente Glorieuses, avec les 1.300 euros nets d’un jeune certifié, ils ne peuvent même pas prétendre au même niveau de vie! Ainsi, incarnations des classes moyennes victimes de la crise, leur traitement ne leur permet déjà plus par exemple dans certaines régions de devenir propriétaire et ils ont de moins en moins les moyens de quitter leur domicile pour profiter de vacances qui constituèrent longtemps l’un des attraits majeurs de la profession.
Pourtant leurs longues études leur ont donné un solide bagage intellectuel qui les rend susceptibles de décoder le fonctionnement d’une société complexe comme la nôtre et le temps dont ils disposent leur laisse la possibilité de s’investir dans la vie politique et associative.
Les jeunes professeurs du secondaire sont particulièrement aptes à développer cette capacité à la contestation. Contrairement aux professeurs des écoles qui du fait d’un recrutement académique peuvent rester proches de leur famille, les jeunes professeurs envoyés en région parisienne ou les établissements de banlieue sont souvent déracinés, recourrant fréquemment à une colocation qui renforce encore l’esprit de corps. Par ailleurs ils connaissent, quand ils sont nommés en collège, des conditions de travail particulièrement dures. Enfin, leur spécialisation disciplinaire poussée leur a permis d’acquérir dans leur domaine une certaine expertise qui conforte leur esprit critique.
Ce n’est donc pas par hasard si le nouveau porte parole du mouvement trotskiste Lutte Ouvrière est une jeune agrégée d’économie ni si un syndicat comme SUD, défenseur de valeurs révolutionnaires, progresse dans l’Education nationale!
Il est en effet bien loin le temps où en devenant très jeunes élèves instituteurs des fils d’agriculteurs méritants pouvaient connaître une ascension sociale et finir députés ou sénateurs en défendant les valeurs socialistes inculqués au sein des Ecoles Normales! Désormais les jeunes professeurs, enfants d’une classe moyenne en déconfiture, ont depuis la suppression des IPES à la fin des années 70 dû payer leurs longues études: ils peuvent dès lors s’appuyer sur une solide culture pour prendre leur revanche sur une société à qui ils ne doivent rien et qui les a grugés en leur faisant croire à une méritocratie républicaine qui est de plus en plus un mythe…
On objectera bien sûr que le corps professoral est loin d’être homogène: quoi de commun en effet entre un chaire supérieure exerçant dans une classe préparatoire parisienne et un jeune certifié travaillant dans un collège de banlieue? On remarquera de même que, loin s’en faut, tous les professeurs ne votent pas pour des partis révolutionnaires. Néanmoins il n’est pas douteux que c’est dans cette catégorie sociale, déçue par l’utopie républicaine et lassée de voir les inégalités sociales s’accroître à leur détriment, que se recruteront nombre de contestataires d’un ordre social libéral fragilisé par la crise.